Lanceur d’alerte : « Nos sociétés sont dans un état d’alerte permanent », estime le sociologue Francis Chateauraynaud

EXPOSE(S) 1/5 « 20 Minutes » consacre cette semaine une série d’articles aux lanceurs d’alerte. Pour ce premier épisode, le sociologue Francis Chateauraynaud décrypte la notion de « lanceur d’alerte », qu’il a introduite pour la première fois en France en 1996

Propos recueillis par Hakima Bounemoura

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Photo d'illustration d'un lanceur d'alerte.
Photo d'illustration d'un lanceur d'alerte. — Clément Follain / 20 Minutes
  • Héros pour certains, traîtres pour d’autres, les lanceurs d’alerte mettent au jour des dysfonctionnements ou des actes répréhensibles, et en payent souvent le prix fort.
  • A l’occasion du salon « Des Livres et l’Alerte », qui se tient du 22 au 24 novembre à Montreuil, 20 Minutes consacre une série d’articles aux lanceurs d’alerte.
  • Pour ce premier épisode, 20 Minutes a interrogé Francis Chateauraynaud, sociologue et directeur d’études à l’EHESS, à l’origine de la notion de "lanceur d’alerte" en France, qu’il a introduite dans ses travaux en 1996.

Ils révèlent un danger pour l’environnement, la santé publique, la vie démocratique, mettent au jour un scandale potentiel ou imminent au sein de leur entreprise ou au sein d’une institution…, les lanceurs d’alerte sont aujourd’hui de plus en plus nombreux. Alors que vient de s’ouvrir le procès sur l’affaire Mediator, révélée par le Dr Irène Frachon, et en pleine procédure d’Impeachment contre Donald Trump – déclenchée par le signalement d’un lanceur d’alerte –, ils sont plus que jamais sous le feu des projecteurs. « Le lanceur d’alerte est une personne ou une entité qui cherche à faire reconnaître, souvent contre l’avis majoritaire, l’importance d’un danger ou d’un risque en lien avec l’intérêt général », explique  Francis Chateauraynaud, sociologue et directeur d’études à l’EHESS.

« Enormément d’acteurs revendiquent aujourd’hui ce label », ajoute le chercheur, à l’origine de la notion de « lanceur d’alerte » en France, qu’il a introduite dans ses travaux en 1996. Certains ont acquis une renommée mondiale, d’autres agissent plus anonymement, mais tous prennent des risques. Le lanceur d’alerte est-il un dénonciateur, un justicier ou un simple citoyen faisant son devoir ? Leur statut est-il suffisamment encadré et protégé en France ? Pourquoi la société d’aujourd’hui a-t-elle besoin de lanceurs d’alerte ? Le sociologue décrypte pour 20 Minutes ce concept « très à la mode ».

C’est à vous que l’on doit le terme de « lanceur d’alerte ». Comment vous est venue l’idée de ce concept, comment l’avez-vous théorisé ?

Le sociologue Francis Chateauraynaud.

Tout est parti de travaux de sociologie dans les années 90 autour de grandes crises sanitaires comme l’amiante, la vache folle, les questions sur la radioactivité, la dioxine, la pollution de l’air… J’étudiais à l’époque ces processus en désignant ceux qui en étaient à l’origine sous le label de « prophètes de malheur », un terme qu’on avait donné dans la recherche à ceux qui annoncent des catastrophes. Mais en allant sur le terrain et en rencontrant les gens, on s’est rendu compte que c’était trop péjoratif. Ça renvoyait à Cassandre, à des figures de la mythologie. Il fallait qu’on trouve un autre terme, plus positif. Je me suis beaucoup interrogé, et puis je me suis dit, au fond, que font ces gens ? Ils ouvrent un questionnement, un processus de discussion et de mobilisation. Ils lancent quelque chose, une alerte. Et c’est comme cela qu’est né le terme de « lanceur d’alerte ». Mais si aujourd’hui il fallait trouver un « géniteur » à cette notion, ce serait plutôt le principe de précaution. Moi je n’ai fait qu’interpréter ce principe…

Dans le monde anglo-saxon, on parle de whistleblower. Quelle est la différence avec le « lanceur d’alerte » à la française ?

Le whistleblower, dans la tradition anglo-américaine, est lié à la dénonciation d’irrégularités ou au constat d’une dérive d’un système, de corruption par exemple. C’est très souvent lié à un scandale. Il s’agit de désigner l’acte d’un justicier qui, bien souvent remet en cause un système. En français, il est traduit sous le terme de « dénonciateur ». Et c’est vraiment quelque chose que je voulais éviter. Je ne voulais pas qu’on identifie spontanément les gens qui lancent des alertes comme des dénonciateurs, et associer leur action à un scandale. Sachant en plus qu’en France, pour des raisons historiques liées à la Seconde Guerre mondiale, le dénonciateur est synonyme de délateur…

Pourquoi la société d’aujourd’hui a-t-elle besoin de lanceurs d’alerte ? Est-ce une notion contemporaine qui n’existait pas auparavant ?

Les lanceurs d’alerte ont toujours existé. Sous l’Empire romain, il y avait des sentinelles, des gens qui guettaient aux frontières et qui envoyaient des messages à Rome pour les prévenir de dangers et catastrophes. Lors de la Révolution française, il y avait également des lanceurs d’alerte. Il y en a toujours eu, y compris dans les sociétés animales : chez les éthologues, on a observé des sociétés de singes organiser des signes pour lancer des alertes et distinguer les dangers.

