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Dior peut-il devenir la première maison non genrée du luxe ?
Troisième sexe

Et si Dior réinventait les codes du genre ? Une nomination qui pourrait faire basculer le luxe dans une nouvelle ère

Dior confie toutes ses lignes à Jonathan Anderson. Une nomination qui pourrait faire bouger les lignes du genre dans la mode de luxe
Victoria  Berne

Victoria Berne

L'essentiel

  • Jonathan Anderson devient le premier créateur à diriger toutes les lignes de Dior depuis Christian Dior.
  • Sa nomination marque un tournant stratégique et esthétique, vers une vision unifiée et potentiellement plus fluide.
  • À l’heure où les normes de genre évoluent, Dior pourrait incarner une nouvelle étape vers une mode non genrée.

Un seul nom sur toutes les étiquettes. Un seul regard pour habiller hommes, femmes, et silhouettes d’exception. En nommant Jonathan Anderson à la direction artistique globale, Dior ne fait pas qu’un choix créatif : elle pose les bases d’une nouvelle grammaire du luxe.

C’est une première dans l’histoire récente de la maison : depuis Christian Dior lui-même, aucun créateur n’avait eu les pleins pouvoirs sur toutes les lignes. Ce virage stratégique signe-t-il aussi un glissement stylistique vers une mode non genrée ?

Un basculement historique

À la tête de sa marque JW Anderson et, jusqu’à récemment, de Loewe, Jonathan Anderson s’est imposé comme l’un des créateurs les plus inventifs de sa génération.

Pour Delphine Dion, professeure à l’ESSEC Business School, cette annonce s’inscrit dans une reconfiguration globale du paysage du luxe : « On assiste à un jeu de chaises musicales inédit dans les grandes maisons. C’est un moment particulièrement excitant : chaque directeur artistique va devoir réinterpréter un univers, un héritage, et cela peut donner naissance à un nouveau souffle créatif. »

Cette décision est aussi un pari stratégique fort pour LVMH. Comme le souligne Séphora Talmud, consultante en communication et marketing digital dans la mode et le luxe : « Delphine Arnault a souhaité passer d’une direction artistique éclatée, répartie en segments, à une vision globale, unifiée, qui se veut plus cohérente, tant sur la création que sur la communication. »

Une grammaire stylistique à réinventer

Produire jusqu’à 18 collections par an entre Dior et JW Anderson, sa propre marque, le défi est colossal. Mais pas inédit, rappellent les deux expertes. « Un directeur artistique est un chef d’orchestre. Ce n’est pas lui qui dessine tout seul dans son coin. Il travaille avec des équipes de stylistes, d’artisans, de chefs de produits. Karl Lagerfeld, à son époque, était capable de gérer Chanel, Fendi et sa propre marque », explique Delphine Dion.

Pour Séphora Talmud, Anderson est taillé pour ce défi : « Il a prouvé chez Loewe qu’il savait créer une signature forte sans tomber dans la répétition. Il va impulser un langage visuel transversal qui dialoguera entre les collections, sans pour autant diluer la singularité de chaque ligne. »

Mais jusqu’où ira-t-il dans l’intégration de sa propre esthétique ? « Il y a toujours un équilibre à trouver entre l’ADN de la maison et l’univers du créateur. Certains restent très ancrés dans leur vision personnelle, d’autres savent s’immerger dans l’histoire. Il sera intéressant d’observer où se situera Anderson dans cette tension », poursuit Delphine.

Une maison, deux genres… ou plus ?

C’est l’une des grandes questions : Jonathan Anderson va-t-il insuffler à Dior une esthétique véritablement non genrée ? « Dior pourrait intégrer l’androgynie d’Anderson comme un enrichissement de sa palette stylistique, pas comme une rupture. C’est une maison ancrée dans une féminité forte, codifiée par le New Look, mais les temps changent », analyse Séphora. Elle ajoute : « On est à un moment charnière. Les jeunes générations, notamment les Gen Z et Alpha, attendent du luxe qu’il incarne des valeurs d’inclusivité. Dior a un potentiel de leadership, à condition d’adopter une approche équilibrée, à la fois respectueuse de son ADN et soucieuse des nouvelles attentes de ses clients »

Delphine Dion s’interroge sur ce sujet. « Jusqu’ici, les univers homme et femme de Dior étaient très autonomes. Va-t-il chercher à créer des synergies entre eux ? Ou au contraire, maintenir des identités distinctes ? Ce sera un axe d’observation majeur. »

Et demain, un défilé unifié ?

Dans un monde où la frontière entre les genres est de plus en plus discutée, questionnée, voire redessinée, la fusion des défilés homme et femme apparaît comme un geste à la fois symbolique et stratégique. « Ce ne serait pas qu’un choix logistique, mais une manière de raconter une autre histoire : une histoire d’humanité plus que de genre. Ce serait une manière de dépasser les codes sans les effacer », analyse Séphora Talmud.

Delphine Dion nuance cette perspective : « Certaines maisons l’ont déjà tenté. Mais la vraie question, c’est de savoir si cela fait sens pour une maison aussi emblématique et structurée que Dior. Cela dit, dans une époque où les repères évoluent, cette approche pourrait finir par s’imposer comme une évidence. »

Entre héritage et modernité

Dior n’en est pas à sa première mutation. Chaque directeur artistique a imprimé sa vision : Galliano la démesure, Chiuri le féminisme politique. Avec Jonathan Anderson, une autre page s’ouvre. « Ce qui sera passionnant, ce sera de voir s’il reste proche de l’héritage Dior ou s’il impose sa propre grammaire », analyse Delphine Dion.