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Après l'or de Tokyo, « le grand vide et les nuits blanches » d'Androdias

JO de Paris 2024 : Après l'or olympique de Tokyo, « le grand vide et les nuits blanches » de Matthieu Androdias

avironChampion olympique avec Hugo Boucheron à Tokyo en 2021, Matthieu Androdias a eu énormément de difficultés à se remettre dedans en vue des Jeux de Paris
Antoine Huot de Saint Albin

Propos recueillis par Antoine Huot de Saint Albin

L'essentiel

  • Après leur titre olympique à Tokyo, Matthieu Androdias et Hugo Boucheron tenteront de remporter encore l'or à Paris, cet été.
  • Après avoir atteint leur but ultime au Japon, les deux rameurs ont eu du mal à se remettre dans la coque, entre dépression, questionnements et sens à trouver.
  • « On ne va pas préparer une éventuelle victoire », a expliqué Androdias lors du media day organisé par la Fédération française d'aviron.

Il y a encore des finitions à faire avant les Jeux de Paris. Pas seulement autour du bassin olympique de Vaires-sur-Marne (Seine-et-Marne), où les tribunes sont toujours en construction, mais également pour les membres de l'équipe de France d'aviron. Hugo Boucheron et Matthieu Androdias sont ainsi à Poznan, en Pologne, pour disputer une manche de coupe du monde en deux de couple, et affiner les automatismes avant la grande échéance.

« On cherche toujours à renforcer le truc », reconnaît Matthieu Androdias, qui a évoqué, avec son coéquipier, la période compliquée vécue après le titre olympique à Tokyo en 2021. Posé et avec une énorme franchise, le Rochelais s'est confié longuement devant quelques journalistes, lors du media day organisé par la Fédération française d'aviron la semaine dernière, sur cette traversée du désert et la remise en question nécessaire avant de s'embarquer pour l'aventure Paris 2024.

Comment avez-vous géré l’après titre olympique ?

En fait, réaliser un rêve change tout. Tout. Du jour au lendemain, tu te retrouves chez toi, sauf que tu as coché la case, il n’y a rien au-dessus. Il n’y a rien, il n’y a plus rien. Et comme ça nous anime depuis qu’on est gosses, tout ce qu’on a construit depuis des années, il y a quinze ans de vie qui ne nous sert plus à rien. Ça n’a plus de fonction. Et là, c’est le grand vide, ce sont les grandes questions, ce sont les nuits blanches complètement assommantes, parce qu’une question en chasse une autre, et c’est toujours de plus en plus vertigineux. Et tu te dis, est-ce qu’à 30 ans, je n’ai pas fini le job ? Qu’est-ce que je vais faire maintenant ?

Des questions qui dépassent un peu le sport ?

Evidemment, ça dépasse complètement le sport. Ce sont des trucs auxquels on ne se prépare pas. Mais, en même temps, on ne va pas préparer une éventuelle victoire, ça n’a pas de sens. Donc, en fait, tu te retrouves comme ça, chez toi, pas armé. J’allais dire mal accompagné, mais en fait, on est très bien accompagné, notamment par nos familles. Soit tu te dis, bon, c’est fini, la mission est accomplie, c’est super, l’histoire était belle. Ou alors, tu te dis, j’ai plus à donner, mais je construis un projet qui n’a rien à voir.

Hugo Boucheron et Matthieu Androdias après leur titre olympique à Tokyo.
Hugo Boucheron et Matthieu Androdias après leur titre olympique à Tokyo. - Tom Weller/DeFodi Images/SIPA

