« C’est personnel et intime »… Et si on arrêtait de demander la signification des tatouages ?
Un TatToo, Des tabous•Selon les significations, les questions autour des tatouages peuvent parfois être intrusives et créer des gênesLina Fourneau
L'essentiel
- À l’occasion du salon du tatouage, qui se tient jusqu’à dimanche à La Villette à Paris, on s’est demandé s’il ne fallait pas arrêter de demander la signification des tatouages.
- Parmi la dizaine de témoignages recueillis, les personnes tatouées expriment une lassitude face à ces questions, qu’ils considèrent comme personnels et intimes.
- Un ennui que les tatoueurs comprennent. Frédéric Agid, professionnel du métier depuis une dizaine d’années, affirme qu'« un tatouage n’est jamais un geste anodin ». « On décide de porter un marqueur qui est un complément d’identité et va renforcer qui on est ».
Dans une soirée avec des inconnus, survient toujours un moment où, un peu à l’aise, un interlocuteur nous interpelle : « Eh mais c’est quoi ce tatouage de trois verres qui trinquent ? Ça veut dire que t’aime bien la vinasse ? ». Ici, plusieurs solutions s’offrent à nous : fuir et prétendre qu’on a mieux à faire (ce qui est sûrement le cas), mentir et raconter que « oui c’est pour nos ancêtres bourguignons » ou bien dire la vérité et décider de gêner toute l’assemblée. « C’est après la mort d’un ami ». Voili voilou, difficile de mieux réchauffer l’ambiance. Un peu de musique, ça vous dirait ? En réalité, cette scène reste malheureusement très fréquente dans le quotidien des personnes tatouées. A l’occasion du Salon du tatouage, qui se tient jusqu’à dimanche à la Grande Halle de la Villette, 20 Minutes s’est demandé si on ne devait pas arrêter ces questions autour de la signification des tatouages.
Nombreux sont les tatoués qui en ont assez de devoir livrer ces informations intimes. Anne est tatouée depuis six ans et elle raconte ne pas supporter ces interrogations. « Je suis alcoolique abstinente et je me suis fait tatouer lorsque j’ai décidé d’arrêter de boire, un motif très symbolique pour moi, signifiant la renaissance et la persévérance. Ce n’est absolument pas un sujet dont je souhaite parler avec le premier venu ». Pour Ielena, qui a perdu sa petite sœur en mai 2023, le tatouage a servi à « marquer sa souffrance », mais aussi son amour pour la défunte. Au moment de le faire, elle n’avait pas songé aux éventuelles questions. « C’est pourquoi j’appréhende aujourd’hui grandement ces moments où l’on va me demander la signification de ce tatouage. Déjà pour l’ambiance que cela peut créer quand je vais parler des raisons, mais surtout car mon deuil est loin d’être fait. Ça risque d’être très dur de répondre sans s’effondrer ».
Un travail thérapeutique, selon les tatoueurs
Du côté des professionnels, tous répondent unanimement qu’il faudrait effectivement arrêter de chercher la signification des tatouages. Pour Laura Carriere, tatoueuse dans le Gard et Frédéric Agid, « tatoueur thérapeutique » dans l’Yonne, il est très fréquent de devoir graver des récits personnels, parfois tristes. « Quand on me raconte certaines histoires, je vais avoir tendance à vouloir mettre le projet en priorité », raconte Laura, également diplômée d’une licence en psychologique qui admet le côté thérapeutique des dessins. « Ça m’arrive assez souvent, qu’à la fin de la séance, les personnes soient émues et pleurent. Le fait de les tatouer peut marquer soit un renouveau, soit la perte et va permettre de garder un lien avec la personne ».
Pour Frédéric, également auteur d’Histoires de tatouages, paru aux éditions Eyrolles, un tatouage n’est jamais un geste anodin. « Même le petit symbole infini sur une plage en Grèce, bourré à l’Ouzo, je suis persuadé qu’il a des vertus thérapeutiques ». « Au même titre qu’on a des stigmates sur la peau… des cicatrices, des grains de beauté qui nous caractérisent, il en est de même pour le tatouage. On décide de porter un marqueur comme un complément d’identité pour renforcer qui on est, avec l’histoire qu’on a vécue en choisissant l’endroit et la forme que cela va avoir », explique Frédéric qui appelle à un peu plus de pudeur vis-à-vis des personnes tatouées.
