Roland-Garros : Que de nouvelles têtes ! Comment expliquer ce tournoi « complètement inattendu » chez les femmes ?

TENNIS Le tableau féminin a encore réservé de grandes surprises cette année

Nicolas Camus

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De gauche à droite et de haut en bas: Iga Swiatek, Laura Siegemund, Martina Trevisan et Nadia Podoroska.
De gauche à droite et de haut en bas: Iga Swiatek, Laura Siegemund, Martina Trevisan et Nadia Podoroska. — Montage 20 Minutes / photos SIPA
  • Les demi-finales du tournoi fémnin ont lieu ce jeudi à Roland-Garros. 
  • Les deux affiches, Swiatek-Podoroska et Kvitova-Kenin, étaient pour le moins inattendues (surtout la première). 
  • Cela prouve encore la hiérarchie mouvante au sein du tennis féminin, mais il faut y ajouter cette année un contexte particulier. 

A Roland-Garros,

Ashleigh Barty (tenante du titre et numéro 1 mondiale), Noami Osaka (numéro 3 et récente vainqueur de l’US Open), Bianca Andreescu (numéro 7), Serena Williams (numéro 9), Belinda Bencic (numéro 10)… Les absences laissaient penser qu’il y aurait de la place. Mais sans doute pas dans ces proportions. Le tournoi féminin recèle de curiosités cette année, et si la hiérarchie est traditionnellement assez mouvante - rappelez-vous le sacre d’Ostapenko, alors 47e mondiale, en 2017 –, ce Roland se pose là en termes d’outsiders sorties de nulle part.

Jamais une joueuse issue des qualifications ne s’était hissée jusqu’en demi-finale ? La barrière est tombée, grâce à l’Argentine Nadia Podoroska, qui n’a fait qu’une bouchée de la numéro 5 mondiale Elina Svitolina mardi. Elles ont même failli être deux, mais l’Italienne Martina Trevisan, qui s’était offert notamment Kiki Bertens en 8e, a fini par tomber, renversée par le rouleau compresseur Iga Swiatek.

La Polonaise est elle-même un des grandes surprises du tournoi. Elle avait bien gagné Wimbledon chez les juniors et avait atteint la deuxième semaine à l’Open d’Australie, mais quand même. La joueuse de 19 ans a éparpillé ses adversaires les unes après les autres, avec en point d’orgue un récital contre la numéro 2 mondiale Simona Halep (6-1, 6-2), dimanche. Entre Swiatek et Podoroska, opposées ce jeudi, l’une des deux aura droit à sa première finale en Grand Chelem.

« Ces résultats ne sont pas des surprises, a commenté Halep avant de quitter Paris. Tout le monde à ce niveau joue très bien. Si vous êtes au 4e tour d’un tournoi du Grand Chelem, c’est que vous le méritez. Tous les matchs sont ouverts à ce niveau, et en fait, tout dépend si c’est votre jour ou pas. » Les Françaises ont eu leur part dans ce chamboulement, avec les présences de Caroline Garcia et surtout de Fiona Ferro en 8e de finale, et de la jeune invitée Clara Burel au 3e tour.

Tous ces éléments illustrent le caractère singulier de cette édition, au cours de laquelle les têtes de série ont aussi bien résisté que les Français en première semaine. Elles ne sont que 6 (sur 32) à avoir atteint les huitièmes de finale, et finalement que deux en demies, donc. Et encore, ce n’était pas celles qu’on attendait le plus. Petra Kvitova (numéro 7) n’avait plus mis un pied dans le dernier carré depuis huit ans, et Sofia Kenin (numéro 4) n’avait jamais disputé ne serait-ce qu’un quart dans un tournoi de terre battue.

