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Sine Saloum, géographie mouvante d’un Sénégal amphibie
Biodiversité

Au Sénégal, le Sine Saloum est le laboratoire vivant d’un pays qui se découvre aussi au fil de l’eau

D’îlots de coquillages en villages de pêcheurs, le voyage en pirogue à travers le delta du Saloum révèle un territoire à la beauté fragile. Une leçon d’hospitalité et de lucidité écologique
Jean-Claude Urbain

Jean-Claude Urbain

Entre solide et liquide, le Sénégal hésite. Ses vastes plaines poussiéreuses sont zébrées de fleuves parallèles qui rejoignent l’océan Atlantique par d’immenses embouchures. Celle du Saloum brouille définitivement les pistes. Dans l’inextricable lacis de ses palétuviers, la notion même de rivage disparaît. Le sol se fragmente, s’abaisse, devient île, banc de sable, puis simple liseré de vase dévoré par les racines. La mangrove est un monde sans lignes droites. Ses chenaux appelés bolongs se dédoublent, se croisent et se fondent. Les reflets changent de teinte au fil des heures et des marées. Eau douce ou eau salée ? On ne sait plus vraiment.

Dans ce pays de songes, on ne circule qu’en pirogue. Cette embarcation effilée est la seule manière d’appréhender ce paysage mouvant, d’en accepter les détours et les mystères. Elle est aussi le cadre d’un voyage qui, dès ses premières heures, impose une forme de dépouillement : pas de réseau, pas d’électricité, aucune autre connexion qu’avec le fleuve lui-même.

Six espèces de palétuviers protègent le delta du Saloum de l’érosion.
Six espèces de palétuviers protègent le delta du Saloum de l’érosion. - Jean-Claude Urbain

Après une nuit tiède, la pirogue quitte l’îlot désert du bivouac au point du jour. Le moteur tousse brièvement, puis s’installe dans un ronronnement qui ne couvre pas l’essentiel : le bruissement de l’eau contre la coque en bois, les ombres qui se rétractent et la lumière qui s’insinue. À la proue, deux jambes sèches comme des racines de palétuvier se balancent au ras de l’eau. Ce sont celles de Pape Diouf. Depuis plus de vingt ans, ce natif du Saloum au rire communicatif conçoit et accompagne les voyages Terres d’Aventure au Sénégal.

Aucun recoin de bolong ne lui est étranger. À cette heure-là, les oiseaux ont l’avantage. Les aigrettes et les hérons abandonnent leurs perchoirs. Les martins-pêcheurs filent sur le miroir de l’eau. Chaque méandre réserve sa surprise : des pélicans qui s’envolent lourdement, tels des bombardiers quittant leur base pour de sombres missions ; des sternes qui plongent à la verticale, trahissant la présence d’un banc de mulets. Tous les matins du monde ramassés en un seul.

Au large de Bétanti, cent quinze mille couples de frégates et de sternes se partagent un groupe d’îlots sanctuarisés.
Au large de Bétanti, cent quinze mille couples de frégates et de sternes se partagent un groupe d’îlots sanctuarisés. - Jean-Claude Urbain

Chaque aube se répète ainsi à la confluence des fleuves Sine et Saloum. Coincé entre la Petite Côte et la frontière gambienne, à 200 kilomètres au sud de Dakar, ce delta est l’« Amazonie du Sénégal ». L’image n’est pas qu’une formule. La mangrove y est impénétrable, offrant abri et nourriture à une faune exceptionnelle. Plus de 220 espèces d’oiseaux en font un des plus grands sites ornithologiques d’Afrique de l’Ouest. C’est aussi le domaine des huîtres, crevettes, crabes violonistes, singes, phacochères et crocodiles, sans oublier les poissons : thiofs, mulets, carangues, ombrines, carpes rouges, dorades, capitaines…

Classé Réserve de biosphère par l’Unesco et Zone humide d’importance internationale, le Sine Saloum couvre plus de 330.000 hectares, dont 75.000 de parc national. Un territoire immense, découpé par près de 2.000 bras d’eau, soumis aux respirations de l’océan tout proche. Ce labyrinthe amphibie impose ses règles aux voyageurs. Les îles de Guissanor, de Guior et de Bétanti se traversent à pied ou en charrette, au rythme des marées et des rencontres.

