Roland Garros : « C’était flagrant qu’elle allait y arriver »... Comment Ferro a réussi à surmonter son complexe d'infériorité
TENNIS•En pleine phase ascendante, la Française a dû se débarasser d’un certain complexe mental avant de donner la pleine mesure de son talentJulien Laloye
L'essentiel
- Fiona Ferro n’a pas toujours pas perdu un match depuis la sortie du confinement.
- Longtemps porteuse d’un certain complexe d’infériorité quand elle enchaînait les éliminations au premier tour de Roland-Garros, la Française a su travailler mentalement.
- Désormais entraînée par Emmanuel Planque, elle a tous les atouts pour montrer très haut, peut-être dès cette édition 2020.
A Roland-Garros,
Agenouillez-vous et appelez-la Fiona Djokovic. Comme le Serbe, Fiona Ferro est invaincue depuis la fin du confinement, et même mieux, puisqu’elle n’a été disqualifiée nulle part sur le chemin. Une confiance galopante et la prophétie enivrante d’Emmanuel Planque, le faiseur de miracles du tennis français, qui préside désormais aux destinées de la nouvelle numéro 1 tricolore: « J’ai mon avis et je vais le garder pour moi mais je ne serais pas étonné qu’elle gagne de gros tournois et qu’elle soit top 5 ».
De notre côté, on a même fanfaronné auprès des collègues. Demi-finale la semaine prochaine, vous l’aurez lu ici en premier. Un emballement qu’on aurait eu bien du mal à justifier il y a encore deux ans, quand la jeune fille semblait rejoindre le long cortège funèbre des espoirs déçus de la formation made in France.
« Il n’y a pas vraiment eu d’attentes pour moi »
« Pour l’instant, ces derniers mois et ces dernières années il n’y a pas vraiment eu énormément d’attentes pour moi. C’est quelque chose qui va être un peu nouveau. Je ne sais pas trop comment je vais le gérer », reconnaissait la Niçoise après sa qualification pour le troisième tour. C’est que Fiona Ferro a longtemps souffert du syndrome de l’imposteur, malgré ses multiples titres de championne de France dans les catégories jeunes. Ses trois premières invitations à Roland-Garros (2014, 2015, 2017), toutes soldées par des défaites au premier tour, ont longtemps ébranlé un édifice mental encore fragile.
« Ce sentiment d’illégitimité, je l’avais quand j’ai eu pas mal de wild-cards à Roland et je ne gagnais pas de match, se souvenait-elle récemment dans l'Equipe. J’avais un peu du mal à me sentir à ma place. Sur un 25.000 dollars à Cherbourg ou ailleurs, on se sent peut-être moins jugée, décrit-elle. Mais à l’Open d’Australie ou à Indian Wells, des gros tournois, mixtes, avec beaucoup de monde, je me concentrais un peu sur le regard des autres. Forcément, quand on se met à penser à ce que pensent les gens, ça devient compliqué. »
a« Elle a mûri plus tardivement que d’autres »
A l’époque, c’est Pierre Bouteyre, fort de son expérience réussie avec Alizé Cornet, emmenée jusqu’au 11e rang mondial, qui est chargé de déclipser le verrou mental. « Fiona était un peu la seule Française à aller sur le circuit junior dans sa génération. Toutes ses wild-cards étaient légitimes, sauf qu’elle est souvent tombée contre des filles très fortes au tirage. Sa progression a été super linéaire jusqu’à la 250e place mondiale, elle est arrivée assez tôt à ce cap-là, mais c’est vrai qu’il y a eu un petit coup d’arrêt ensuite ».
A 20 ans, Ferro prend alors la décision de la dernière chance : quitter Bouteyre, Valbonnes, ses parents, ses trois frères, pour trouver la clé au Centre national d’entraînement à Paris. Avec une certaine réussite, il faut le reconnaître.
« Depuis le début, j’étais persuadée qu’elle allait y arriver et qu’elle serait à ce niveau-là, voire encore mieux, juge Bouteyre. Pour moi, c’était flagrant, au vu l’expérience que j’avais eue avec Alizé. Elle avait juste besoin du bon niveau niveau d’équilibre dans sa vie privée, elle a eu une maturation peut-être plus tardive que ce qu’elle espérait mais le potentiel était déjà là. Même quand elle était 250e, je l’ai vu éclaté des Mertens ou des Sakkari, elle manquait un peu de continuité, mais ce n’était qu’une question de temps ».
Pour ce qui est la maturité, Ferro a grandi d’un coup. Alors que tout semblait fonctionner comme sur des patinettes avec Stéphane Huet, en fin d’année dernière, avec un premier titre et une percée dans le top 50, elle décide d’opérer un grand coup de balai. La Française vide son casier et s’en va taper à la porte d’Emmanuel Planque, pourtant plus habitué à travailler avec des garçons.
Emmanuel Planque séduit par sa force de travail
Mais l’ancien coach de Lucas Pouille est d’emblée séduit par la force de travail de Ferro, dont la densité physique nous a bluffé, l’autre soir sur le Central. « C’est une sacrée bosseuse. J’ai travaillé avec pas mal de garçons et je peux vous dire que Fiona, c’est comme une machine ». Elle peut aligner trois ou quatre heures d’entraînement d’affilée, elle n’a pas de limites. Illustration ? Pendant le confinement, la 44e mondial n’a pas passé son temps à rêvasser à la fenêtre. C’était un jour tennis sur le court en terre battue familial avec son petit ami, classé dans les 500e à l’ATP, et un jour consacré à l’entraînement physique, avec tout ce qu’elle trouvait sous la main. Ceux qui la suivent sur Instagram ont dû ressembler à Captaine America début mai.
« Quand je vous parlais de son potentiel, ça fait partie des qualités qui ne trompent pas, confirme Bouteyre. Elle bouge super bien, et a toujours super bien bougé. A partir du moment où elle n’est pas blessée, et qu’on ajoute cette fulgurance de bras sur le coup droit, c’est une fille qui peut voyager ». Encore plus depuis qu’elle a accepté l'idée qu’elle appartenait à ce monde-là, grâce aussi au travail de fond entrepris avec Makis Chamalidis, le monsieur préparation mentale de la Fédération. « Plus jeune, elle se battait un peu toute seule, elle était très nerveuse. C’est l’énorme progrès que je vois chez elle aujourd’hui, elle a surtout gagné en sérénité, en calme, complète Bouteyre. Le match contre Rybakina, ça partait une fois sur deux en fumée quand elle était jeune ».
« Je peux imposer mon jeu contre n’importe qui »
Son ancienne protégée partage la même analyse : « J’ai changé sur mon attitude et sur le fait de croire que je peux vraiment imposer mon jeu contre n’importe qui. Avant quand je jouais des filles qui frappent fort comme Rybakina, je pensais vraiment que j’étais impuissante et que la seule solution pour faire les points, c’était qu’elles ratent. Je jouais juste pour les faire rater. Là, c'est vraiment un grand changement de pouvoir ». Disparu pour de bon, le syndrome de l’imposteur ? « Au cours de ces deux dernières années, c’était un peu moins présent et là, ça ne l’est plus. ». On s’en était rendu compte.


