Et vous êtes reparti…

Tout de suite, on a compris que Paris 2024 n’était pas dans la continuité de Tokyo. Et qu’il fallait reconstruire un truc avec des nouvelles envies, des nouveaux moteurs, des nouvelles personnalités, parce que, aussi, nous trois, avec le coach, on a bougé. Tout le monde a subi un changement très profond à l’intérieur et tu te retrouves avec les mêmes personnes qui ne sont plus les mêmes, mais avec qui tu as envie de revivre ça. Et donc là, tu reconstruis. Du coup, ça se pète la gueule, ça fait fausse route, ça revient. On réapprend presque le truc. Ce n’est pas du tout l’image que j’avais du haut niveau en me disant un jour, je vais atteindre le top niveau, peut-être, et à partir de là, je vais bouffer des médailles, je vais envoyer des médailles et je vais faire fructifier tout ce que je me suis fait chier à construire. Et ça ne s’est pas du tout passé comme ça. Tu prends un énorme mur dans la tronche et ensuite, tu repars à l’attaque. Ça te fait aussi mesurer l’exploit de ces athlètes qui sont bons pendant dix, quinze ans. Ça n’a rien de normal, comme on essaie de nous le faire penser, c’est un exploit. Donc là, on est en train de construire et on y est encore. Et on cherche toujours à renforcer le truc, à communiquer beaucoup pour construire jusqu’aux derniers instants. Peut-être que ça ne marchera pas, mais de toute façon, on le sait, c’est le sport.

Comment s’est passé le retour à l’entraînement, le retour avec Hugo ?

On revient à l’entraînement parce que c’est tellement routinier. Moi, je reprenais la voiture, je passais par les mêmes endroits, tu vois les mêmes arbres, les mêmes rues, les mêmes machins… Et t’arrives à l’entraînement et tu ne peux pas sortir de la voiture. Donc tu prends ton téléphone, tu restes une demi-heure, trois quarts d’heure, une heure, et après tu rentres chez toi. J’attache beaucoup d’importance à la question du sens. Et, là, ça avait plus de sens, j’avais atteint ma mission. Ensuite, il a fallu reprendre une hygiène de vie, redormir aux bonnes heures, re-s’entraîner aussi, parce que le corps a ses habitudes là-dedans. Et une fois qu’on était là-dedans, j’ai commencé un peu à lever la tête du guidon, en me disant « Bon, il est où, Hugo ? ».

Comment avez-vous vécu la régate où le bateau obtient le quota olympique sans vous, qui êtes à peine de retour de blessure ?

Le staff a tranché en me disant que reprendre trop tôt allait mettre derrière en péril Paris 2024. Je pense qu’ils ont eu raison, mais c’était un pari. J’ai regardé ça à la télé, du coup, et c’était horrible, une impuissance… Et ça a bien fait rire toute ma famille, qui m’a dit : « Tu vois, à chaque fois, ce que tu nous fais. » De l’extérieur, c’est affreux, tu n’as aucun levier. J’étais hystérique pendant la finale, mais c’était un grand moment.

L’impact d’une deuxième médaille d’or serait-il le même que ce que vous avez vécu après Tokyo ?

Moi, c’était vraiment un rêve. C’est un truc qui ne s’explique pas. J’étais en mission, en fait, c’était ma mission. Donc, en fait, j’ai été hyperégoïste pendant des années. Il n’y avait pas de questions à se poser, je n’étais pas en train de tergiverser ou de philosopher sur le pourquoi, du comment, qu’est-ce que ça m’apporte. Il fallait que ça ait lieu. On s’est entraîné de plus en plus dur jusqu’à ce que ça arrive. Et c’est arrivé au bout de dix ans, ce qui fait qu’on a eu beaucoup plus de roustes que de médailles. Aujourd’hui, je ne le fais plus pour la mission personnelle, je le fais parce que j’ai un petit garçon de 2 ans, je le fais parce qu’il y a des gens que j’ai perdus, entre-temps, et avec qui je n’ai pas passé le temps que j’aurais aimé passer parce que j’étais dans la mission. Après, on touche à d’autres trucs qui font vibrer aussi d’une autre façon. Et, quand on met tout ça bout à bout, on a de nouveau envie de se battre. Donc, peut-être que je prendrai un mur, mais ce n’est pas grave parce que ce qu’on a vécu dans ces moments-là, ça justifie tout.