Pourquoi il n’y a (toujours) que des artistes masculins dans les tops streams de l’année ?
En 2025, les tops streaming français restent 100 % masculins, malgré une scène féminine en plein essor. Pourquoi ce décalage persiste-t-il ?Victoria Berne
L'essentiel
- En 2025, les tops 10 des artistes les plus streamés en France sur Spotify et Deezer sont 100 % masculins, dominés par des rappeurs comme Jul, Gims et Ninho, tandis que la première artiste féminine, Théodora, n’apparaît qu’en 27e position.
- Cette sous-représentation s’explique par plusieurs facteurs : le public français qui stream le plus est jeune et consomme principalement du rap ou la structure patriarcale de l’industrie musicale.
- Malgré ce constat, les signaux sont encourageants pour 2026 avec des streams cumulés d’artistes féminines françaises qui ont augmenté de 6 % sur un an.
En 2025, les tops musicaux français racontent encore la même histoire. Que ce soit sur Spotify ou Deezer, la liste du top 10 des artistes les plus streamés de l’année est 100 % masculine. On retrouve notamment Jul, Gims, Ninho, Werenoi, Damso (chez Deezer) ou SDM (chez Spotify) pour les 5 premières places des classements. Pas d’artistes féminins à l’horizon. Un contraste d’autant plus frappant que, dans les classements internationaux, des artistes féminines non aucun mal à s’imposer sur le podium des tops streams de cette année.
Alors comment expliquer que malgré une scène féminine française en pleine montée avec des talents comme Théodora ou encore Helena, les tops globaux restent-ils encore dominés par des artistes masculins ? Que disent vraiment ces chiffres de nos habitudes d’écoute, des genres les plus consommés et des mécaniques de plateformes ?
Mais pourquoi il y a que des artistes masculins ?
À première vue, on serait relativement tenté de simplement répondre « à cause du patriarcat »… mais il y a en réalité une multitude de facteurs à prendre en compte. Une des premières explications tient tout simplement aux usages des auditeurs. En France, l’audience qui stream le plus reste majoritairement jeune, et ce public consomment avant tout du rap. Julie Béhérec, directrice du programme EQUAL chez Spotify, résume ainsi le mécanisme : « L’audience sur Spotify en France est encore très jeune proportionnellement. Et chez les jeunes, le genre le plus populaire est le rap, un genre qui reste aujourd’hui très dominé par les hommes. »
Ce déséquilibre se voit quant au positionnement des artistes féminines dans le classement. La première femme n’apparaît qu’en 24e position avec Billie Eilish, suivie de Lady Gaga, puis Théodora (cocorico), première artiste féminine, en 27e place. Même Aya Nakamura, pourtant l’une des chanteuses francophones les plus streamées depuis plusieurs années, n’arrive qu’en 35ᵉ position*. Priscilia Adam, attachée de presse et manageuse, ce phénomène n’a rien de surprenant : « Pour moi, c’est une question de public. Les tops reflètent juste les tendances d’écoute du moment, et le rap en fait partie. »
Un problème de représentation qui s’ancre bien avant le streaming
Ah, là c’est la faute du patriarcat non ? La sous représentation dans les tops ne s’explique pas uniquement par les usages : elle s’ancre la structure même de l’industrie musicale. Il y a cinq ans, une étude interne révélait que seul un artiste sur cinq présents dans les charts internationaux était une femme. Et en amont, les chiffres sont encore plus frappants : seulement 12,7 % d’autrices-compositrices et 2,8 % de productrices évoluent dans le monde musical. Autrement dit, les artistes féminines arrivent dans les tops après avoir traversé un parcours ou elles sont déjà minoritaires. C’est ce déséquilibre qui a poussé Spotify à créer le programme EQUAL.
Ce manque de représentation se ressent particulièrement en France. Par exemple, « Il y a assez peu d’artistes féminines dans le rap aujourd’hui, malheureusement », explique Julie Béhérec. « Donc forcément, quand on regarde les tops, c’est le rap qui remonte en premier, et c’est un genre dominé par les hommes ». La journaliste musique et société et responsable éditoriale de Tsugi Radio, Angèle Chatelier rappelle elle aussi à quel point cette dynamique est ancienne, relevant que les femmes peinent encore à exister dans les espaces de création comme dans les charts. Pour Priscilia Adam, « le monde de la musique reste dominé par les hommes », et la façon dont le public se comporte face aux artistes féminines joue un rôle tout aussi déterminant.
La situation française se distingue d’ailleurs du reste du monde. Comme le souligne Julie Béhérec, « la France est encore en retard par rapport à l’Allemagne, au UK, aux États-Unis… Tant qu’on n’a pas une audience aussi large, les tops reflètent surtout les goûts d’un public jeune ». À l’international, les podiums laissent pourtant beaucoup plus de place aux femmes… preuve que ce déséquilibre n’a rien d’inévitable.
La profondeur du catalogue : un verrou moins connu
Mais comment est-ce possible que Théodora ne soit que 27e du classement des artistes les plus streamés, alors qu’elle explose tous les records ? « L’explication, c’est la profondeur du catalogue. Tous les artistes du top 10 ont cinq à dix ans d’ancienneté, parfois beaucoup plus. Ils ont un bas catalogue énorme, avec une consommation massive de leurs anciens titres. Par exemple Jul, il est l’artiste le plus streamé cette année, il a sorti deux albums mais ces titres en bas de catalogue sont encore énormément écoutés, comme les nouveaux ».
La conséquence est simple : même un énorme succès ponctuel ne peut rivaliser avec dix ans d’écoute continue. Si Théodora a réalisé une année complètement folle, elle ne peut (pas encore) se placer sur le podium avec des artistes présents depuis des années : « Quand tu compares à Jul ou Gims, qui ont des centaines de titres, forcément le cumul n’est pas comparable. Théodora avait peu d’anciens titres avant 2024 : c’est un énorme différentiel. »
2026 est-il l’année d’une entrée top 10 d’une artiste féminine ?
Plusieurs indicateurs montrent une tendance positive. Déjà, elles s’imposent dans d’autres catégories : en albums, Théodora signe l’un des plus gros succès de l’année, se hissant à la 3ᵉ place chez Spotify et à la 5ᵉ chez Deezer. Pour les titres le plus streamés, Charlotte Cardin se hisse à la 13e place avec « Feel Good ». Et pour Julie Béhérec, les données globales vont dans le même sens : « les streams cumulés des artistes féminines françaises ont augmenté de 6 % sur un an », une progression constante qui s’accompagne d’un autre chiffre beaucoup plus spectaculaire : « les artistes féminines françaises ont vu leurs streams hors France augmenter de 63 % ». Cette expansion internationale confirme que la nouvelle scène pop féminine, plus libre, plus inventive et plus audacieuse, trouve un écho bien au-delà du public français. Théodora travaille déjà sur l’international, Zaho de Sagazan remplit des salles en Allemagne et Pomme s’est imposée grâce à un featuring avec Stromae, devenu viral.
Pour Angèle Chatelier, cet élan créatif pourrait même précéder un basculement plus large : la pop féminine française traverse « un moment de richesse incroyable », où chaque artiste apporte une proposition singulière, novatrice, très identifiée. « Ça a un impact culturel, pas seulement dans les tops », souligne-t-elle, y voyant une influence qui va se diffuser dans les années à venir. Et selon Spotify, ce mouvement va s’accentuer. « Oui, on va vers plus de présence féminine dans les tops », affirme Julie Béhérec, qui observe « des signaux vraiment encourageants ».



















