Roland-Garros : « On le sent toujours sur un fil »… Djokovic peut-il encore perdre ses nerfs face à Carreno Busta?

TENNIS Le Serbe retrouve en quart de finale le joueur à l'origine de sa disqualification lors du dernier US Open

Nicolas Camus
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Novak Djokovic lors de son 8e de finale contre Khachanov à Roland-Garros, le 5 octobre 2020.
Novak Djokovic lors de son 8e de finale contre Khachanov à Roland-Garros, le 5 octobre 2020. — CHRISTOPHE SAIDI/SIPA
  • Novak Djokovic est opposé à Pablo Carreno Busta ce mercredi en quart de finale de Roland-Garros.
  • Les retrouvailles sont attendues, un mois après le 8e de finale de l'US Open au cours duquel le Serbe avait été disqualifié pour avoir touché involontairement un juge de ligne avec une balle balancée de rage. 
  • On tente d'expliquer pourquoi le numéro 1 mondial se montre souvent nerveux, alors même qu’il dispose d’une marge importante sur le court.

A Roland-Garros,

Apparemment, il y a quelqu’un, quelque part, qui a décidé de jouer avec les nerfs de Novak Djokovic. Ou alors c’est juste ce qu’on appelle le karma. Samedi, le Serbe ne se faisait pas que des amis en balançant qu’on pourrait se passer des juges de ligne à l’avenir, le Hawk-Eye pouvant très bien s’occuper de tout. Deux jours plus tard, lors de sa victoire expéditive face à Khachanov en 8e de finale de Roland-Garros, il se faisait remarquer en expédiant une balle en plein sur un juge de ligne.

Pas de soucis cette fois, c’était juste le résultat d’un retour boisé. Mais, moins d’un mois après sa mésaventure lors de l’US Open, où il avait été disqualifié après avoir, sur un coup de sang, balancé une balle qui avait atterri par hasard sur une officielle qui n’avait rien demandé, « c’est un déjà-vu assez perturbant », comme il l’a reconnu lui-même. L’histoire ne s’arrête pas encore là. Ce mercredi, en quart de finale, il va retrouver… Pablo Carreno Busta, l’homme qui l’avait justement poussé à bout lors de ce fameux 8e de finale à New York. Qui a dit que les coïncidences n’existaient pas ?

« Etant donné ce qu’il s’est passé à New York, j’imagine que cela va faire couler beaucoup d’encre, a commenté le numéro 1 mondial lundi. Mais cela m’est arrivé par le passé, comme à d’autres. La balle ricoche et touche quelqu’un dans les gradins, par exemple, cela arrive. Mais c’était quand même une situation très étrange. » Lui qui ne cache pas un petit côté mystique, on ne peut s’empêcher de penser que cet incident doit le travailler un peu, comme le fait de croiser à nouveau Carreno Busta.

Est-ce que tout cela aura une incidence sur le match du jour ? C’est possible. Aussi fort soit-il, Novak Djokovic reste un joueur à l’humeur changeante sur le court. Son pétage de câble lors de l’US Open n’était pas le premier. Petit florilège :

  • Lors de la finale du dernier Open d’Australie, il s’en prend violemment à l’arbitre de chaise après avoir écopé de deux avertissements pour dépassement de temps au service. « Tu voulais te rendre célèbre, c’est ça ? Bon boulot mec, super », lance-t-il au Français Damien Dumusois, se permettant même de lui toucher le pied. A l’extrême limite de la disqualification.
  • En demi-finale de Roland-Garros en 2016, alors qu’il mène tranquillement face à Berdych, il dégoupille après un coup droit raté. Il veut jeter sa raquette par terre mais elle lui échappe et vole vers un juge de ligne, qui évite le drame de justesse. Son unique victoire Porte d’Auteuil ne s’est pas jouée à grand-chose.
  • En 2016 toujours, lors du Masters de fin d’année à Londres, il balance une balle dans les tribunes après la perte du premier set contre Thiem pour son entrée en lice. Dirigée vers son box, elle passe juste au-dessus et manque de taper des spectateurs. Il n’écope que d’un avertissement, mais quand un journaliste après la rencontre lui fait remarquer que cela aurait pu être plus grave, il s’énerve, dit qu’il ne voit pas où est le problème et argue qu’il « aurait aussi pu neiger dans l’O2 Arena, mais ça n’a pas été le cas ».
  • En demi-finale du Masters 1000 de Shanghai en 2017, il fracasse sa raquette et déchire son t-shirt de rage face à Roberto Bautista-Agut. Il prend deux avertissements, qu’il n’accepte pas. « L’arbitre était la star du spectacle. C’est ce qu’il voulait être aujourd’hui », lance-t-il.
     

