JO 2021 - Aviron : « On a tout écarté dans nos vies pour ce titre », lâchent Boucheron et Androdias après avoir décroché l'or

AVIRON Les nouveaux champions olympiques du 2000 mètres deux de couple hommes ont traversé un certain nombre de difficultés avant de remporter l'or olympique cette nuit

J.L.
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Hugo Boucheron et Mathieu Androdias, le 28 juillet 2021 à Tokyo.
Hugo Boucheron et Mathieu Androdias, le 28 juillet 2021 à Tokyo. — Charly TRIBALLEAU / AFP
  • Mathieu Androdias et Hugo Boucheron sont devenus champions olympiques du 200m après un duel incroyable avec les Pays-Bas.
  • Le duo Français, qui rame ensemble depuis 2015, a connu beaucoup d'obstacles qui auraient pu le faire exploser mais il a su rester soudé.

De notre envoyé spécial à Tokyo,

La course est terminée depuis déjà dix minutes, mais Hugo Boucheron n’a toujours pas récupéré son souffle au bord du Sea Forest Waterway, le « canal de la forêt de la mer ». Sous un parasol gracieusement déployé par l’organisation, puisque le typhon Nepartak a déjà pris ses vacances et que le soleil poursuit de nouveau les athlètes jusque dans la baie de Tokyo, le tout nouveau champion olympique tricolore d’aviron, pris d’interminables quintes de toux, laisse son compère Matthieu Androdias faire tout le boulot.

« Dans le dernier 550, c’était pour eux »

« Ce n’était pas beau, on balance dix patates de l’espace pour finir, on ne sait même pas si on est devant ». Ils sont devant, de deux dixièmes, record olympique à la clé. C’est que le duel face à l’équipe néerlandais a été immense jusqu’au bout. Adrien Hardy, médaillé d’or à Athènes sur la distance (2000m), prend le temps de nous débriefer en tribunes :

Chaque bateau a ses forces et ses faiblesses sur une même semaine on les connaît, c’est difficile de les changer. On a un peu tous notre signature. Et les Hollandais nous avaient montré sur toutes les courses éliminatoires que sur le troisième 500 mètres, celui où la fatigue commence vraiment à s’installer, ils faisaient l’écart par rapport à tous les concurrents pour être tranquilles ensuite. »

Et Adrien Hardy de préciser : « Hugo et Matthieu étaient prévenus, ils ont un gros démarrage et un gros dernier 600 m, ils ont su répondre à l’attaque des Hollandais et limiter l’hémorragie dans le troisième 500, en restant toujours à portée sur leur bâbord. Et à ce moment-là, ils ont commencé à rattraper le retard, et ensuite en bord à bord dans le dernier 500 c’était pour eux. »

Un duo qui dût surmonter beaucoup d’épreuves

Raconté comme ça, c’était du cousu main. Pourtant, ça ne s’est pas fait tout seul. « On gicle fort, on part vite des stats, analyse Androdias. Mais derrière je fais une énorme erreur, qui nous ramène dans le paquet. » Un coup de pelle. « La palette reste accrochée dans l’eau et ça casse la vitesse du bateau », traduit Hardy. Boucheron fait la même alors qu’il ne reste plus que dix coups d’aviron à donner pour être champion olympique. Alexis Besançon, le coach : « Ça arrive. C’est un bassin très dur. On a l’impression qu’il est à plat, mais il bouge énormément et on l’a vu tout au long de la course, je suis surpris qu’il n’y ait pas eu plus d’erreur que ça. »

Peu importe. Le Midas des entraîneurs tricolores (quatrième bateau en finale olympique), a tellement de choses à raconter sur le duo qui va rentrer dans la vie des Français à leur réveil. Sixièmes à Rio, champions du monde et d’Europe en 2018, une autoroute vers le titre olympique, avant la panne de courant aux Mondiaux 2019. Boucheron est à plat, fiévreux, presque incapable de donner un coup de palette. Besançon : « On ne savait pas ce que c’était au début, ça pouvait être une grippe, n’importe quoi. » Le verdict des analyses de sang est encore plus inquiétant : toxoplasmose. Le bateau se qualifie quand même à l’arrache.

« C’était très dur, 40 de fièvre toute la semaine, se souvient Hugo Boucheron, le plus jeune des deux (28 ans). Je n’arrêtais pas d’aller voir le coach pour lui dire de me remplacer mais il n’a pas lâché le morceau. En finale B, Mat’ a fait une course comme j’ai rarement vu. J’étais en portemanteau derrière, il avait été extraordinaire pour nous qualifier ». Là où d’autres duos auraient craqué, Matthieu et Hugo, qui rament ensemble depuis 2015, renforcent encore leur complicité. Ce n’était pas gagné pourtant : « Quand on nous a mis ensemble parce qu’on avait fait un et deux des sélections, Matthieu n’était pas trop d’accord. » Androdias, aligné aux JO 2012 dans un bateau à quatre, sortait d’un conflit avec le DTN de l’époque, qui l’avait sorti du groupe.

« Mathieu n’était pas trop d’accord pour ramer avec moi »

« Nous sommes deux personnes très différentes, poursuit Boucheron mais nous sommes des amis très proches dans la vie, c’est ce qui nous a permis malgré tous les échecs qu’on a connus, de se relever et d’aller chercher plus loin. » Le dernier contretemps en 2020, quand les deux attrapent le Covid-19 en même temps, est avalé en deux secondes. « On a deux profils atypiques, décrypte leur entraîneur. Le facétieux Hugo, qui a toujours le mot pour rire, et Matthieu, l’ingénieur très sérieux qui cherche à tout analyser et rationaliser. Je perçois beaucoup de complémentarité entre eux, beaucoup de compassion et d’empathie, et donc de force collective. Ils sont allés l’un vers l’autre, tout au long de ces cinq dernières années, ça donne une victoire collective ».

« Aller l’un vers l’autre », il faut vraiment prendre l’expression comme elle est. Pour se donner une chance d’améliorer ce qui peut l’être avant les Jeux, le Rochelais Androdias a pris la décision de déménager en Rhône-Alpes afin de se rapprocher de son compère au quotidien au cercle d’aviron de Lyon. « C’est très symbolique, parce que finalement ils sont capables d’être sur le même lieu d’entraînement, de se retrouver pour un entraînement sur deux, et l’autre de le faire seul, reconnaît Alexis Besançon. Effectivement, ça simplifie beaucoup de choses, mais c’est plutôt au niveau technique et de la personnalité, d’accepter les failles de l’autre pour en faire des forces. »

Est-ce à toutes ces failles, toutes ces galères, que les deux hommes pensent, quand ils remontent quelques instants dans leur bateau pour le remettre au garage, après une Marseillaise bouillonnante, ou aux proches levés à l’aube en France pour suivre l’exploit ? Un peu des deux, certainement. « J’ai vu quelques images, je crois qu’il y avait énormément de monde au club, sourit Androdias. J’ai vraiment hâte de leur apporter cette médaille et de leur dire un immense merci. Ils ont fait autant de sacrifices que nous, parce qu’on a tout écarté dans nos vies pour ce projet olympique. » Ça en valait la peine.