Le lancement d’alerte s’est précisé au fur et à mesure que les institutions et les technologies se sont développées. Ce qui change aujourd’hui, c’est que nous sommes dans un monde qui communique de manière très rapide, avec des autorités de plus en plus contestées – il y a une défiance généralisée –, et où les risques sont traités de manière différente. Il n’y a plus d’unité du corps social, c’est beaucoup plus dispersé, plus individualiste aussi. Et du coup, les gens sont amenés à chercher des appuis, des alliances pour faire valoir les problèmes qu’ils observent…

Le terme fleurit un peu partout aujourd’hui. Est-ce qu’il a perdu de son sens, de sa légitimité ?

C’est devenu une notion générique. Le « succès » politico-médiatique du lanceur d’alerte est le produit d’un long processus d’appropriation par toutes sortes d’acteurs. Plein de gens y ont trouvé un espace de parole pour s’exprimer sur différentes problématiques. Parce que l’expression est vertueuse, très positive, il s’apparente aujourd’hui à une sorte de label d’authenticité pour toutes sortes de causes, qui quand on regarde, partent dans tous les sens. En sociologie, c’est ce qu’on appelle un phénomène social typique de « propagation ».

Cela dit, je ne pense pas que cette généralisation procède seulement d’un effet de mode. La liste des crises et des événements catastrophiques n’a cessé de s’allonger : climat, biodiversité, pollutions chimiques, radioactivité, ondes électromagnétiques, mais aussi effets secondaires des médicaments, maladies émergentes… La défiance par rapport aux autorités (les gens ont le sentiment qu’on leur cache la vérité) et le sentiment d’une perte de contrôle collectif ont gagné l’opinion publique, et nos sociétés apparaissent comme dans un état d’alerte permanent.

Peut-on corréler le statut de lanceur d’alerte à l’état de santé de la démocratie ? Est-ce que c’est un statut d’utilité publique ?

Si la figure du lanceur d’alerte a autant de succès, c’est qu’elle renvoie à une dimension importante de la démocratie.  Une démocratie en bonne santé est une démocratie qui laisse de larges espaces d’expression et qui permet la discussion collective avec toujours une possibilité d’argumenter et de raconter des expériences. La multiplication des scandales et des affaires politiques, dans lesquels se trouve désormais mêlé le « lanceur d’alerte », a quelque chose d’inquiétant, car tous les dispositifs de contrôle démocratique, de surveillance et d’expertise mis en place pour contrer les dérives semblent mis à mal.

Pensez-vous que la loi Sapin II votée en 2016 donne une véritable protection aux lanceurs d’alerte ? Que pensez-vous du fait qu’il soit uniquement défini comme une personne physique ?

Cette loi a le mérite d’exister, mais Michel Sapin [ministre de l’Economie] s’est complètement planté ! La loi a été écrite dans un contexte marqué par l’affaire Cahuzac puis par l’affaire LuxLeaks, il s’agissait de répondre à la demande de protection des salariés lanceurs d’alerte pour ne pas abîmer ce qui restait de crédibilité politique d’un gouvernement « de gauche ». Elle annule en partie le travail que nous avions réalisé en 2013 (…) En faisant cela, le législateur a complètement changé la définition du lanceur d’alerte, qui devient ainsi un « dénonciateur des entreprises » qui permet de balancer des infos sur des fraudes ou des stratégies d’optimisation fiscale. Mais ce qui est surtout déplorable, c’est que la loi considère que le lanceur d’alerte ne peut être qu’une personne physique, et non une personne morale (groupes, associations…), mettant ainsi sur le dos du lanceur d’alerte une charge considérable…

La loi réglemente aussi la façon dont l’alerte doit être lancée. Qu’en pensez-vous ?

La loi votée en 2016 oblige en effet le lanceur d’alerte à suivre une procédure déterminée, qui rend contraignante, du point de vue légal, la sortie publique des informations. Elle préconise une alerte en cascade : d’abord on informe notre supérieur hiérarchique, puis les autorités préfectorales, sanitaires… Or les vraies alertes ne suivent jamais des trajectoires prédéterminées. Je regrette que le législateur n’ait pas prévu une véritable instance indépendante à laquelle les personnes auraient pu adresser directement leur signal d’alerte. Le fait de devoir s’adresser d’abord à sa hiérarchie interne est complètement aberrant ! Le risque, c’est que le signal ne soit pas pris en compte​, et que le lanceur d’alerte soit mis sur la touche. Prenez l’exemple de Karim Ben Ali qui a dénoncé le déversement de déchets chimiques par ArcelorMittal, il a aussitôt été licencié ! Ça veut bien dire que cette loi ne fonctionne pas. Et la loi sur le secret des affaires, votée il y a deux ans, n’a pas arrangé les choses…

Lancer une alerte aujourd’hui, c’est un droit. Pourquoi ne pas en faire un devoir pour chaque citoyen ?

A l'époque de l'URSS, la bonne alerte consistait à dénoncer le voisin dès qu’il s’éloignait du standard socialiste. C’est de cette manière que naissent les dictatures (…) Si par exemple vous voyez dans la rue une femme avec un voile qui vous paraît suspecte, vous allez dire « ça y est, elle prépare un attentat ! ». Il faut donc faire attention, car on atteint très vite les limites… Choisir de lancer une alerte, c’est être attentif au monde environnant ou au contexte politique. C’est déterminer à qui je peux adresser le message et évaluer les conséquences de sa mise en circulation.