Roland-Garros 2024 : Iga Swiatek est-elle en train de passer à côté de son statut de patronne du tennis féminin ?
tennis•La Polonaise, malgré son incontestable statut de numéro 1 mondiale, se tient à l’écart des débats sur la meilleure prise en considération du tennis fémininNicolas Camus
L'essentiel
- Iga Swiatek dispute ce jeudi une nouvelle demi-finale à Roland-Garros, face à l’Américaine Coco Gauff.
- La Polonaise, vraie patronne du tennis féminin désormais, se distingue pourtant depuis le début de la quinzaine par son refus de prendre position sur les sujets chauds du moment, entre programmation, night sessions ou plus globalement la manière dont les joueuses sont considérées par rapport aux hommes.
- « Je m’en moque », répond-elle. Une position difficilement audible lorsque l’on a son statut.
De notre envoyé spécial,
Il n’y a encore pas si longtemps, on recherchait désespérément une nouvelle tête d’affiche au tennis féminin, du genre capable de remporter deux tournois du Grand Chelem dans la même saison, de conserver un majeur d’une année sur l’autre ou de durer un peu à la place de numéro 1. C’était après la fin de l’ère Serena Williams, en 2017, quand trouver les chiffres du loto semblait plus simple que la future gagnante de Roland, que des joueuses issues des qualifs se hissaient jusqu’en demi-finales, bref, qu’on avait bien du mal à s’y retrouver dans ce circuit ouvert aux quatre vents. Et puis a déboulé Iga Swiatek.
La Polonaise a surpris tout le monde en balayant ses adversaires une à une pour remporter son premier Roland-Garros, en 2020, puis elle a confirmé, pas à pas, pour s’installer durablement tout en haut. Numéro 1 mondiale à la fin des deux dernières années, elle a creusé un gouffre avec ses poursuivantes. Sur le court également, il n’y a qu’à voir avec quelle facilité elle enquille les 6-0 depuis le début de cette quinzaine. Seulement, dans le sport, il faut aussi composer avec son environnement et de ce point de vue, Swiatek est peut-être en train de passer à côté de quelque chose.
Depuis l’ouverture du tournoi, on ne compte plus les piques adressées par les joueuses en conférence de presse, que ce soit au sujet de la programmation, des night sessions ou plus globalement de la manière dont elles sont considérées par rapport aux hommes. C’est toujours dit avec diplomatie, ça reste du tennis, mais les mots sont là. On a entendu, par exemple, Coco Gauff regretter les rythmes imposés qui mettent en danger la sécurité et la santé des joueurs, Aryna Sabalenka s’interroger sur des histoires d’horaires tardifs, Ons Jabeur sortir la sulfateuse après avoir joué son quart de finale à 11 heures du matin devant des tribunes à moitié vides.
« Je m’en moque »
La Tunisienne était particulièrement en forme cette année. En bonne syndicaliste – elle fait partie du comité exécutif du PTPA, l’association de défense des intérêts des joueurs professionnels (indépendante de l’ATP) lancée en 2020 sous l’impulsion de Djokovic –, elle a profité de chaque conférence de presse pour redire son envie de voir les choses bouger. On espère pour elle qu’elle ne compte pas trop sur Iga Swiatek pour l’aider. Parce que oui, dans tout ça, on cherche encore la trace d’un début de commencement de prise de position de la big boss, qu’on a seulement entendu dire au public qu’il avait fait trop de bruit lors du match époustouflant contre Osaka au 2e tour.
Mais sur les grands sujets du moment, pas une seule fois dans cette quinzaine la numéro 1 mondiale a émis un avis. On peut au moins lui reconnaître un truc, elle assume. Question posée mardi, après son quart de finale face à Vondrousova, en plein débat sur les night sessions exclusivement masculines : Est-ce que tu as le sentiment que le tennis féminin est pris au sérieux comme il le devrait ? Réponse :
« Je suis désolée de dire ça, mais je m'en moque. Je ne me concentre que sur mes matchs. Moi, j'aime jouer en journée, donc je suis tout à fait à l'aise, et ça me convient tout à fait d'avoir cette programmation avec cette rotation-là. Ce n'est pas moi qui suis responsable de la programmation. »
Relancée, elle n’a rien lâché. « Je ne voudrais rien dire qui puisse contrecarrer ma zone de confort », s’est-elle excusée. Avant de conclure : « Ça ne dépend pas de nous. Il faut accepter ce qui nous est imposé. » Que ça ne dépende pas des joueurs et des joueuses n’est vrai qu’en partie. Certes, ce sont les organisateurs des grands tournois, la Fédé internationale, l’ATP ou la WTA qui décident, mais toutes ces instances ont aussi des oreilles et quand les stars de ce sport l’ouvrent, elles écoutent. Ça ne fonctionne pas toujours mais il n’y a qu’en instaurant un rapport de force que l’on peut espérer quelque chose.
Pourtant, il y avait bien plus que ces excuses et ces platitudes au départ chez Swiatek. On se souvient qu’après ses premières victoires, on louait ses engagements, justement au sujet de la programmation à Roland, ou de l’invasion russe en Ukraine. Elle s’était aussi exprimée à plusieurs reprises sur le calendrier ubuesque de la WTA et les inégalités de prize money.
Tout ça s’est tari petit à petit, comme si plus elle gagnait de tournois, moins elle s’autorisait à dire des choses. Jusqu’à « ne pas comprendre » qu’on puisse trouver intéressant de l’interroger, récemment à Rome, sur le déficit d’attention dont elle souffrait clairement par rapport à Nadal, Djokovic et même le reste du top 10 messieurs. A sa décharge, les joueuses se sont aussi habituées à un certain déclassement, après toutes ces années dans l’ombre.
Sentir le changement arriver
Attention, la triple lauréate Porte d’Auteuil est tout à fait dans son droit en ne se mouillant pas. Il n’y a pas de petit astérisque dans le contrat qui oblige à se positionner tout le temps quand on prend la place de numéro 1. Mais cela fait implicitement partie du job, on va dire, surtout dans ces moments où l’on peut sentir que quelque chose est en train de se passe, ce qui est le cas ici.
Le match entre la Polonaise et Naomi Osaka a extasié tout le monde et constitué la meilleure pub possible, un « big 3 » émerge grâce à la constance de Sabalenka et Gauff dans les grands rendez-vous, et on sait à quel point les grandes rivalités sont la base des émotions, et donc de l’intérêt. L’attrait est là, il grandit et ne demande qu’à s’affirmer pour de bon.
NOTRE DOSSIER ROLAND-GARROSPersonne ne demande à Swiatek de devenir une Serena bis et de s’impliquer comme l’Américaine sur les grands sujets sociétaux de ce monde, simplement d’apporter un écot en adéquation avec son statut. Il en va aussi de son aura, de l’attachement du grand public, de l’envie que l’on a de l’écouter, ce qui est la clé pour s’installer. Si c’est juste pour rouler sur tout le monde et ne rien donner en échange, l’avènement de Swiatek n’est peut-être pas une si bonne nouvelle pour le tennis féminin.
Sévère ? Peut-être, mais pas irréversible. Après tout, la patronne n’a que 23 ans et le costume nécessite un peu de bouteille quand on n’est pas né avec. « Iga est une bosseuse, elle est intelligente, assez cérébrale et elle doit composer avec le fait de réfléchir par rapport à son statut, disait la septuple lauréate en Majeurs Justine Hénin l’an dernier aux confrères de Sud Ouest. Elle travaille énormément là-dessus. » On ne demande qu’à voir.


















