« Ligue du LOL » : « La vérité n’a jamais été faite sur cette affaire », explique l’ancienne journaliste Iris Gaudin

INTERVIEW Il y a tout juste un an éclatait l’affaire de la «Ligue du LOL». « 20 Minutes » revient sur cette affaire de cyberharcèlement avec l’ancienne journaliste Iris Gaudin qui publie « Face à la Ligue du LOL », le premier livre sur le sujet

Propos recueillis par Hakima Bounemoura

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Il y a tout juste un an éclatait l’affaire de la « Ligue du LOL ».
Il y a tout juste un an éclatait l’affaire de la « Ligue du LOL ». — SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA
  • Iris Gaudin, ancienne journaliste, a été harcelée pendant plusieurs mois sur Twitter par la Ligue du LOL. Elle vient de sortir « Face à la Ligue du LOL », le premier livre sur cette affaire révélée il y a tout juste un an.
  • Elle y décrit notamment les mécanismes du cyberharcèlement et analyse sa descente aux enfers. « C’est un témoignage basé sur des preuves, des e-mails, et qui ne vise ni à déclarer la guerre ni à prendre une revanche. »
  • Les faits étant prescrits pénalement, l’ancienne journaliste a voulu entamer une procédure au civil contre le créateur de la page Facebook. « Mais cela n’a pas abouti », explique-t-elle.

L’affaire avait ébranlé le monde des médias. Il y a tout juste un an, Checknews, le service de fact-checking de Libération, révélait au grand public l’existence de la «Ligue du LOL», un groupe Facebook privé réunissant une trentaine de journalistes accusés d’avoir mené de 2009 à 2013 des campagnes de cyber-harcèlement à l’encontre de plusieurs personnes, majoritairement des femmes. 20 Minutes revient sur cette affaire avec l’ancienne journaliste Iris Gaudin, qui publie Face à la Ligue du LOL (éditions Massot), le premier livre sur le sujet, dans lequel elle raconte le harcèlement qu’elle a subi pendant de longs mois sur Twitter.

Elle y décrit notamment les mécanismes du cyberharcèlement et analyse sa descente aux enfers. « C’est un témoignage basé sur des preuves, des e-mails, et qui ne vise ni à déclarer la guerre ni à prendre une revanche, mais à une prise de conscience », explique la jeune femme. Au-delà de son histoire personnelle, Iris Gaudin dénonce dans son livre « un sexisme » qui prend racine au sein même des écoles de journalisme, où l’on apprend à rabaisser son interlocuteur pour « faire le buzz » au mépris des règles déontologiques du métier.

Iris Gaudin, autrice de « Face à la Ligue du LOL »

« Face à la Ligue du LOL » est un témoignage très personnel, dans lequel vous racontez des épisodes très intimes. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin d’écrire ce livre ?

Quand l’affaire est sortie l’an dernier, ça a fait l’effet d’une bombe. J’ai été assaillie de demandes de journalistes. J’ai commencé à répondre à certains médias, mais je n’ai pas voulu pas me laisser happer par ce tourbillon médiatique, me laisser prendre au piège de l’instantanéité. A un moment, j’ai même eu honte d’avoir osé parler : je me trouvais salie d’avoir ressorti toute la boue qu’ils avaient déversée sur mon dos. Et c’est là que je me suis dit qu’il fallait que je prenne le temps de raconter en détail ce qui s’était passé, pour que la honte change de camp !

Et puis j’avais encore l’esprit embrumé, je devais mettre certaines choses au clair, prendre du recul pour regarder rétrospectivement la décennie qui venait de s’écouler. Mettre en mots ce que j’ai vécu a été particulièrement difficile, car c’est une période de ma vie sur laquelle j’avais décidé de tirer un trait. Mais je me devais de témoigner, d’apporter ma pierre à l’édifice. Ecrire ce livre m’a finalement permis de reprendre confiance en moi. Ça a été comme une thérapie…

Comment avez-vous été prise dans cet engrenage ?

J’étais fasciné par le créateur du la page Facebook de la Ligue du LOL [Iris Gaudin le nomme «V.G.» dans son essai] avec qui j’ai eu une relation extraconjugale. J’étais littéralement subjugué par son charisme, par sa vision des choses, son côté précurseur. Je voulais qu’il m’aide à devenir, moi aussi, influente sur Twitter. A l’époque, tout le monde voulait entrer dans sa bande. C’est comme ça que je suis tombée sous son emprise.

