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Naps invité au concert de Gims… Vraiment ?
pas la kiffance

Naps invité au concert de Gims détruit le mythe des carrières brisées

Invité sur scène par Gims ce week-end à Paris La Défense Arena, Naps, accusé de viol, relance la question du non-boycott des artistes mis en cause pour violences sexistes et sexuelles
Victoria  Berne

Victoria Berne

L'essentiel

  • Le rappeur Naps, accusé de viol et devant être jugé en février, continue sa carrière sans ralentissement notable, apparaissant sur scène avec Gims à Paris La Défense Arena.
  • Les accusations de violences sexistes et sexuelles suivent un cycle prévisible dans l'industrie musicale : révélation, polémique, silence, excuses, puis retour progressif à la normale, soutenu par des fans loyaux qui défendent les artistes accusés en invoquant la présomption d'innocence et attaquent parfois les victimes et journalistes.
  • Selon la philosophe Benjamine Weil, le non-boycott n'est pas un accident, c'est la norme et ce sont surtout les victimes qui disparaissent.

Ce week-end, un nom qui aurait dû rester discret jusqu’à son procès a été aperçu parmi les invités de Gims lors de ses concerts à Paris La Défense Arena. Les fameuses « carrières brisées », donc. Il s’agit du rappeur marseillais Naps, qui a rejoint l’artiste sur scène le temps d’un morceau. La veille encore, il se produisait en showcase en Belgique devant ses fans qui reprenaient ses tubes en chœur.

Cette séquence n’a rien d’anecdotique. Elle en dit long non seulement sur la trajectoire d’un artiste, mais aussi sur le fonctionnement global de l’industrie, voire de notre société. En effet, loin de provoquer une mise à l’écart durable, les accusations de violences sexistes et sexuelles semblent s’inscrire dans un cycle désormais bien rodé : révélation, polémique, silence, excuses, puis retour progressif à la normale. Des accusations qui ne semblent pas arrêter la machine médiatique, ni pour ceux qui sont accusés, ni pour ceux qui ont été jugés. Ce décalage interpelle. Que protège-t-on exactement lorsque l’on invoque la présomption d’innocence pour continuer à exposer, célébrer et rentabiliser des artistes mis en cause ?

Accusations, procédures… Et continuité de carrière

Accusé de viol, Naps doit être jugé en février. Il est soupçonné d’avoir imposé un rapport sexuel non consenti à une jeune femme pendant son sommeil. Il est également mis en examen dans un autre dossier pour viol et agression sexuelle.

Malgré ces procédures judiciaires en cours, l’artiste continue de bénéficier d’une large exposition. Dans un dossier enquête, publié par le média Mosaïque, la journaliste Lise Lacombe rappelle que le nombre d’auditeurs mensuels sur les plateformes de streaming, soit 4,2 millions, n’a pas chuté au moment de ces révélations. Lors de la sortie de son album « Best Life », il figurait encore en couverture de playlists majeures. Pour Benjamine Weill, philosophe et autrice de « A qui profite le sale ? », (Payot), cette continuité n’a rien d’exceptionnel : « La vraie question n’est pas d’empêcher quelqu’un de vivre. La vraie question est de savoir s’il est normal qu’un artiste accusé revienne exactement au même niveau, avec la même visibilité, comme si de rien n’était. »

Fan, loyauté et effacement des victimes

« Fan vient de fanatique. Le fanatique est celui pour qui toute nuance est impossible. Toute critique devient une attaque ». C’est ce qu’explique Benjamine Weill dans ce rapport affectif. Dans son enquête, Lise Lacombe insiste sur le rôle central des fans. Elle décrit une fidélité qui résiste aux accusations, et qui peut parfois se transformer en violence à l’égard des victimes ou des journalistes. Les cas de Lomepal et de Nekfeu illustrent parfaitement cette polarisation : « Nekfeu, pour le coup, le nombre de messages que j’ai reçus… Aujourd’hui encore, dès que je le mentionne, j’ai des fans sur le dos », témoigne Benjamine. « C’est incroyable. Alors que j’ai attaqué Booba, j’étais beaucoup plus tranquille. »

Sur TikTok, la venue de Naps sur scène a également suscité des réactions. La créatrice Mélissa Amneris a publié une vidéo filmée dans le public, ironisant sur « les fameuses carrières brisées », après l’invitation du rappeur parisien. « Jusqu’à quand va-t-on continuer à acclamer des agresseurs et à faire comme si de rien n’était ? », interroge-t-elle, avant de conclure : « Carrière brisée : zéro. Vie des femmes brisées : infini. »

En commentaire de la vidéo, les camps s’opposent frontalement. D’un côté, de nombreux commentaires (majoritairement portés par des femmes) saluent la prise de position et dénoncent la présence de l’artiste sur scène. De l’autre, une défense récurrente s’organise autour du lexique juridique : « accusé » n’est pas « coupable », « accuser » n’est pas « condamner ». Cette polarisation révèle une bataille de langage et de responsabilité qui va au-delà des faits.

Un système qui étouffe plus qu’il n’exclut

Selon Benjamine Weill, la séquence Naps n’a rien d’exceptionnel. « Le problème, ce n’est pas le rap. Ce sont les agresseurs, et plus largement la société française », tranche-t-elle. Selon elle, il n’y a donc rien d’illogique à voir des artistes accusés continuer à se produire : « On continue aussi de célébrer Polanski. On continue de célébrer Depardieu. Pourquoi le rap serait-il épargné ? La vraie question, ce n’est pas d’empêcher les gens de vivre. Il ne s’agit pas de les tuer socialement », insiste-t-elle. « Mais est-ce qu’ils sont obligés de revenir comme si de rien n’était, au même niveau, avec la même visibilité ? »

Selon Benjamine Weill, ce retour sans rupture est rendu possible par un silence collectif du monde de la musique. « Si l’on attend que la justice passe, on va attendre longtemps », témoigne l’autrice. D’autant que, selon elle, « la justice n’a pas les moyens de traiter les violences sexuelles telles qu’elles sont aujourd’hui ». Ce silence, la journaliste Lise Lacombe l’a documenté dans son enquête. Elle y décrit « un monde où la poussière se met sous le tapis, les regards se détournent et les langues se nouent », ainsi qu’un milieu prêt à écarter celles et ceux qui « entravent la rentabilité ».

Une responsabilité collective

Au fond, la question posée par la venue du rappeur marseillais sur scène ne se limite pas à un cas individuel ou à une affaire judiciaire en cours. Elle interroge un système tout entier : l’industrie musicale, les médias et les plateformes, qui continuent de fonctionner sans réelle rupture. Comme l’explique Benjamine Weill, « le non-boycott n’est pas un accident, c’est la norme ». Et tant que le silence restera la norme et que la « carrière brisée » sera l’argument numéro un, les agresseurs continueront de prospérer.

Naps est invité sur scène. Roméo Elvis est invité dans les médias pour assurer la promotion de son nouvel album. Lomepal est défendu sur les réseaux sociaux, alors que des femmes ont témoigné, dont une à visage découvert. Loin d’une mise à l’écart durable, les trajectoires se poursuivent, parfois après un temps de silence, mais rarement après une remise en question structurelle. Ce décalage révèle une hiérarchie persistante, qui privilégie la protection des personnalités influentes au détriment de la prise en compte des violences. « On parle beaucoup des carrières brisées, rappelle Benjamine Weill, mais dans les faits, ce sont surtout les victimes qui disparaissent. » Le non-boycott n’est donc pas une anomalie, mais le symptôme d’un système qui, jusqu’ici, a préféré absorber plutôt qu’exclure.