Dans le parc national du Sine Saloum, les méandres de la mangrove ne sont accessibles qu’en pirogue.
Dans le parc national du Sine Saloum, les méandres de la mangrove ne sont accessibles qu’en pirogue. - Jean-Claude Urbain

La vie sur l’eau

À l’heure du déjeuner, on joue les Robinson sur la pointe Jackson. Quelques branchages en guise d’assises, une nappe tendue au sol et l’ombre d’un baobab transforment la plage déserte en terrasse conviviale. Chaque repas est un moment de partage au pays de la teranga, la fameuse hospitalité locale. Mais aucun festin ne saurait commencer sans un verre de bissap. On ne trouve pas mieux pour se désaltérer que cette infusion d’hibiscus acidulée, aux vertus antioxydantes et digestives.

La cuisine sénégalaise, qui a assimilé de nombreuses influences étrangères, est une des plus riches d’Afrique de l’Ouest. Les noms des plats claquent comme des formules magiques : yassa, maffé, lakh, ngallax… Grillé à l’arrière de la pirogue, le poisson arrive encore fumant, accompagné de riz, le tout nappé d’une sauce tomate pimentée. C’est le thiéboudiène, le plat national. Le Sine Saloum a toutefois ses spécialités, comme le m’bala de riz aux crevettes séchées ou le bassi saleté, une appellation peu engageante pour un excellent couscous de mil à la viande de mouton.

Stabilisés par la végétation, des amoncellements de coquillages ont fini par constituer de véritables îles dans le delta.
Stabilisés par la végétation, des amoncellements de coquillages ont fini par constituer de véritables îles dans le delta. - Jean-Claude Urbain

La pirogue reprend son voyage à travers le dédale aquatique. Certaines îles sont encore habitées, d’autres ont été désertées il y a des générations. Le delta garde la trace de ces départs sous une forme inattendue : de véritables collines de coquillages blancs, s’élevant jusqu’à dix mètres. Des siècles d’activité dont les vestiges crissent sous les pas. Dans les villages encore vivants, quand on se croise, on se salue. « Salam aleykoum ! Ça va ? » La main tendue appelle une réponse. Un rituel répété dix, vingt, cent fois… Les enfants déboulent de tous côtés, alors que les anciens s’étonnent de ces visiteurs inattendus.

À Missirah, tout s’organise autour du fleuve. Les pirogues tirées au sec sont réparées et repeintes aux couleurs du pays. Les filets sèchent au soleil, promesse d’une prochaine sortie en mer. La pêche nourrit et rythme les journées. Hommes et femmes y participent, chacun à sa manière. Les uns partent tôt, souvent loin. Les autres transforment et vendent. Le Saloum a longtemps donné sans compter. Mais dans les conversations, une phrase revient désormais, avec résignation : « Avant, c’était plus facile. »

Les déchets plastiques éparpillés sur la plage ternissent l’arrivée à pied dans les villages côtiers du Sine Saloum.
Les déchets plastiques éparpillés sur la plage ternissent l’arrivée à pied dans les villages côtiers du Sine Saloum. - Jean-Claude Urbain

En trente ans, les ressources halieutiques du Sénégal ont chuté de 75 %. Les pêcheurs du delta le savent mieux que quiconque. « Il y a dix ans, en trois heures, on remplissait les bassines. Aujourd’hui, il faut partir plusieurs jours, avec de la glace, et parfois revenir presque à vide. » À la surpêche s’ajoutent l’érosion côtière et l’accumulation des déchets. Des ports comme Djiffer sont mangés par l’océan, pendant que le plastique s’accumule. Sur certaines plages, on ne distingue plus les coquillages des emballages et des filets déchirés.

