Pascal Boniface: «Il y a un néo-maccarthysme autour du conflit israélo-palestinien»

INTERVIEW Le géopolitologue publie un livre, «Antisémite», pour répondre aux accusations dont il fait l’objet depuis 17 ans…

Propos recueillis par Olivier Philippe-Viela

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Le géopolitologue Pascal Boniface, le 20 mars 2015 à Paris.

Le géopolitologue Pascal Boniface, le 20 mars 2015 à Paris. — MARTIN BUREAU / AFP

  • Depuis la rédaction d'une note pour le Parti socialiste en 2001, Pascal Boniface est soupçonné d'antisémitisme par plusieurs figures médiatiques.
  • Le directeur de l'IRIS dénonce des pressions sur son institut.
  • Il souhaite répondre dans un livre aux accusations de racisme voilé.

En 2001, Pascal Boniface, géopolitologue fondateur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), rédige une note interne au Parti socialiste, dont il est alors membre, appelant à une nouvelle politique du PS sur le conflit israélo-palestinien, plus en phase avec les revendications palestiniennes, car il serait « préférable, pour chacun, de faire respecter des principes universels et non pas le poids de chaque communauté ».

Depuis cette note, celui qui est toujours directeur du think tank, est régulièrement accusé de masquer son antisémitisme derrière ses prises de position. Dernièrement, en novembre 2017, l’ancien Premier ministre Manuel Valls indiquait avoir « saisi les ministres des Affaires étrangères et des Armées qui financent l’Iris » car « ce qu’écrit l’universitaire Pascal Boniface depuis des années pose problème ».

Egalement spécialiste de Léo Ferré et de géopolitique du sport, Pascal Boniface a écrit un livre, Antisémite, publié le 11 janvier dernier aux éditions Max Milo, afin de revenir sur ces accusations. La préface est signée du sociologue Michel Wieviorka, auteur entre autres de L’Antisémitisme est-il de retour ? (Larousse, 2008), qui y dénonce « les torrents de boue qui se sont déversés sur lui depuis quinze ans ». Pascal Boniface, très actif sur les réseaux pour promouvoir son nouvel ouvrage, a répondu aux questions de 20 Minutes.

Vous assurez la promotion de votre livre grâce à Twitter. Ça marche bien ?

Le premier tirage n’était pas énorme mais il a été épuisé en cinq jours. Même si je ne suis pas Jean D’Ormesson, c’est plutôt prometteur vu qu’il n’y a pas un accompagnement médiatique très fort. Quand je vois certains brûlots anti-musulmans qui ont droit à un battage médiatique incroyable pour des ventes très faibles… Mon livre fonctionne pour l’instant grâce au bouche-à-oreille, à Twitter et aux réseaux sociaux, effectivement.

Le journal suisse Le Temps voit dans votre livre « l’occasion de s’interroger sur ce que les médias français peuvent encore dire ». Vous avez le sentiment d’être boycotté ?

« Boycott » est un mot un peu fort, mais pour preuve, vous êtes le premier média central qui me questionne. Par honnêteté, j’indique aussi avoir été invité par Sonia Mabrouk sur CNews, mais j’ai dû repousser pour une question d’agenda, et je dois passer chez Naulleau et Zemmour sur Paris Première. Je remarque quand même que beaucoup de journalistes ont dit à mon attaché presse qu’il s’agissait d’un sujet polémique et qu’ils étaient gênés pour en parler.

Vous êtes souvent présenté comme « pro-palestinien ». Vous acceptez le qualificatif ?

Non. Pas plus que pro-israélien d’ailleurs. Ce sont des raccourcis qui se sont imposés dans le débat public sans signifier grand-chose. Je dis que je suis pro-droit international et pro-droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Me désigner comme pro-palestinien implique que je serais engagé, partisan, non objectif. L’objectivité est certes un critère un peu compliqué, mais… en un sens, disons que je suis autant pro-palestinien que pro-israélien en fait, car je revendique la solution des deux Etats.

