Jeux Olympiques de Paris-2024 : « On a perdu la culture de la gagne », déplore l'entraîneur du sabre français

INTERVIEW Vincent Anstett décrypte les défis qui attendent l’équipe de France de sabre masculin, arme qui n’a pas rapporté la moindre médaille aux Bleus à Tokyo

Thibaut Gagnepain
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Vincent Anstett avait été champion olympique par équipe en 2008 mais n'avait pas eu de médailles car il était le 4e tireur.
Vincent Anstett avait été champion olympique par équipe en 2008 mais n'avait pas eu de médailles car il était le 4e tireur. — Fabrice COFFRINI / AFP
  • L’escrime française va plutôt bien. Elle a été synonyme de cinq médailles pour la France aux derniers Jeux Olympiques.
  • Petit bémol, le sabre masculin, l’arme la plus en difficulté avec l’épée féminine.
  • « A force de perdre ces dernières années, on est rentré dans un cercle négatif » , explique Vincent Anstett, qui vient juste de prendre sa retraite pour prendre la direction des sabreurs masculins.

Cinq médailles, dont deux en or. L’escrime française est sortie grandie des Jeux Olympiques de Tokyo. Presque une renaissance pour cette discipline, pourvoyeuse n°1 de récompenses du pays, mais en difficulté à Rio-2016 (3) et surtout à Londres avec un zéro pointé.

Fort de ce nouveau bilan, le président de la Fédération Bruno Gares avait annoncé dans la foulée un objectif de douze médailles pour Paris. « Je crois que ça n’a jamais été fait dans l’histoire ! », tempère aujourd’hui Vincent Anstett, le nouvel entraîneur de l’équipe de France de sabre masculin. L’ex-tireur, vice-champion d’Europe individuel en 2016, vient de récupérer une des rares armes où les Bleus ne performent plus. Il a trois ans pour y remédier.

Vous étiez encore sur la piste il y a quelques mois. Vous attendiez-vous à ce nouveau rôle ?

Je m’y étais préparé. Même après une école de commerce et des expériences dans le marketing et l’événementiel, j’avais cette envie d’entraîner. Je pense que ma compétence première est dans ma discipline sportive avec mon expertise. J’ai été n°2 mondial, ai eu vingt ans de carrière, connais bien le circuit international, les athlètes… Pour être réactif tout de suite dans une olympiade raccourcie, c’est une plus-value intéressante.

Quel est votre diagnostic sur le sabre masculin français aujourd’hui ?

Il n’est pas le même pour le sabre masculin que féminin (qui a décroché deux médailles à Tokyo). Chez les hommes, c’est une arme en difficulté. Clairement. Ça fait douze ans qu’on n’a pas participé aux Jeux Olympiques par équipes. Les dernières fois, c’était en 2004 et 2008 et on a été champions olympiques. Depuis, on a loupé, moi y compris, plusieurs qualifications. Au niveau individuel, on n’a plus qu’un Français dans les 50 premiers mondiaux. On a perdu la culture de la gagne. Il va falloir inverser cette tendance avec un groupe renouvelé à 50 % à l’Insep, entre les départs et les arrêts.

Le meilleur Français, Bolade Apithy (n°7 mondial) s’entraîne justement loin de l’Insep. Sous les ordres de Christian Bauer, à Orléans, dans une structure dissidente…

Pour moi, c’est un club amélioré, une structure privée parallèle, pas dissidente. C’est assez rare et nouveau en escrime, mais ça existe dans d’autres disciplines. Vu que nous sommes dans un sport d’opposition où on n’est pas très nombreux non plus, les meilleurs étaient souvent rassemblés. Comme toute organisation nouvelle, il y a des interrogations qui vont avec. Le point positif, c’est que ça peut créer une sorte d’émulation. Il y aura plus d’athlètes dans une démarche de haut niveau. Le point négatif, c’est qu’on va devoir trouver les fonctionnements et une cohérence dans le projet global. Et c’est sûr que Bolade ferait du bien au quotidien à mon groupe à l’Insep, pour apporter de l’opposition. C’est comme ça, il faut évoluer et garder le contact.