C’est dans ce contexte que l’Océanium de Dakar entre en scène. À la fois club de plongée et ONG environnementale, cette association s’efforce de sensibiliser les communautés côtières à la défense de la nature. Dans le Sine Saloum, la convergence des intérêts fut évidente. Sous l’arbre à palabres, les pêcheurs ont vite compris que le retour des poissons passe par la protection de la biodiversité. Au fond des bolongs se dessinent à présent des enjeux importants.

Les pêcheurs de Missirah se préparent à prendre la mer. Il leur faut désormais plusieurs jours pour remplir leurs filets.
Les pêcheurs de Missirah se préparent à prendre la mer. Il leur faut désormais plusieurs jours pour remplir leurs filets. - Jean-Claude Urbain

Au chevet du delta

Fermer un bras du fleuve pour reconstituer les stocks de poissons et restaurer l’écosystème… Sur le papier, l’idée paraît limpide. Dans le delta du Saloum, cette proposition formulée en 2001 a mis deux ans à prendre forme. Car il a tout de même fallu convaincre treize villages, soit près de 30.000 habitants, tous dépendants de la pêche. En effet, réduire sa zone d’activité n’est pas si simple lorsque le quotidien est déjà difficile.

Mais quelque chose doit changer. L’idée fait son chemin. Et en avril 2003, la décision est prise collectivement : la création d’une Aire marine protégée sur les seize kilomètres du bolong de Bamboung, soit un sanctuaire de 7.000 hectares, où il est interdit de pêcher, de ramasser des crustacées, mais aussi de prélever du bois. Des balises sont alors posées à l’entrée du chenal, un mirador est construit pour en surveiller l’accès et la sécurité est assurée par les habitants du delta eux-mêmes. Vus de l’île de Sipo, au cœur de la zone, les résultats sont rapidement frappants.

La pêche emploie 20% de la population active du Sénégal. Un secteur en crise, victime de la surexploitation des ressources.
La pêche emploie 20% de la population active du Sénégal. Un secteur en crise, victime de la surexploitation des ressources. - Jean-Claude Urbain

Dès la fermeture du bras de fleuve, l’Océanium demande à l’Institut de recherche pour le développement de réaliser un inventaire annuel de la faune dans l’Aire marine. En seulement trois ans, les scientifiques repèrent 23 nouvelles espèces de poissons sur 74 identifiées. Les grands prédateurs sont de retour. Barracudas, requins, dauphins signalent une chaîne alimentaire à nouveau fonctionnelle. Même les lamantins, longtemps absents, réapparaissent dans les relevés.

Et les données scientifiques ne restent pas abstraites. Aux abords de la zone protégée, les effets sont déjà sensibles : les prises augmentent, les poissons sont plus gros. Le Bamboung agit comme une réserve, irriguant peu à peu les secteurs voisins. Pour autant, la protection seule ne suffit pas sans support économique. Sous l’impulsion de l’Océanium, un campement écotouristique est créé sur l’île de Sipo. Gérés avec les habitants, ses revenus sont répartis en trois parts égales : fonctionnement de la structure, financement d’une surveillance accrue et soutien à la communauté.

Les femmes de Dassilamé réunies sous l’arbre à palabres pour piler le mil, céréale de base de la cuisine locale.
Les femmes de Dassilamé réunies sous l’arbre à palabres pour piler le mil, céréale de base de la cuisine locale. - Jean-Claude Urbain

Sur la terre ferme, un autre chantier avance, plus discret mais tout aussi essentiel : la restauration de la mangrove, là où son bois a été surexploité pour se chauffer et cuisiner. Aux abords de Dassilamé, le village de Pape, des milliers de propagules ont ainsi été replantées par les habitants, avec le soutien de Terres d’Aventure et de sa fondation Insolite Bâtisseur Philippe Romero. Car le rôle des palétuviers dépasse largement la simple couverture végétale. L’enchevêtrement de ces brise-vent naturels protège les rives de l’érosion, sert de nurserie aux poissons et de refuge pour la faune.

