JO Tokyo 2021 - Judo : « Je me sens légère », Clarisse Agbegnenou en a enfin terminé avec sa quête olympique

JUDO La judokate, sacrée ce mardi en -63 kg aux Jeux olympiques de Tokyo, avait fait de ce titre une obsession depuis cinq ans

Nicolas Camus
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Clarisse Agbegnenou a été sacrée championne olympique des -63 kg aux JO de Tokyo, le 27 juillet 2021.
Clarisse Agbegnenou a été sacrée championne olympique des -63 kg aux JO de Tokyo, le 27 juillet 2021. — Franck FIFE / AFP
  • Clarisse Agbegnenou a remporté mardi le titre olympique en -63 kg. 
  • La quintuple championne du monde, qui survole sa catégorie depuis des années, attendait impatiemment de prendre sa revanche après sa médaille d'argent à Rio. 
  • Abattue après l'annonce du report des Jeux l'an dernier, elle peut enfin mettre derrière elle cette quête qui était devenue une obsession. 

De notre envoyé spécial à Tokyo,

Un instant à vous foutre les poils et presque faire monter les larmes, comme ça arrive très rarement, même dans une compétition comme les Jeux olympiques. On se souviendra très longtemps de cette seconde où Clarisse Agbegnenou a renversé Tina Trstenjak pour s’offrir ce titre qui lui manquait tant, mardi soir dans le mythique Budokan de Tokyo. Une seconde suspendue en l’air, comme au ralenti, où l’on voit la judokate fondre en larmes sur le torse de son adversaire, pendant que la délégation française n’en peut plus de hurler sa joie en tribunes. Au bord du tatami, Larbi Benboudaoub ne cherche pas à se contenir. « J’ai pensé à la gamine que j’ai vu arriver il y a longtemps, et aux dix ans passés sur sa chaise de coach », racontera-t-il un petit peu plus tard.

L'instant décisif.
L'instant décisif. - Jack GUEZ / AFP

La quintuple championne du monde ​et d’Europe la tient, enfin, cette médaille d’or olympique, cinq ans après être repartie argentée et « dévastée » de Rio. « Je ne sais même plus ce que j’ai fait [comme mouvement pour l’emporter]. C’était trop d’émotions, lance-t-elle en se marrant après l’avoir récupérée. Elle est magnifique ! Quand je les voyais en photo, je me disais qu’il m’en fallait absolument une. Elle est tellement belle, elle brille tellement… Je suis fière. »

Sur son visage, les larmes ont cédé la place à un immense sourire, qu’on devine facilement malgré le masque. « Je me sens légère, souffle-t-elle. Au moment où je gagne, je me dis "ça y est Clarisse, c’est fini, tu peux respirer, tu l’as fait". C’est la concrétisation de toutes ces années de travail, de douleurs, de peine, de sourires, de joie, d’amour, de haine. J’ai pensé à ma famille, qui est loin, à toutes les personnes qui m’ont soutenue, aux filles de l’équipe qui ont été géniales, à… »

Elle ne finit pas sa phrase, mais avec sa main qui se lève et part au loin, on a compris l’idée. C’est que cette médaille d’or était déclarée grande cause nationale à Tokyo. Le matin, les escrimeuses ont passé une tête pour l’encourager. La porte-drapeau a reçu d’innombrables messages de soutien. Dans les tribunes, le staff au grand complet et ses partenaires de l’équipe de France, hormis Axel Clerget et Margaux Pinot (en lice mercredi), étaient présents. Romane Dicko, renvoyée au village la veille par le staff qui craignait qu’elle crame trop d’énergie à force de crier derrière sa grande copine Sarah-Léonie Cysique (elle combat vendredi), a cette fois eu le droit de rester jusqu’à la fin. Absolument tout le monde voulait voir Clarisse triompher, après l’avoir vue tomber très bas il y a un peu plus d’un an.

« Je me sentais puissante, intouchable »

« C’était notre leader et c’est elle qui a le plus morflé avec ce report », rappelle Benboudaoub. « Je ne pensais pas pouvoir être autant atteinte », observe l’intéressée, mortifiée à l’idée de devoir patienter un an de plus pour conquérir le dernier titre manquant à son palmarès sans égal. « Mais s’il fallait en passer par là pour décrocher cette médaille, je le ferai à nouveau », ajoute-t-elle. Ces souffrances n’ont en tout cas pas eu leur place pendant cette journée, qu’Agbegnenou a maîtrisée du début à la fin. Casque sur les oreilles avant de rentrer sur le tatami (de l’afro trap, pour ceux qui veulent essayer), elle ne s’est jamais laissée manger par la pression. « Je chantais, j’étais à fond dans ma musique. Ça me donnait des bonnes vibes, j’étais bien, comme chez moi. Je me sentais puissante, intouchable. »

Même quand elle a été sanctionnée en première d’une pénalité en finale, elle ne s’est pas affolée. « Je lui avais dit de faire durer, que ça tournerait forcément pour elle, relate son entraîneur. Clarisse a pris un tel ascendant psychologique sur toutes ses adversaires ces dernières années… »

La médaille de Rio va pouvoir sortir de sa boîte

Pour se rendre compte du respect qu’impose la Française, et de l’attente que ce titre suscitait, il suffit de se tourner vers elles. Sa victime au deuxième tour, Sandrine Billet, était fière de s’être faite balayer par la légende. « Tirer contre Clarisse, j’en suis bouleversée, disait la Cap-Verdienne. J’aurais écrit une petite page dans ce que j’espère être une grande journée pour elle. » On a également vu Tina Trstenjak très émue de transmettre son titre à sa meilleure rivale. L’accolade entre les deux femmes à la fin du combat, sorte de bouclage de boucle cinq après la victoire de la Slovène à Rio, valait tous les discours du monde.

Soulagée, épanouie, accomplie, Clarisse Agbegnenou va maintenant pouvoir profiter, avant de réfléchir à la suite. « Je ne sais pas ce que je vais faire. Je vais prendre le temps, déjà, de fêter toutes les médailles que je n’ai pas fêtées. Celle-là en particulier, je vais la fêter pendant un bon moment », annonce-t-elle. Mais avant ça, elle a une dernière chose à faire : sortir sa médaille d’argent ramenée du Brésil de la boîte dans laquelle elle l’avait laissée enfermée toutes ces années. « Je vais pouvoir l’apprécier, maintenant », souffle-t-elle.