Les réseaux sociaux, «dernier recours» des femmes battues pour se faire entendre?

VIOLENCES CONJUGALES Les témoignages et appels à l’aide de femmes battues, se sentant abandonnées par la justice, se multiplient sur les réseaux sociaux

Hakima Bounemoura

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Illustration d'une femme victime de violences conjugale.
Illustration d'une femme victime de violences conjugale. — MARTTILA/LEHTIKUVA OY/SIPA
  • Depuis le début de l’année, 81 femmes ont été tuées par leur conjoint. En parallèle, plusieurs victimes de violences conjugales ont lancé ces derniers mois un appel à l’aide sur Internet pour se faire entendre.
  • « Elles vont sur les réseaux sociaux pour y trouver une oreille attentive qu’elles ne trouvent pas dans les commissariats ou les palais de justice », explique Laure Salmona, co-fondatrice de « Féministes contre le cyberharcèlement ».
  • « C’est un moyen efficace d’interpeller les préfectures, les ministères et la presse », estime de son côté Caroline Boisnoir, présidente de « Putain de Guerrières ».

« Sans Twitter, je ne serais plus là ! » Laura en est persuadée, c’est son appel à l’aide sur les réseaux sociaux qui lui permet d’être encore en vie aujourd’hui. Victime  de violences conjugales de la part de son ex-compagnon, la jeune femme a posté en mai dernier une série de tweets où elle clamait son désespoir de savoir en liberté celui qu’elle accuse de « tentative d’assassinat ». Son récit a été retweeté plus de 13.000 fois… et son ex-conjoint a finalement été incarcéré, dans l’attente de son jugement.

Comme Laura, d’autres femmes victimes de violences conjugales ont lancé ces derniers mois un ultime appel à l’aide sur le Web, comme une bouteille à la mer. « Elles vont sur les réseaux sociaux pour y trouver une oreille attentive qu’elles ne trouvent pas dans les commissariats ou dans les palais de justice. C’est un espace où elles peuvent dire ce qu’elles ont vécu, témoigner des risques qu’elles encourent. C’est surtout leur dernier recours pour se faire entendre », explique à 20 Minutes Laure Salmona, co-fondatrice de l’association «Féministes contre le cyberharcèlement», qui rappelle qu’en France, 81 femmes ont été tuées par leur conjoint depuis le début de l’année.

« Abandonnées » par la justice

Virginie, mère de famille de deux enfants, a elle aussi dû utiliser les réseaux sociaux en février dernier pour se faire entendre. Il lui a fallu cinq plaintes, et un seul appel sur Twitter, avec des photos de son visage tuméfié, pour que son ex-compagnon soit placé en garde à vue. « J’ai dû m’exposer, mais je ne regrette pas de l’avoir fait, car ça commence à avancer », explique la jeune femme. « C’est quand même regrettable de devoir en arriver là pour être entendue ».

Après la libération de son ex-compagnon, qui a tenté de la tuer sous les yeux de sa fille, Laura s’est elle aussi sentie abandonnée par la justice. « Je suis désespérée par notre système judiciaire, qui abandonne les victimes. Je veux juste que ça s’arrête et avoir la paix. J’ai peur pour ma vie, et aussi pour celle de ma fille. Protégez-moi ! Protégez ma fille jusqu’au procès », avait tweeté Laura en mai dernier, en interpellant les ministres Marlène Schiappa et Nicole Belloubet.

Son avocate, Maître Tomasini, lui avait d’abord conseillé de ne pas publier son histoire sur Internet, par crainte de représailles de son ancien compagnon. « Aujourd’hui, quand je vois comment le post de ma cliente a aidé, pour que la justice l’écoute, je ne regrette absolument pas qu’elle ait utilisé les réseaux sociaux », explique-t-elle au HuffPost.

« C’est le signe d’un dysfonctionnement grave dans la prise en charge des victimes »

«Putain de Guerrières», une association qui vient en aide aux femmes battues, encourage les victimes à se servir des réseaux sociaux. « On a beau alerter la police, la justice… Personne n’écoute ! Il n’y a que les réseaux sociaux, avec cet effet de masse, qui permettent d’interpeller les préfectures, les ministères et la presse », explique à 20 Minutes Caroline Boisnoir, présidente de l’association. Et ça marche. Quelques heures après son thread sur Twitter, Laura a reçu un appel de la secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes les hommes, Marlène Schiappa, qui lui proposait de l’aide…

« Le fait d’en arriver là montre aujourd’hui que la situation est grave », estime Laure Salmona. « C’est le signe d’un réel dysfonctionnement dans la prise en charge des victimes de violences conjugales. Ces femmes se sentent abandonnées par la police, par la justice. Et malheureusement, le réseau associatif, qui croule sous les appels, est complètement saturé. Le 3919 [ligne d’écoute pour les victimes de violences conjugales] peine à répondre à toutes les sollicitations. On ne s’en sort plus, il y a urgence », affirme la militante, qui estime que les pouvoirs publics sont responsables de cette situation. « Ils ne respectent pas la Convention d’Istanbul [sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique], pourtant ratifiée en 2014, et qui est censée être contraignante. Rien n’est mis en œuvre », déplore-t-elle.

S’exposer ainsi, « ça peut aussi être très lourd psychologiquement »

Témoigner sur Internet permet aussi, en plus de dénoncer et d’interpeller, d’activer un réseau d’entraide. « Certaines femmes vivent en zone péri-urbaine ou à la campagne. C’est un moyen pour elles de trouver une aide, un accompagnement auquel elles n’ont pas accès. C’est un relais important pour trouver des contacts d’associations, des conseils ou des récits d’expériences similaires », ajoute la co-fondatrice de «Féministes contre le cyberharcèlement».

Si la plupart des responsables associatifs voient avec bienveillance ces témoignages, ce choix n’est pas dénué de risques. « Parler sur les réseaux sociaux, c’est souvent révéler son identité, ce qui n’est pas sans danger », note Françoise Brié, directrice générale de la fédération Solidarité Femmes. « Des femmes qui ont subi des viols au sein du couple et se livrent sur Internet peuvent devenir des cibles privilégiées. Leurs témoignages deviennent souvent viraux, et peuvent engendrer du cyberharcèlement », regrette Laure Salmona.

« Certains nient les violences qu’elles ont subies, les culpabilisent, leur disent qu’un viol au sein du couple n’existe pas. Ça peut être très lourd psychologiquement, mais elles n’ont souvent pas d’autres choix pour tenter de survivre », ajoute la militante. «Mais s’exposer publiquement, c’est aussi être médiatisé et ainsi dire que s’il leur arrive quelque chose, personne ne pourra dire qu’il n’était pas au courant ! », ajoute Caroline Boisnoir, la présidente de l’association «Putain de Guerrières», qui estime que c’est une manière, comme une autre, « de se protéger ».