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Le service à la cuillère en a-t-il fini avec sa mauvaise réputation ?

Roland-Garros : « Je trouve ça marrant »… Le service à la cuillère s’est-il débarrassé de sa mauvaise réputation ?

TENNISEncore largement utilisé par Corentin Moutet face à Sebastian Ofner, le service à la cuillère est devenu une arme à part entière dans le jeu du Français, mais aussi de joueurs comme Alexander Bublik ou Davidovich-Fokina. Explications
William Pereira

William Pereira

L'essentiel

  • Depuis le début de Roland-Garros, Corentin Moutet s’illustre par ses services à la cuillère bien sentis
  • Considéré comme l’apanage des rebelles, le service à la cuillère est utilisé par les joueurs qui aiment dérégler l’adversaire. Moutet affirme cependant que c’est « un coup comme un autre tant qu’il reste performant ».
  • Moutet a commencé à utiliser régulièrement ce service face à Dominic Thiem au challenger de Bordeaux en 2023, pour profiter de sa position en fond de court

A Roland-Garros,

Corentin Moutet, digne héritier de Michael Chang ? Avec son service à la cuillère, le Français rend fou ses adversaires, qui ne savent jamais à quoi s’attendre quand la main du gaucher s’arrête de faire rebondir la balle sur la terre parisienne. Combien en a-t-il passé aux Jarry, Shevchenko et Ofner ? 15 ? 20 ? 25 ? Pas mal, mais un homme est capable de produire plus : Alexander Bublik, le Henry Ford de la cuillère, dont le dernier fait d’armes est encore tout frais. C’était à l’Open de Lyon. Sans solution face à un Giovanni Mpetshi Perricard possédé par l’âme de Pete Sampras, le Kazakh s’était fendu de six services à la cuillère en un seul jeu pour sauver des balles de double-break. Une réussite totale (si on exclut sa défaite).

Le premier chef-d’œuvre de Bublik remonte à deux ans, à Wimbledon. Six services bazardés comme pas possible pour un dégueulis de tennis dont Nick Kyrgios, l’homme qui a ressuscité le coup mythique, avait été le seul à s’amuser. « J’adore ça. Mais si c’était moi, je serais accusé de tanking et je serais condamné à une amende d’au moins 15.000 livres. » Pas impossible, Nick. Pas impossible.

« Un coup comme un autre tant qu’il est performant », selon Moutet

Le service à la cuillère serait-il l’apanage des rebelles ? Le casting de ses utilisateurs – auquel on peut aussi ajouter le nom de Davidovich-Fokina, qui se place là dans la catégorie tête brûlée – laisse assez peu de place au doute. Consultante pour Prime Video, Camille Pin préfère parler de créatifs. « Ce sont des joueurs un peu dans la veine des Benoit Paire, Hugo Gaston, des joueurs qui aiment embêter activement l’adversaire. L’un des buts de ce sport, c’est quand même de faire craquer l’autre d’une manière ou d’une autre. »

Un domaine dans lequel sait exceller la terreur de Neuilly-sur-Seine, même s’il revendiquait des intentions purement tennistiques après ses victoires contre Shevchenko et Ofner. « Pourquoi on ne pourrait pas servir par le bas ? On peut servir par le haut. On peut faire des amorties, pourquoi on ne peut pas le faire au service ? Je trouve que c’est un coup comme un autre tant qu’il reste performant et que ce n’est pas pour se moquer de l’adversaire. »

Ou pour manquer de respect au sport, comme Bublik à Wimbledon 2022, où il s’agissait plus de balancer un match déjà plié que de chercher à surprendre. « C’est une question de contexte », théorise Camille Pin. Autrement, comment expliquer que Chang ait pu être applaudi là où Martina Hingis fut jetée en pâture dix ans plus tard pour le même geste contre Steffi Graf ?

Un coup au service du divertissement

Le contexte, donc, celui du tennis actuel, tend moins vers la condamnation que la tolérance vis-à-vis du service à la cuillère. « L’interdire, je pense que ça irait à l’encontre de ce que les instances du tennis veulent développer en ce moment, analyse la consultante. Ils veulent du spectacle, et c’est un coup qui va dans ce sens. » Même Rafael Nadal, qui avait un temps épinglé Nick Kyrgios pour son « manque de respect envers lui-même et son adversaire », a fini par retourner sa veste. C’était en 2020, à Roland-Garros : « si vous le faites dans le but d’améliorer votre jeu, ou pour des raisons tactiques, je soutiens à 100 pour cent [ce coup]. » Idem pour Daniil Medvedev, utilisateur très occasionnel.

« « Quand Nick a commencé à le faire, certains nous ont expliqué que c’était irrespectueux, je ne suis pas d’accord, défendait le Russe à l’Open d’Australie, la même année. De plus, je pense vraiment que si cela est bien utilisé cela peut être une véritable arme, mais il faut vraiment savoir bien l’exécuter. » »

Moutet a commencé contre Thiem à Bordeaux, en 2023

Il y a une explication tactique à cette ouverture à commencer par le positionnement des joueurs sur le terrain. C’est encore Ben Shelton, bien disposé à parler tennis ce samedi avant de reprendre l’avion pour la Floride, qui en parle le mieux. « Sur les grands courts sur terre battue, les adversaires se mettent tellement loin pour relancer, qu’à la TV, tu les vois à peine. Sur le court, tu commences à faire rebondir la balle et tu les vois quasiment pas. C’est très difficile de faire des services gagnants dans ces conditions. »

Le service à la cuillère apparaît comme un moyen efficace de punir les comportements excessivement défensifs au retour comme ceux de Sebastian Ofner. « Ofner était vraiment très loin, nous confirmait Petar Popovic, l’entraîneur de Moutet, après son 3e tour sur le Lenglen. C’est une arme à utiliser quand l’adversaire est loin de la ligne. »

Et une stratégie à part entière depuis l’année dernière, et un match contre Dominic Thiem au challenger de Bordeaux. Un match dont on a pu retrouver un résumé et sur lequel il réalise en effet deux, trois services à la cuillère suivis d’un point gagnant. « Il faudrait que je regarde mes statistiques, mais je gagne beaucoup de points quand je l’ai fait, affirme Moutet. Si c’était l’inverse et que j’en perdais plus que j’en gagnais, j’aurais arrêté de le faire. »

Le fameux Thiem Moutet du tournoi de Bordeaux en 2023
Le fameux Thiem Moutet du tournoi de Bordeaux en 2023 - Capture d'écran

Moutet peut se le permettre. Non seulement il a la main pour le faire, mais il s’entraîne pour ça, à hauteur d’une dizaine de services tentés par entraînement selon son entraîneur, qui se réjouit de l’audace du poulain. « Je n’ai rien contre ça. Je trouve ça marrant et ça marche. Il a le meilleur service à la cuillère de tous les temps. Je ne vais pas changer quelque chose qui lui fait gagner plus de points qu’un service normal. Bien sur il ne faut pas abuser. [Vendredi], il en a fait deux de suite, j’ai espéré qu’il n’en fasse pas trois (rires). »

Dimanche face à un Jannik Sinner beaucoup plus proche de sa ligne de fond, il est probable que le Français soit plus avare sur les services à la cuillère. « Pour les amortis, ça sera plus dur », généralise même son entraîneur. Mais on l’imagine mal ne jamais l’utiliser, ne serait-ce que pour bénéficier de ses autres effets positifs, à savoir l’effet de surprise et la déstabilisation de l’adversaire. Rentrer dans le crâne de l’androïde du Sud-Tyrol ne sera pas chose aisée, et tous les coups sont bienvenus pour y parvenir.