Tout part d’une note que vous avez rédigée en 2001 pour le Parti socialiste. Vous écrivez n’avoir aucun regret, si ce n’est que vos « mauvais pressentiments se sont réalisés ». En quoi aurait-elle été prémonitoire ?

Prémonitoire au sens où, malheureusement, les principes universels n’ont pas été appliqués à ce conflit et que les tensions en France sur le sujet sont de plus en plus fortes. Il y a encore plus de difficulté à en parler sereinement et librement, du fait de tentatives d’étouffer le débat, voire de l’interdire. J’avais anticipé également la dérive vers l’extrême droite du gouvernement israélien et le fait que la paix s’éloignerait un peu plus chaque jour sans changement.

Vous aviez reçu à l’époque le soutien du premier secrétaire du PS François Hollande, du maire d’Evry Manuel Valls, du Premier ministre Lionel Jospin. Qu’est-ce qui a changé depuis ?

Lionel Jospin, qu’il m’arrive de revoir, m’a toujours dit qu’il avait trouvé odieuse la campagne contre moi, et le maintient. François Hollande ne m’a pas abandonné, il ne m’attaque pas dans les médias comme le fait Manuel Valls. Une fois élu président, il n’a certes pas respecté son engagement de reconnaître l’Etat de Palestine. J’imagine qu’il y a des raisons de politique intérieure, mais en tous les cas, j’ai gardé de bonnes relations avec lui. Le seul qui a changé d’avis, c’est Manuel Valls.

Manuel Valls au marché d'Evry en 2010.
Manuel Valls au marché d'Evry en 2010. - BERTRAND LANGLOIS / AFP

Quel type de pression l’IRIS a-t-il connu ?

Le président du Crif de l’époque, Roger Cukierman, avait écrit aux ministères des Affaires étrangères et de la Défense en 2003, comme Manuel Valls l’a refait récemment, pour faire cesser les contacts et les crédits de l’IRIS. Il y a eu des pressions sur de nombreux membres du conseil d’administration pour qu’ils me licencient ou qu’ils démissionnent. N’ayant pas réussi à me virer, un tiers des membres a quitté l’IRIS en 2003-2004.

Il y a régulièrement des campagnes pour que je ne sois pas invité dans des médias ou des conférences. Bernard-Henri Levy [essayiste président du conseil de surveillance de la chaîne Arte] lui-même est plusieurs fois intervenu en ce sens, ainsi que d’autres que je cite dans le livre. C’est constant. L’idée n’est pas de me contredire, mais de me faire taire. Si je dis des bêtises, ce qui est tout à fait possible, on pourrait me le faire remarquer. Sauf que nous ne sommes pas dans un débat : il y a un néo-maccarthysme autour du conflit israélo-palestinien. Parfois, je me dis que finalement, ces gens me discréditent personnellement car, peut-être, n’ont-ils pas d’arguments à opposer aux miens.

Vous pouvez citer des personnes partageant vos opinions et se trouvant dans la même situation que vous ?

Tous sont attaqués également. Je peux nommer Bertrand Badie, Dominique Vidal, Charles Enderlin, Rony Brauman, Stéphane Hessel de son vivant, Edgar Morin… qui a beaucoup plus de visibilité médiatique que moi d’ailleurs et qui a toujours été fortement critiqué. Nous sommes nombreux à avoir subi des campagnes calomnieuses. Ça montre que s’exprimer sur ce sujet est beaucoup plus coûteux qu’aborder le cas du Tibet.

Pourquoi ce conflit revient aussi souvent dans votre travail ?

Mes accusateurs me disent « obsédé » par la question israélo-palestinienne. C’est là encore une stratégie sournoise, mais efficace, pour me disqualifier. Problème, c’est matériellement inexact. Si on regarde mes interventions, mes écrits et mes déplacements, les problématiques proche-orientales doivent représenter 10 à 20 % de mon activité, dont une grande partie pour répondre aux attaques dont je fais l’objet. L’idée derrière l’argument de mes contempteurs est d’empêcher que ce conflit soit évoqué.

