JO Tokyo 2021 : « Je me suis dit que c’était une blague », comment Brunet a raté la plus belle médaille en découvrant les arbitres de sa demi-finale

ESCRIME Médaillée de bronze lundi, la sabreuse espérait mieux avant d’être destabilisée par le mauvais souvenir des Jeux de Rio

Julien Laloye
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Manon Brunet, très émue après sa médaille de bronze à Tokyo.
Manon Brunet, très émue après sa médaille de bronze à Tokyo. — Valery Sharifulin/TASS/Sipa USA/SIPA
  • Sereine toute la journée, Manon Brunet a raté sa demi-finale en découvrant ses arbitres.
  • A Rio en 2016, ces derniers l'avaient privée de la finale en lui refusant une dernière touche décisive.
  • La Française a su se reprendre pour repartir avec la médaille de bronze. 

De notre envoyé spécial à Tokyo,

Et les plus beaux yeux de l’escrime français eurent un flash. Tout se goupillait bien pour Manon Brunet, en route pour boulotter toutes les sabreuses de Tokyo jusqu’au titre olympique, quand un ou deux visages un peu trop familiers apparurent juste avant sa demi-finale contre Pozdniakova. Les mêmes arbitres qu’à Rio, crédieu. Moonwalk jusqu’au Jeux 2016. La jeune fille de 20 ans transperce le tableau jusqu’en demi-finales, où elle mène 14-13 contre la Russe Velikaya. Une dernière attaque qui touche, et la 15e touche qui s’allume. Sauf que l’arbitre met un stop, aidé par la vidéo. Une décision « injuste » selon Brunet, qui perdra la demie et le match pour le bronze dans la foulée.

La demi-finale de Rio encore dans son esprit

« Franchement, quand j’ai vu les arbitres je me suis dit "mais c’est une blague", concède la Lyonnaise. Je n’ai pas du tout perdu à cause de l’arbitrage mais en les voyant je me suis dit : "Ils me challengent, c’est pas possible". Je voulais leur montrer que ça changerait rien. Et ben ça a changé. »

Jean-Philippe Daurelle, le coach, capte le truc, mais il n’a pas les bons mots : « J’ai vu son regard et j’ai dit "Non", j’aurais dû dire autre chose sûrement. Il n’y a pas eu d’incidence factuellement, mais c’est elle psychologiquement qui a ressenti une incidence. Elle s’est dit "merde, je suis en demie, je me reprends les deux mêmes" ». 15-10, après un bon départ, pourtant (4-1). « J’ai eu peur, je ne me suis pas autant amusé que toute la journée sur la piste, et voilà le travail. J’ai eu beau travailler là-dessus, j’ai quand même fait un flashback à Rio. »

Elle pensait d’ailleurs le traumatisme évacué depuis le début d’année, aidée par un préparateur mental. « J’ai mis du temps à surmonter, je me souviens aux JO d’hiver 2018, je regardais quelqu’un gagner et d’un coup je me suis dit "pourquoi elle a réussi et pas moi ?". Puis après mes mondiaux ratés juste après, j’ai demandé à Yannick Borel comment il faisait pour gagner. Il m’a dit que la tête était aussi importante que l’escrime et qu’il travaillait avec quelqu’un. »

Présent jusque dans les derniers instants du stage préparatoire des escrimeurs avant Tokyo, Stéphane Limousin lui donne quelques petites astuces : « Je sais que j’ai une application qui me permet de laisser échapper mes émotions. Mais le conseil numéro 1, c’est d’être dans le moment présent. Je fais un choix et j’y vais à fond. Tout ce que j’ai pas fait en demies quoi [rires]. »

Le coup de fil de son petit ami Apithy

Après la défaite, tout le clan français flippe pour le bronze. « Ça va être très dur psychologiquement là », souffle Erwan Le Péchoux, qui la voyait au bout, comme nous. Et il n’a pas tort. En larmes, la jeune femme ne se voit même pas capable de revenir sur la piste. « J’ai juste pleuré et pleuré, j’étais tellement déçue ». Heureusement, les copines l’entourent rapidement.

Cécilia Barder, Charlotte Lembach. Et puis son petit ami Boladé Apithy, le sabreur rentré en France après son élimination samedi. Encore que ce dernier doit persévérer un peu. « J’avais jeté le téléphone dans la housse, je ne voulais plus parler à personne. Mais j’ai fini par l’avoir, on a parlé dix minutes, ça m’a fait du bien. » Daurelle en remet une dernière couche :

« On a fait la méthode bouddhiste : quand l’eau coule dans la rivière, c’est jamais la même eau qu’on a devant soi. Je lui ai donné cette image, comme je lui donne beaucoup d’images. Au bout d’un moment, ça allait, elle a repris corps. Elle a pas mal de positif autour d’elle, ça aide sûrement. »

Un peu mon capitaine. De retour sur la piste deux heures plus tard, Brunet retrouve sa légèreté face à la Hongroise Marton, expédiée sans cligner des yeux. La médaille de bronze ressemble alors à une quête extraordinaire. Très émue, Manon Brunet laisse échapper un torrent de larmes, pendant que les copines se précipitent pour l’enlacer. « C’était dur de se lâcher et de crier, je me disais "si tu cries trop tu vas chialer direct". Quand j’ai mis la 14e touche, je me suis dit "Reste concentré, c’est pas encore fait" C’était fort en émotion ».

Ne reste plus qu’à se débarrasser de ces quatre fantômes d’ici Paris 2024. Vasil Milenchev et Florea Marius, Vadym Guttsait et Khassoum Touré, on ne veut plus jamais vous voir arbitrer Manon Brunet.