Les premières insultes à caractère sexiste et messages obscènes sont apparues très vite dans ma timeline [le fil des publications Twitter]. Je me suis rapidement rendu compte que quelque chose n’allait pas. Que des comptes anonymes décortiquaient quotidiennement le moindre de mes faits et gestes, et qu’ils étaient au courant de détails très particuliers de ma vie privée. Mais j’étais prise dans un engrenage qui me dépassait complètement. Au début, je me suis dit que ce n’était pas si grave, que c’était juste un jeu. Puis j’ai très vite commencé à perdre pied, à devenir folle…

Aviez-vous conscience, à l’époque, d’être victime de cyberharcèlement ?

Quand on est victime de ce genre de violence, on ne se rend pas bien compte de ce qui se passe. Surtout qu’à l’époque, le délit de cyberharcèlement n’existait pas [il n’a été créé qu’en 2014]. J’étais happée par Twitter, je n’avais aucun recul. Plus je me prenais des moqueries et des insultes, plus j’essayais d’émerger dans le débat et plus je me noyais. J’ai essayé de jouer avec eux, mais j’ai compris trop tardivement que c’était moi, leur jouet.

C’était horrible, j'ai été clouée au pilori, c’était comme une condamnation en place publique. Le cyberharcèlement, c’est quelque chose de très sournois, où les réseaux sociaux jouent une caisse de résonance énorme. Cette affaire m’a complètement brisée, et ça m’a fait changer de carrière. Il y a clairement eu un avant, et un après.

Un message du compte anonyme @foutlamerde.
Un message du compte anonyme @foutlamerde. - Capture d'écran Twitter

« D’anciens membres de la Ligue du LOL se livrent aujourd’hui à un combat acharné sur les réseaux sociaux. Ils dénoncent la façon dont ils ont été traités dans les médias et s’adonnent à d’intenses séances de "fact-checking". Ils emploient même les mots "storytelling médiatique" pour parler de cette affaire »

J’avais conscience que je n’étais pas la seule à vivre cet enfer, je savais que deux autres filles [Florence Desruol et Capucine Piot] en étaient aussi victimes. Mais je ne me doutais pas une seule seconde que nous étions autant à avoir subi les raids de cette petite bande. Je l’ai découvert, comme tout le monde, lorsque l’affaire a éclaté en février 2019. Je me pose d’ailleurs aujourd’hui toujours la même question. Pourquoi ont-ils fait ça ? J’ai beau y avoir réfléchi de très nombreuses fois, je n’ai toujours pas la réponse. Faut croire que c’était pour eux juste de l’humour

Un compte anonyme qui ciblait Iris Gaudin.
Un compte anonyme qui ciblait Iris Gaudin. - Capture d'écran Twitter

Vous expliquez aujourd’hui que vous n’avez « aucun désir de revanche ». Avez-vous pardonné à vos harceleurs ?

J’ai écrit ce livre pour raconter ce qui s’était passé, pour qu’on puisse comprendre la mécanique du cyberharcèlement. Et aucunement par esprit de revanche. Je pardonne aujourd’hui à ceux qui m’ont fait du mal. Parce que ce sont des êtres humains, pas des monstres. Mais c’est quelque chose de très difficile à faire, surtout quand on a l’impression qu’eux-mêmes n’ont toujours pas compris le mal qu’ils ont fait. D’anciens membres de la « Ligue du LOL » se livrent aujourd’hui à un combat acharné sur les réseaux sociaux. Ils dénoncent la façon dont ils ont été traités  dans les médias, et s’adonnent à d’intenses séances de « fact-checking ». Ils emploient même les mots « storytelling médiatique » pour parler de cette affaire. Autant de coups de poignard dans le dos des victimes dont les témoignages sont de plus en plus souvent remis en question.

