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Punchlines, travail et instinct… Comment les commentateurs sportifs se préparent à avoir rendez-vous avec l’histoire
second poteau pavaaaaard•La Ligue des champions, l’Euro, les JO, etc. sont autant d’occasions pour ceux qui les commentent de se trouver face à des moments sportifs qui resteront dans la mémoire collective. Canal+ lance d’ailleurs « Au Micro » pour recruter sa prochaine voixNicolas Camus
L'essentiel
- Le PSG reçoit le FC Barcelone, ce mercredi soir, en quart de finale aller de la Ligue des champions. Un rendez-vous qui marque le début d’une période bénie d’événements sportifs majeurs, avec Roland-Garros, l’Euro de foot, le Tour de France et les Jeux olympiques qui vont s’enchaîner.
- Autant de compétitions dont peuvent surgir à tout instant des moments historiques, que les commentateurs ont la charge d’accompagner.
- Le commentaire peut alors devenir aussi culte que l’action en elle-même, un élément dont les journalistes ont conscience mais qu’il convient de ne pas chercher à tout prix.
Tous les passionnés de sport en ont quelques-uns, qu’ils chérissent comme des Madeleines de Proust, avec des mots et un timbre de voix qui réchauffent les longues soirées d’hiver. On parle de ces moments rares de communion parfaite entre une action de légende et un commentaire qui le magnifie, ceux qui se font une place immédiatement dans notre tête et pour toujours. Avec l’affriolant enchaînement Ligue des champions – Roland-Garros – Euro – Tour de France – JO qui nous attend dans les semaines à venir, la porte est grande ouverte pour que chacun puisse en ajouter à sa collection personnelle. Petit florilège, non exhaustif et très débattable :
- « Allez mon petit bonhomme… ouiiiii oui mon petit bonhomme », de Thierry Roland à Luis Fernandez lors du quart de finale de la Coupe du monde 1986 France-Brésil
- « L’express, le TGV est parti », de Patrick Montel lors du record du monde du 100 m d’Usain Bolt à Berlin en 2009
- « Christophe Dominici a pris le ballon ! Essai ! Essai de Christophe Dominici », de Christian Jeanpierre lors de la demi-finale de la Coupe du monde de rugby 1999 France-Nouvelle-Zélande
- « La lumière est venue de Laurent Blanc », de Thierry Gilardi lors du 8e de finale de la Coupe du monde 1998 France-Paraguay
- « Accélère, accélère, ouiiii il va aller la chercher » de Julien Fébreau lors de la victoire de Pierre Gasly au GP d’Italie en 2020
- « Second poteau Pavaaaaaaaaaaaaard », de Grégoire Margotton lors du 8e de finale de la Coupe du monde 2018 France-Argentine
- « Le roi au pays des Belges c’est lui, c’est un immense champion, un seigneur… Entre ici Julian, au Panthéon des plus grands coureurs de l’histoire », d’Alexandre Pasteur lors du deuxième titre de champion du monde d’Alaphilippe en 2021
Ces morceaux d’histoire du sport français sont entrés, à des degrés divers, dans la mémoire collective. Si certains datent un peu, l’appropriation par la masse s’est surtout accélérée à partir des années 2000, avec les réseaux sociaux en caisse de résonance. L’explosion du nombre de compétitions diffusées, et donc de commentaires, fait également grimper la probabilité de tomber sur un de ces instantanés. Avec un écueil à éviter, celui de chercher son moment de gloire à tout prix.
Canal+ lance son « The Voice » du foot
« Un commentateur, la majeure partie de ce qu’il va dire ne va pas laisser de trace particulière, ce sont des moments ordinaires, qu’il faut accompagner, pose Hervé Mathoux, l’une des grandes voix du foot sur Canal+. Et puis vient le moment d’histoire. Et là, soit tu le prends soit tu le rates. Si tu le rates, c’est con parce que tu n’es pas sûr qu’il revienne avant dix ans, quinze ans, ou parfois il ne revient même jamais. »
La chaîne cryptée est reconnue comme une formidable école de commentateurs, où sont passés Thierry Gilardi, Grégoire Margotton ou Christophe Josse. Grande nouveauté, elle a décidé de mettre en scène le recrutement de sa prochaine voix dans une émission intitulée « Au micro », diffusée à partir de ce mercredi. Pendant neuf épisodes, des candidats venus de tous horizons vont s’affronter lors de différentes épreuves. Le ou la gagnante décrochera un contrat pour intégrer la rédaction en vue de la saison prochaine, où Canal, diffuseur de la nouvelle version XXL de la Ligue des champions, aura bien besoin de main-d’œuvre.