Tout cela fait de Novak Djokovic « un bon cas d’étude », considère Stéphanie Sagaspe, coach en performance et préparatrice mental spécialisée dans le tennis. « Il montre deux facettes, détaille-t-elle. D’un côté, c’est quelqu’un qui est très tourné vers le développement personnel et qui ne s’en cache pas, on l’a vu notamment pendant le confinement. Je trouve intéressant qu’il montre qu’il travaille cet aspect quotidiennement. Et d’un autre côté, il a ses démons qui reviennent sur le terrain. Il prouve que le mental est quelque chose qu’il faut entretenir, comme le coup droit ou le revers. »

Ce qui marque chez Djoko, c’est cette impression qu’il est souvent à la limite de basculer, alors même qu’il dispose d’une marge importante sur le court. Rafael Nadal et Roger Federer, les deux autres mastodontes du circuit, ne dégagent rien de tout ça. En quoi le Serbe est-il différent ? Pepe Imaz, l’énigmatique préparateur mental qui a collaboré avec lui entre 2017 et 2018 (et qui ne se trouve jamais bien loin), a fourni un élément d’explication intéressant lors d’une intervention sur la Cadena Ser à la suite de l’incident à l’US Open :

« Djokovic a senti la pression parce qu’il était très proche de pouvoir approcher les records de ses deux plus grands rivaux que sont Rafa et Roger qui n’étaient pas à New York pour jouer le tournoi. Que vous le vouliez ou non, cela pèse et si vous n’êtes pas concentré sur vous, ce genre de chose peut arriver. »

C’est un fait, Djokovic court depuis toujours après les deux rois du tennis. Au niveau palmarès, avec 17 victoire en Grand Chelem, Novak est toujours bloqué derrière l’Espagnol (19) et le Suisse Roger Federer (20). Mais encore plus important que ça, sans doute, il n’arrive pas à les rejoindre dans le petit cœur des fans de tennis, malgré tous ses efforts. Et cela semble le faire souffrir.

« Il est important que Djokovic se rende compte qu’il ne doit pas se prendre pour Dieu. Novak est Novak et chacun a sa propre personnalité », a ajouté Imaz dans cette même interview. Nick Kyrgios, lui, parle sûrement trop souvent avant de réfléchir, mais personne n’a levé la main pour lui donner tort lorsqu’il avait affiché le Serbe l’année dernière. « Il a une obsession maladive avec le besoin d’être aimé. Il veut être Roger. Il veut être tellement aimé que je n’arrive pas à supporter ça. Ça en devient embarrassant », avait-il dit dans un entretien accordé au NCR Tennis Podcast.

« L’image est prépondérante dans le sport. Si on est moins apprécié par le public que ses concurrents, cela peut impacter, c’est normal, explique Stéphanie Sagaspe. Cela peut engendrer une colère, enfouie très profond, et de l’amertume. » Pour la coach mental, c’est cette colère qui ressort parfois chez Djokovic, plus que de la frustration d’avoir raté un coup ou perdu un jeu.

« La frustration est plus un sentiment qu’une émotion. La colère, c’est quelque chose de primaire, qui vient du corps et que l’on peut difficilement maîtriser. Ça ne dure pas plus de dix secondes, et à l’US Open par exemple, c’est clairement ça qu’on a vu, reprend-elle. Djokovic ne semble pas très stable émotionnellement, il vacille et on le sent toujours sur un fil. Mais ça n’impacte pas ses résultats, qui eux sont linéaires. Ça veut dire qu’il n’entre pas dans des phénomènes de frustration. »

Carreno Busta va-t-il remettre ça ?

Se laisser ou non déborder par la colère, ça dépend de la personnalité de chacun. Pas question d’en changer comme ça, et puis ça peut faire le sel des champions, comme l’assènent les nostalgiques de l’époque des John McEnroe ou Jimmy Connors. Djokovic ne fait pas non plus partie des plus grands grincheux de l’histoire, mais ce jeudi encore, il va devoir faire attention.

Carreno Busta n’a pas oublié non plus leur dernier affrontement, et surtout ce qu’il s’était passé avant l’incident. Parce que si le numéro 1 mondial a pété un plomb, il y avait bien une raison. « On n’en a pas assez parlé, a rappelé récemment le coach de l’Espagnol, Samuel Lopez, au micro d’Eurosport. Pourquoi Novak s’est-il retrouvé dans cette situation ? C’est venu du haut niveau auquel jouait Pablo. Après avoir perdu ses balles de set, puis son service, Novak est devenu très nerveux. »

L’Espagnol voudra certainement répéter le même schéma. « Djokovic a montré qu’on pouvait vite l’agacer, ajoute Stéphanie Sagaspe. Ses adversaires peuvent en jouer. » Encore faut-il en avoir les moyens, car si c’était si facile, ça se saurait. Et le Serbe n’en serait pas à 35 victoires pour une défaite en 2020. On conseillerait quand même bien aux juges de ligne du Philippe-Chatrier de se tenir sur leurs gardes, tout à l’heure. Juste au cas où.