L’effet confinement

Comment en est-on arrivé là ? « C’est une saison particulière, répond Nathalie Dechy. Il y a eu cette longue coupure, des filles sortent très en forme du confinement, d’autres moins. Ça a rebattu des cartes. Fiona Ferro, par exemple, est bien repartie. Et puis la terre battue est une surface exigeante, celle où il y a toujours le plus d’incertitudes, surtout qu’il n’y a pas de vraies terriennes actuellement. La terre nivelle le tout et laisse sa chance à n’importe qui. »

Ce qu’il se passe dans la tête des joueuses en ce moment peut aussi être un élément d’explication. Dechy, qui fait aujourd’hui partie du comité de direction du tournoi, poursuit :

« Il y a très peu de tournois d’ici à la fin de l’année. Les filles ont la pression de se dire que c’est ici qu’il faut bien jouer, car il n’y a pas grand-chose derrière. C’est l’angoisse du vide. Il y a aussi la gestion des protocoles sanitaires, ça peut peser sur certaines. Tout cela fait que les joueuses sont plus ou moins à l’aise. »

L’ancienne championne a bien balayé la question. Parmi ces éléments, l’après-Roland est un facteur important. L’annulation de tous les tournois en Chine a laissé un trou béant dans le calendrier, avec sept tournois rayés de la carte, dont le Masters de fin d’année. Pour le moment, le seul tournoi d’envergure prévu avant la fin 2020 se disputera à Ostrava dans deux semaines.

« Toutes les joueuses aimeraient jouer plus. On n’a pas eu de tournois pendant longtemps, et on s’est entraînées pour revenir, donc maintenant on a envie de faire des matchs, explique Fiona Ferro. C’est une situation délicate. Et puis la WTA nous a dit que sur les deux ou trois prochaines années, il va y avoir des baisses significatives de prize money. » Voilà de quoi secouer un peu tout le monde.

« On ne sait jamais qui va gagner le Grand Chelem qui arrive »

Cette hiérarchie sans cesse bouleversée, devenue un marronnier chez les femmes, est un fardeau autant qu’une bénédiction. Elle empêche le public de s’identifier à de grandes figures, et en même temps elle rend chaque tournoi incertain, et donc intéressant.

« Ça a toujours été comme ça dans le tennis féminin. J’aime cette variété, on ne sait jamais qui va gagner le Grand Chelem qui arrive, disait la Tunisienne Ons Jabeur après sa défaite en 8e de finale, mardi. J’aime voir beaucoup de championnes sur le circuit et savoir que chacune a sa chance d’aller loin, voire de gagner. »

C’est sûr, on n’est pas sur le circuit masculin, où la seule surprise peut venir d’une élimination avant les demies de Federer, Nadal ou Djokovic. Un petit chiffre, comme ça. Depuis 2016 et la fin de la domination de Serena Williams, il y a eu 12 lauréates différentes sur 18 tournois majeurs – il n’y en a eu que sept chez les hommes depuis 2010. Roland n’échappe pas à la lessiveuse, avec dimanche une douzième gagnante ces 14 dernières années.

Nathalie Dechy est mitigée sur le sujet. « Chaque joueuse est persuadée qu’elle peut battre n’importe qui, ça ouvre des perspectives. Et puis des fois, on peut en avoir marre des longs règnes, dit l’ex-11e joueuse mondiale. Je me souviens qu’à une époque, on était contents quand Steffi Graf a commencé à être accrochée. Mais on aime aussi avoir des références… »

Dechy cite Naomi Osaka, gagnante de trois Majeurs ces trois dernières années – dont le dernier US Open – et qui pourrait remettre en cause « cette tendance de fond en WTA » qui veut que personne n’arrive à s’installer. Mais en attendant, cela ne l’a pas empêchée d’apprécier cette édition.

« C’est un tournoi complètement inattendu mais un joli tournoi, estime l’ancienne demi-finaliste de l’Open d’Australie. J’ai en mémoire de belles victoires des Françaises, des découvertes et beaucoup de variété en termes de jeu. La place n’était pas au jeu stéréotypé. » Avec autant de nouvelles têtes, ça aurait été dommage.