Justement, comment vivez-vous le fait de voir ces dernières semaines certains de vos harceleurs présumés reprendre publiquement la parole sur les réseaux sociaux ? Notamment V.G. qui a publié un long thread sur l’affaire du Slip français…

On ne peut pas limiter la liberté d’expression, encore moins contraindre des gens qui n’ont pas été condamnés par la justice à se taire. V.G. s’est longuement exprimé sur l’affaire du Slip français, prenant la défense de ces deux salariés, jetés en pâture sur les réseaux, et qui ont été mis à pied par leur employeur après la publication d’une vidéo jugée raciste. Dans la mesure où lui a vécu la même situation, son intervention était complètement déplacée. En s’exprimant sur cette affaire, il a donné en réalité son point de vue sur ce qu’il lui est arrivé à lui, personnellement [ V.G. a été licencié après la sortie de l’affaire]. C’est une manière de répondre à tous ses détracteurs. Finalement, il explique en filigrane que ce qui lui est arrivé est injuste, et démontre qu’il n’a toujours pas conscience du mal qu’il a pu causer. C’est une manière de minimiser, voire de nier tout ce qu’il a fait.

Les faits sont aujourd’hui prescrits pénalement. Comment vivez-vous cela ?

La vérité n’a jamais été faite sur cette affaire. La justice n’est pas passée, et ne passera pas. Je le vis très mal. Au moment où l’affaire est sortie, Marlène Schiappa, la secrétaire d’Etat à l’égalité femmes-hommes, avait parlé dans un tweet « d’étudier l’allongement du délai de prescription ». A l’époque, j’ai contacté son cabinet pour en savoir plus, mais je n’ai jamais eu de réponse.

J’ai alors voulu entamer une procédure au civil contre V.G. le créateur de la page Facebook. Mais pour qu’une telle procédure ait lieu, je devais obligatoirement passer par une tentative de conciliation. J’ai engagé cette action en justice avec mon avocat, mais elle n’a pas abouti car les conditions que me proposait le créateur de la page Facebook ne me convenaient pas. Je ne suis donc pas allée plus loin…

« Le tribunal médiatique » s’est substitué à la justice dans cette affaire. Les harceleurs sont devenus à leur tour harcelés sur les réseaux sociaux. Ne le regrettez-vous pas aujourd’hui ?

Je peux comprendre qu’on juge injuste le sort réservé à ces personnes. Certains se sont fait lyncher sur les réseaux sociaux, d’autres se sont fait licencier. La plupart ont été victimes d’un procès populaire d’une rare violence. Nous, on a vécu des trucs horribles, mais on n’a jamais eu peur pour notre peau. Eux – malgré tout le mal qu’ils ont pu faire – ont reçu des menaces de mort quand l’affaire a éclaté. Je mesure la gravité de ce qu’ils ont pu vivre, et c’est quelque chose que je ne cautionne pas du tout. Se faire cyberharceler, je ne le souhaiterais même pas à mon pire ennemi.

« L’alpha et l’oméga de cette histoire, c’est le cyberharcèlement : celui des victimes qui n’avaient rien demandé, et celui des présumés harceleurs provoqué par l’avalanche d’articles publiés dans les médias »

Mais nous, victimes, n’avons rien à voir là-dedans. Alors oui, je veux bien reconnaître que « le tribunal médiatique » est terrible, mais il ne faut pas nous blâmer, et nous reprocher aujourd’hui d’avoir brisé le silence. Il ne faudrait surtout pas qu’on rejette aujourd’hui la faute sur les victimes, qui elles ont courageusement osé prendre la parole. Ce serait un comble. Si cette affaire se termine un jour, on pourra dire que l’alpha et l’oméga de cette histoire, c’est le cyberharcèlement : celui des victimes qui n’avaient rien demandé, et celui des présumés harceleurs provoqués par l’avalanche d’articles dans les médias.

Vous expliquez, dans votre livre, que le sexisme à l’origine du cyberharcèlement dont vous avez été victime prend racine au sein même des écoles de journalisme. Que faudrait-il faire contre cela ?

Dans mon école de journalisme [l'Ecole supérieure du journalisme de Lille], on nous a à peine parlé des chartes de déontologie, des valeurs des journalistes. Comme si on devenait du jour au lendemain un journaliste moralement responsable et irréprochable. Preuve en est que non ! Il faudrait revenir aux basiques, et enseigner la déontologie. Et bien sûr – il y a eu une vraie prise de conscience à ce sujet – mettre en place des référents pour lutter contre le sexisme. J’en parle beaucoup à la fin de mon livre, en donnant quelques exemples de ce qui se fait désormais à l’ESJ Lille. Beaucoup d’écoles ont longtemps pensé qu’on n’avait pas besoin de se bouger sur ces questions-là, comme si tous les journalistes partageaient les mêmes valeurs, la même éthique… On s’est rendu compte que ce n’était pas le cas.