Ce format inédit, façon « The Voice » du foot, met en lumière une certaine starification du métier. Enfin, ça dépend par quel bout on le prend. Car c’est là un paradoxe de notre époque, les commentateurs n’ont jamais été autant noyés dans la masse, et peuvent en même temps sortir du lot en un temps record. « Cette arrivée de la phrase qui fait la différence est assez récente, note Mathoux. Mais c’est normal, avant il n’y avait qu’une poignée de commentateurs. Quand il y a eu ensuite un nombre exponentiel de chaînes et de compétitions, les meilleurs ont senti la nécessité de se distinguer. »
Le piège de la petite phrase
C’est là qu’il convient de faire attention. La frontière est ténue, parfois, entre imprimer son style et en faire trop. Se faire une place à part dans les oreilles de la nation n’est pas donné à tout le monde. « C’est un piège, reprend le journaliste, qui en tant que membre du jury d’"Au Micro" a bien pris soin d’avertir les candidats. Si tu recherches la petite phrase, il y a le risque de la sortir dans un moment qui n’a pas la dimension suffisante pour l’encaisser, ou de la forcer un peu, et alors elle sonnera faux. Mais pour ça, il n’y a pas de règle, d’ingrédients prédéfinis. C’est du ressenti, et du talent. »
Dans le milieu, chacun a ses têtes, ses noms de collègues un peu trop occupés à forcer le destin. « Certains préparent des punchlines à l’avance, je trouve ça lamentable, juge Alexandre Pasteur, l’homme qui pilote le Tour de France sur France Télévisions depuis 2017. Parce que justement, le commentaire sportif c’est de l’instantané, de l’émotion, pas des phrases préparées à l’avance. Celles qui vont entrer dans l’histoire ne se travaillent pas. C’est à chacun de s’exprimer avec ses mots, sa sensibilité. »
On pourrait croire la jeune génération davantage concernée par cette quête. Ce n’est pas l’avis de l’ancien d’Eurosport (53 ans) :
« Je trouve au contraire que c’est un temps révolu. Je fais partie d’un service où il y avait des commentateurs vedettes, stars, très bien identifiés. Ils sont partis à la retraite et je trouve qu’il n’y a plus de culte de la personnalité. On part aujourd’hui du principe que personne n’est irremplaçable et que les événements ne nous appartiennent pas. » »
C’est là la règle de base, l’essence même du métier : ne jamais vouloir être plus grand que la compétition que l’on commente. « Etre prisonnier de son personnage, se caricaturer à l’antenne, ça surtout pas ! », professe Pasteur.
« Je pense plus aux athlètes qu’à la postérité »
La tendance serait donc plutôt à l’humilité, cultivée par la conscience qu’en miroir de l’hypothétique instant de gloire, il y a celui, malheureusement moins incertain, où les rois du micro prennent la sauce en quelques minutes sur les réseaux à cause d’une erreur ou une phrase de travers. Un élément qui a marqué Charles Thiallier lorsqu’il a rencontré, avec son co-auteur Jérémy Sahakian, vingt grandes figures du métier pour la rédaction du livre Secrets de commentateurs sportifs : « Ils peuvent être vus comme des stars, mais ils sont tous très modestes par rapport à ce qu’ils font, et savent qu’ils ont tous dit des conneries à l’antenne. Ils sont hyper honnêtes sur ce point. Stéphane Guy, par exemple, admet que le "c’est pas Gijon, c’est pas Valladolid" est une de ses plus grandes erreurs. Donc le côté boulard, vraiment pas. »
C’est également ce qui transpire du discours d’Anne-Sophie Bernadi, la voix du biathlon sur la chaîne L’Equipe depuis 2017, plus prompte à évoquer sa « peur de mal commenter » que ses exploits. « Les stars, ce sont les athlètes. Je pense plus à eux qu’à la postérité », assure la trentenaire, justement parce qu’elle a conscience que les commentaires restent. Elle raconte avoir été marquée par une vidéo retraçant les grands moments de la carrière de Martin Fourcade, sur laquelle on retrouvait presque à chaque fois la voix de Guillaume Claret. « Ça lie le sportif et le journaliste, estime-t-elle. Je me suis toujours dit qu’il fallait que je sois à la hauteur de ça. »
Les notes d’abord, l’émotion ensuite
Comme ses confrères et consœurs, elle prépare beaucoup plus de stats que de petites phrases. Une manière de se rassurer, pour s’autoriser ensuite à « se laisser submerger par les émotions » quand vient, par exemple, le quadruplé des Bleues sur le sprint lors des derniers Mondiaux.
C’est le principal enseignement retenu par Arnaud, protagoniste du premier épisode de l’émission de Canal+ ce mercredi. « Je me suis rendu compte que l’important était d’avoir une énorme base de travail derrière soi pour construire dessus et ensuite pouvoir vivre le truc à 100 %, raconte le jeune homme de 28 ans à propos de son expérience. Les meilleurs commentateurs, c’est parce qu’ils ont une connaissance très fine, qu’ils ont préparé des choses qu’on n’entend pas forcément nous à l’antenne, qu’ils peuvent avoir cette liberté qui fera la différence au bon moment. » Le commentaire qui reste imprimé dans les mémoires peut contenir une part de chance, mais il ne tombe jamais du ciel.


