« Si je voulais que mon tatouage raconte ma vie à tout le monde, je me ferais tatouer une phrase explicative »
Demander la signification d'un « tatoomage » (mot valise entre « tatouage » et « hommage ») peut donc brusquer. Justine, tatouée deux fois, n'a pas envie de disserter avec des inconnus sur sa vie personnelle. « Seuls mes proches ou les collègues au courant de ma vie personnelle me demandent si le tatouage est par rapport à mon vécu. Par contre, si une personne que je ne connais pas ou pas assez me demande si mes tatouages ont une signification, je pense que ma réponse sera assez vague. Pour moi, un tatouage est un symbole qui parle à celui qui le porte et uniquement à lui. Si je voulais que mon tatouage raconte ma vie à tout le monde, je me ferais tatouer une phrase explicative ».
Pour la plupart, le problème réside surtout dans la maladresse des inconnus. Il s’agit très souvent de personnes non-tatouées, remarquent nos témoins. « C’est personnel et intime. Ils font partie de moi », avance Adèle*, qui s’est fait tatouer trois fois. « A part à mes très proches, je préfère botter en touche et dire "j’ai fait ce tatouage à l’occasion d’un coup dur". Généralement, ça calme les curieux qui ne creusent pas plus », conseille Anne. Pour Caroline, tatouée après la mort de son fils, cela dépend aussi de l’état d’esprit dans lequel on est quand on nous pose la question. « Selon les personnes que j’ai en face de moi, je ressens le besoin de raconter ou au contraire j’élude la réponse. Je dirai que tout dépend du moment, de si je dois revoir ou non la personne et du contexte ».
Réponse mystérieuse ou devinette ?
Alors comment faire face à notre interlocuteur curieux ? Isabelle, tatouée d’une fleur de lotus avec une inscription en tahitien, préfère jouer la carte du mystère. « Quand on me demande la signification de l’un ou de l’autre, je réponds de faire leurs recherches pour l’un, mais qu’ils ne trouveront rien pour l’autre ». Tran, elle, voit cette explication comme une récompense. « J’aime bien essayer de faire comprendre à mes interlocuteurs qu’il s’agit d’un truc personnel, et s’ils arrivent à déchiffrer mes tatouages, alors j’explique le sens de l’hommage en question ». D’autant plus qu’un dessin peut représenter des millions de significations. « Je pourrais presque faire un motif universel, un rond avec un point au milieu, et ça marchera pour tout le monde », souligne Frédéric, le tatoueur, qui conseille de leur répondre : « Et toi ça te fait penser à quoi ? ».
Au contraire, d’autres, comme Christian, ont anticipé les interrogations. « Libre à nous, en fonction de l’interlocuteur, de la façon de poser la question, de répondre ou non. Mais si cela peut engendrer des situations gênantes peut-être faudrait-il y penser, en amont, avant de se faire piquer ». Même chose du côté de Georges. « Ça ne me gêne absolument pas de donner les explications à mes tatouages, j’en ai vingt, et seuls deux sont à vocation uniquement esthétiques. Donc ça peut prendre un certain temps », raille-t-il.
Pour Frédéric, le tatoueur, il y a toujours quelque chose d’intéressant dans ce que les tatouages procurent chez les autres. La plupart du temps, chacun y verra son histoire personnelle à travers le dessin et pourra se les approprier. Trois verres qui trinquent pourront signifier aussi bien un deuil ou une sortie d’une addiction à l’alcool… ce qui peut parfois motiver les questions. « Je conseille surtout de ne pas faire les tatouages pour les autres, mais surtout pour soit ». Pour sa consœur, Laura, si les questions peuvent arriver, il faudra surtout éviter les jugements négatifs derrière. « Ils peuvent être désagréables, car ils induisent des choses que la personne n’avait pas forcément pensé sur son tatouage ou des interprétations qu’elles n’affectionnent pas ».
*Le prénom a été changé pour assurer l’anonymat



