Quelqu’un comme Frédéric Haziza [journaliste à LCP], qui m’accuse régulièrement d’être obsédé par cela, ne parle lui-même QUE d’antisémitisme et du conflit israélo-palestinien. Bon, pour être exact, il est vrai qu’il semble obsédé par d’autres choses, mais ce n’est pas le problème ici. Moi je parle de Léo Ferré, de football, de la Chine, de la Russie, des Etats-Unis, de la dissuasion nucléaire, de toutes sortes de thèmes qui n’ont pas de rapport direct avec Israël et la Palestine.

Pensez-vous que les débats déclenchés par le conflit israélo-palestinien sont proportionnels à l’importance géopolitique qu’il a ?

Je pense qu’il a une très grande importance géopolitique, mais certainement disproportionnée par rapport au nombre de morts qu’il fait et à la taille du territoire sur lequel il s’exerce. Et les passions qu’il suscite sont encore plus disproportionnées par rapport à la réalité du conflit.

Vous parlez de communautarisme au sujet de personnalités médiatiques juives qui critiquent votre point de vue. Vous ironisez dans votre livre sur « la vivacité du communautarisme au sein du PS » qui a conduit à votre mise au ban du parti. Il y a un risque de réduire ces personnes à leur confession, et donc une accroche pour les accusations d’antisémitisme dont vous vous plaigniez ?

Non, justement. Je précise que des gens comme Pascal Cherki [ancien député PS, membre du mouvement de Benoît Hamon], par exemple dans un post Facebook vendredi, me défendent. Il y a autant de Juifs qui me soutiennent que de Juifs qui m’attaquent. Ce sont des choix politiques et pas du tout ethniques ou religieux de leur part. J’écris dans le livre que le problème n’est sûrement pas entre les Juifs et les autres, mais entre les Juifs communautaristes et les Juifs universalistes. Je qualifie de « communautaristes » ceux qui vont systématiquement dans le sens de la politique israélienne et à l’encontre de ceux qui la critiquent.

Par ailleurs, quand je fais des conférences en banlieue, j’explique bien qu’il ne faut pas englober « les Juifs » dans le même moule, qu’il y a des avis très différents parmi eux sur ce sujet, qu’il ne s’agit pas d’un groupe homogène à l’avis unique.

Vous considérez-vous comme « antisioniste » ?

Absolument pas. Je m’arrête à la critique du gouvernement israélien. Par définition, je ne suis en rien antisioniste, puisque je reconnais le droit au peuple juif d’être en Israël et que je suis pour la solution des deux Etats, avec des frontières qui sont celles de 1967 [avant la guerre des Six jours].

Le mot « antisioniste » est-il devenu un cheval de Troie de l’antisémitisme, comme le disent Emmanuel Macron et Manuel Valls ?

Non, l’antisionisme est une opinion, l’antisémitisme un délit. Beaucoup de Juifs, à gauche comme à droite, se disent d’ailleurs antisionistes, pour des raisons religieuses ou politiques. Cette assimilation récente entre antisionisme et antisémitisme n’est apparue que pour empêcher toute critique du gouvernement israélien.

Pourquoi avoir dédié votre livre à Stéphane Hessel ?

Stéphane avait été attaqué au moment d’Indignez-vous !. Attention, je ne me compare pas à lui, nous ne boxons pas dans la même catégorie (rires). C’est avant tout un signe de respect. J’en avais beaucoup pour lui. Il avait pour moi de l’affection. Je suis très admiratif de son parcours, toujours constant, et d’une vie vouée au respect des valeurs. Jusqu’à un âge avancé, il gardait une pétillance dans le regard, et un appétit de vivre et de débattre proprement stupéfiant.