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« Il me tue le match »… Au sabre, comment vivre avec l’injustice arbitrale

JO Paris 2024 – Escrime : « Et là, l’arbitre me tue le match »… Comment vivre avec l’injustice arbitrale au sabre ?

PAS TOUcHéLe sabre est l’arme où les décisions arbitrales sont les plus contestées. Et où les escrimeurs français en pâtissent, souvent
Antoine Huot de Saint Albin

Antoine Huot de Saint Albin

L'essentiel

  • En escrime, le sabre est l’arme où les décisions arbitrales sont les plus contestées par les tireurs et les tireuses.
  • La faute à des règles compliquées, dans une arme de convention et de priorité, où la prise d’initiative est récompensée.
  • Et l’arbitrage vidéo ne calme pas forcément le courroux de certains tireurs qui se sentent lésés.

Ah, les footballeurs et leurs protestations après un hors-jeu d’un centimètre signalé par l’arbitre de touche. Ah, les rugbymen et leurs bras levés quand un joueur ne sort pas du ruck après une demi-seconde d’attente. Ah, les Suédois qui chouinent après le missile d’Elohim Prandi qui envoie les Bleus en finale de l’Euro… Tous les sports ont leur lot d’erreurs arbitrales. Mais ce n’est rien à côté de ce que vivent sabreuses et sabreurs, qui lancent les JO ce samedi, toute l’année.

« Les erreurs d’arbitrages, il y en a à chaque match, explique en préambule Manon Apithy-Brunet. Parfois, c’est en ta faveur, parfois, c’est pour l’autre. Après, l’erreur est humaine… Si je me focalise dessus, c’est sûr que je vais perdre le match. » La médaillée de bronze aux derniers JO de Tokyo est bien placée pour le savoir. Au Japon, elle a raté sa qualif pour la finale en découvrant le nom des arbitres de sa demie : les mêmes que ceux qui l’ont saquée lors de la demi-finale, perdue, à Rio, cinq ans plus tôt.

« Les règles ne sont pas claires »

Aujourd’hui, le traumatisme semble évacué, grâce notamment à un énorme travail effectué avec son préparateur mental. Mais des petits diablotins tournoient toujours au-dessus de la Française au moment de connaître les officiels : « Je suis plus ou moins rassurée en fonction des arbitres. Il y en a, je sais comment ils arbitrent, je connais leur façon de voir l’escrime. Et après, il y en a, on sait juste que les touches ne vont pas être claires. Donc, on y va et on se bat. »

Manon Apithy-Brunet n’est pas la seule à avoir vécu des injustices arbitrales. Tous les sabreurs et sabreuses interrogés nous ont expliqué avoir souffert sur la piste, mais que c’était inhérent à l’arme qu’ils pratiquent. Une arme d’attaque, de convention et de priorité : le point va au tireur qui a pris l’initiative d’attaquer. Si celui-ci échoue, il perd sa priorité et l’adversaire prend alors l’avantage. Simple, sur le papier. Sauf que pleins de petits alinéas viennent compliquer tout ça. Comme l’attaque au fer, qui permet de prendre la priorité sur quelqu’un qui avance en tapant simplement sur sa lame.

« Le problème, c’est que nos règles ne sont tellement pas claires, que, finalement, l’appréciation et la position de l’arbitre ont une place trop importantes dans le sort du match, estime Sébastien Patrice, 8e mondial. Si l’arbitre n’a pas envie que je gagne le match, arrivé à un certain niveau où ça va être serré, il peut te le faire perdre très facilement. Ce n’est pas qu’il te vole deux touches, c’est qu’il te fait un plus deux pour l’autre, moins deux pour toi. »

« L’arbitre me tue le match comme rarement »

Le récent vainqueur de l’étape de Coupe du monde à Madrid a vécu bon nombre de désillusions à cause de l’arbitrage, notamment un assaut face au n°1 mondial, Sandro Bazadze, à Tbilissi en février : « On est en Géorgie, chez lui, et je le massacre. Je mène 4-0 et l’arbitre me tue le match. Mais il me tue le match comme rarement ça s’est vu dans l’escrime. Là, en fait, tu as un sentiment d’impuissance. Quand je sors de là, j’ai envie de taper sur l’arbitre. Mais si je le fais, je ne vais pas faire des JO et je fais une croix sur ma carrière. Tu te dis à quoi bon faire toutes ces heures d’entraînement, à quoi bon faire tous ces sacrifices pour au final ne pas avoir juste ce que je ne mérite. »

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Au sortir de cet assaut, où le Marseillais a de nombreuses fois protesté contre l’officiel et a eu des échanges virulents avec son adversaire (et ami) du jour, un youtubeur a même tourné une vidéo pour dénoncer les nombreuses erreurs arbitrales. « Le sabre reste un sport d’interprétation et je sais que si, moi, je commence à mal parler à l’arbitre ou être en mode là t’es en train un peu de m’avoir, il y aura des erreurs d’arbitrage, relève Cécilia Berder, 15e mondiale. Il faut avoir ce vrai détachement parce que plus on sera détaché, plus l’arbitre va aussi un peu relâcher en mode “ça va, t’es pas en train de me saouler toutes les touches”. Mais c’est hyper dur. »

Le VAR pas franchement concluant

Et même l’arrivée de la vidéo, pour la première fois aux JO de Pékin en 2008, n’a pas changé fondamentalement les choses. Les tireurs, lors des matchs à élimination directe, disposent de deux appels à la vidéo. Si l’arbitre donne raison au tireur, celui-ci récupère sa possibilité de recours. Mais cela se fait souvent à la tête de l’athlète. « A un certain niveau et à un certain seuil de la compétition, les arbitres ne veulent pas se déjuger. Ils pensent que c’est une forme de honte que d’accepter qu’ils se soient trompés, reprend Sébastien Patrice. Alors que s’il y a de la redondance au niveau des erreurs, on va pouvoir faire avancer notre sport, clarifier les règles. »

Alors, le fait de disputer les JO à la maison peut-il avoir une influence sur les arbitres, mis sous pression par les 8.000 spectateurs du Grand Palais éphémère ? « J’espère en tout cas, croise les doigts Sébastien Patrice. Je ne dis pas qu’on va être avantagés, je te dis juste que je pense qu’on va être moins désavantagés. »

Si le champion d’Europe 2023 par équipes assure que les Français ne sont pas “mal-aimés” par les officiels, il estime que l’absence d’arbitres tricolores au haut niveau peut aussi être un handicap. « Si tu l’as fait à l’envers à un tireur bulgare, tu sais que derrière il y a un arbitre bulgare qui a la possibilité de te rendre la pareille. Nous, on n’a pas d’arbitre. Tu es vulnérable. On te tape dessus et t’es inoffensif. » Inoffensif avec un sabre en main, c’est quand même le comble.