Aujourd’hui, plus de 2.000 hectares de mangrove ont été reboisés dans le delta du Saloum, près de 10.000 à l’échelle du pays. Le fleuve n’a pas retrouvé son innocence, mais il en prend le chemin. Au crépuscule, les baobabs retrouvent des hôtes qu’on croyait disparus : un groupe de spatules d’Afrique venu saluer une dernière fois la pirogue. À son bord, on se dit au revoir en se serrant la main gauche. La main du cœur selon Pape. C’est ainsi que l’on se fait la promesse silencieuse de se revoir un jour.

Y aller

Les ressortissants français peuvent se rendre au Sénégal sans visa. Côté santé, en revanche, une preuve de vaccination contre la fièvre jaune peut être demandée par les autorités. Un traitement antipaludéen est aussi fortement recommandé.

L’aéroport de Dakar est desservi 7 jours par semaine au départ de Paris par la compagnie portugaise TAP. Ces vols faisant escale à Lisbonne sont l’occasion de tester le programme Portugal Stopover. Ce dernier permet de séjourner jusqu’à 10 jours dans le pays, à l’aller ou au retour, tout en bénéficiant de réductions sur les vols intérieurs et auprès de partenaires du secteur touristique.

Circuits

Parmi les 8 voyages avec guide francophone proposés au Sénégal par Terres d’Aventure, « Le Sine Saloum, entre charme et traditions » propose une exploration de la région sur 9 jours, en hébergements de charme, incluant une visite de l’île de Gorée (à partir de 2.290€).

Le circuit de 9 jours « Terres marines du Sénégal » invite, quant à lui, à s’immerger dans la nature du delta, avec des randonnées entrecoupées de transferts en pirogue, des baignades quotidiennes et des nuits en bivouacs (à partir de 1.650€).

Spécialiste du voyage actif et de l’ouverture aux autres cultures depuis 50 ans, Terres d’Aventure prône la déconnexion aux réseaux pour une meilleure connexion avec les régions visitées. Cette éthique du tourisme est prolongée par des actions concrètes. Le tour-opérateur compense 100 % du CO2 généré par ses séjours dans des projets de reforestation. Au Sénégal notamment, sa fondation Insolite Bâtisseur Philippe Romero participe à la restauration de la mangrove, en soutenant financièrement l’association Océanium.

À voir

À la pointe occidentale de l’Afrique de l’Ouest, ouvert à tous les vents du monde, le Sénégal a très tôt attiré les convoitises européennes. Portugais, Hollandais, Anglais puis Français se sont succédé sur l’île de Gorée, au large de Dakar. Haut lieu de la traite négrière, mais aussi espace de métissage et de raffinement, Gorée demeure un site hors du temps : un rocher refermé sur son passé, où la beauté des maisons ocre aux balcons de bois transpire une mélancolie tenace. Aujourd’hui, seuls quelque 700 habitants y vivent, dont de nombreux artistes.

Parmi eux, Falou Dolly perpétue l’art du suwer, la peinture sur verre, dont il explique le principe. « Pour être lisible à l’endroit, l’image se construit à l’envers : les détails d’abord, le fond en dernier. » Héritée d’un long voyage depuis l’Europe médiévale jusqu’en Orient, cette technique serait arrivée au Sénégal à la fin du XIXᵉ siècle, par les échanges marchands avec le Maroc et le Liban. Elle gagna notamment le Sine Saloum, où le verre se troquait alors contre des sacs d’arachides. Les œuvres lumineuses de Falou Dolly, souvent encadrées de matériaux de récupération, disent la fragilité humaine et l’ancrage profond de Gorée dans l’histoire de l’Afrique.

Précautions

Photographes refrénez vos ardeurs ! Dans tous les lieux publics du Sénégal, on vous fait vite comprendre qu’on ne souhaite pas être photographié sans y avoir été autorisé. Comme partout ailleurs, la politesse la plus élémentaire exige qu’on établisse le contact avant de dégainer son appareil. Attention aussi aux fausses informations véhiculées sur des sites touristiques comme Joal ou Gorée. Souvent très sympathiques, les guides locaux ont surtout beaucoup d’imagination.