Comment sont vos relations avec cette académie ?

Pour l’instant, on n’a pas de difficultés. J’espère qu’il n’y aura pas de souci particulier une fois qu’on aura défini clairement le fonctionnement. Avec Christian Bauer, qui est aussi Strasbourgeois, on a été formé par le même maître d’armes, Philippe Nicolas. Grâce à ça, on a une philosophie escrime qui est assez proche. Ça va simplifier notre travail en commun. Je ne compte pas empiéter sur son fonctionnement au quotidien et quand on sera sur les compétitions internationales, j’espère prendre le relais le plus intelligemment possible.

Qu’allez-vous changer pour que les résultats évoluent ?

J’espère déjà réussir à transmettre ma vision du sabre, peut-être différente de celle de mes prédécesseurs. Ensuite, je veux un groupe soudé et qui retrouve la culture de la gagne car à force de perdre ces dernières années, on est rentré dans un cercle négatif. Hugues Obry (l’entraîneur des épéistes masculins) m’inspire beaucoup à ce sujet-là. Il transmet beaucoup à ses athlètes cette négation de la défaite au quotidien. Enfin, je veux apporter une nouvelle organisation avec notamment de l’analyse vidéo ou des outils de suivi de performances. On en utilisait déjà, mais pas à l’entraînement par exemple.

Vu les derniers résultats, est-ce imaginable de voir un sabreur sur un podium à Paris ?

Il faut aussi dire qu’on a vu des choses positives ces derniers mois. On avait remporté un circuit de Coupe du monde juste avant Tokyo. Ça veut dire que quand tout le monde est en pleine possession de ses moyens et que les planètes s’alignent, on arrive à être très performants. Donc, oui, on pourra être performants aux prochains JO. Je n’ai pas fixé un objectif comptable en termes de médailles. J’ai plutôt un objectif de moyens et de mises en situation. En arrivant à Paris, je souhaite avoir des athlètes en capacité d’aller chercher une médaille. Dire aujourd’hui qu’on aura un sabreur français sur le podium en 2024, ce serait du marketing. Je suis plus pragmatique : je veux les faire progresser et qu’ils soient proches des 16 premiers mondiaux au ranking. On n’aura peut-être pas de certitudes mais j’espère qu’ils pourront être en situation de bousculer l’ordre établi.

Le président de la Fédération a dit espérer 12 médailles…

C’est plutôt une ambition. Ça veut dire qu’on doit se préparer et mettre les moyens comme si on visait ce bilan. Douze médailles, ça représente 50 % du total attribué… Je crois que ça n’a jamais été fait dans l’histoire ! Mais, je le répète, c’est une ambition d’être efficace aux prochains JO et que l’escrime bonifie encore son apport de médailles à la France.

Hormis votre nomination et le retour d’Hugues Obry, les staffs ont beaucoup évolué depuis la fin des derniers Jeux Olympiques. Quelle est l’ambiance générale ?

Il y a eu pas mal de changements et ça me semble normal. Les entraîneurs sont menacés dans tous les sports. On est sorti de ce qu’on appelait « la mixité », avec désormais des entraîneurs par arme pour les filles et les garçons. Pour moi, c’était plus une hérésie que quelque chose de performant car il y a des disparités tactiques et techniques selon le sexe. Là, je peux me concentrer sur le secteur masculin, c’est plus facile d’être focalisé sur 12 athlètes que sur 24. Il faut que ça se stabilise maintenant. On va vite être rattrapés par la réalité du terrain, l’entraînement et les compétitions.

Quelles sont les prochaines échéances ?

Je suis très content car on va avoir une première étape de Coupe du monde en France, à Orléans mi-novembre. Sur les six armes, quatre avaient une épreuve dans le pays. Sauf l’épée dames et le sabre hommes, comme par hasard les deux équipes qui ont des difficultés depuis huit ans… On va donc saisir cette opportunité avec 20 places au lieu de 12 pour mes tireurs. Après, les grands rendez-vous seront les championnats d’Europe et du monde l’été prochain.