France – Pays de Galles : Comment Benzema a mis à profit ces cinq années loin des Bleus pour devenir une machine de guerre

FOOTBALL Karim Benzema a passé chaque trêve et/ou compétition internationale à s’entraîner avec les jeunes du Real Madrid, en espérant dans un coin de sa tête que ses efforts finiraient par payer

Aymeric Le Gall

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Benzema, lors d'une séance en solitaire à Valdebebas en 2015.
Benzema, lors d'une séance en solitaire à Valdebebas en 2015. — PIERRE-PHILIPPE MARCOU / AFP
  • Le dernier match de Karim Benzema sous le maillot de l’équipe de France remonte au 8 octobre 2015, à l’occasion d’un France-Arménie à Nice.
  • Cinq ans et huit mois plus tard, c’est dans cette même Allianz Riviera que le Madrilène va faire son grand retour en Bleu, contre le pays de Galles, mercredi soir.
  • Entre-temps, Benzema en a profité pour se plonger dans le travail et devenir le super athlète qu’il est aujourd’hui.

On dit qu’on voit sa vie défiler en accéléré devant ses yeux juste avant de mourir. Et avant de renaître, alors, on voit quoi ? Il faudra poser la question à Karim Benzema mercredi soir, sur les coups de 23 heures, quand le revenant aura foulé la pelouse de l’Allianz Riviera avec le maillot de l’équipe de France sur le dos, cinq ans et huit mois après son dernier match en Bleu. C’était déjà à Nice, le destin est parfois facétieux. « Le premier match contre le pays de Galles, ça va me faire bizarre », annonçait-il dans L’Equipe le jour des retrouvailles au château le 25 mai.

Peut-être verra-t-il défiler devant ses yeux ces journées interminables passées seul (ou presque) du côté de Madrid, quand la totalité de l’effectif s’envolait vers d’autres contrées pour aller jouer en sélection. « C’était difficile, surtout au début […] Difficile car, à chaque rassemblement international, 25 joueurs sur 26 partaient en sélection et moi je m’entraînais avec la réserve, avec les jeunes », confiait-il encore à nos confrères.

Benzema et la théorie des 5 C

Ce mal de la sélection, cette solitude forcée quand les copains sont en voyage, l’ancien adjoint d’Aimé Jaquet, Henri Emile, les comprend très bien. « J’ai connu un autre grand joueur de la sélection, dont je tairais le nom aujourd’hui, qui me parlait justement de la difficulté que c’est d’avoir connu les rassemblements internationaux et de tout d’un coup se retrouver seul à s’entraîner en semaine quand les copains sont partis, raconte-t-il. Parce qu’on ne parle pas de trois ou quatre jours hein, mais de dix voire quinze ! Je peux vous dire qu’il a dû trouver le temps long. Une fois que vous avez fait deux footings et un tennis-ballon avec les jeunes, bon… ».

Non sélectionné à l’Euro 2016 après ses démêlés judiciaires à la suite de l’affaire dite de « la sextape de Valbuena », Benzema se rend vite compte que l’exclusion qu’il pensait temporaire risque de durer bien plus longtemps que prévu. Le Lyonnais se fait vite une raison. « Je me suis vite dit que c’était un obstacle qui faisait partie de ma carrière, je ne pouvais pas baisser les bras. Ça ne voulait pas entrer dans ma tête, je savais que ça allait tourner. Je réfléchis toujours de cette manière. »

Pour l’ancien entraîneur du Havre Denis Troch, reconverti aujourd’hui dans le coaching mental, la Benz a opté pour la théorie des « 5 C » : « C’est con mais c’est comme ça ». Explication : « L’idée est simple : Pour tenir dans ce genre de situation contre laquelle on ne peut rien, ou presque, soit on s’enferme et on lâche, soit on rebondit et on essaye de donner du sens à ses actions ». Benzema optera pour la seconde solution, comme il l’a confié à L’Equipe : « C’est dans ces moments-là que je suis devenu encore plus fort mentalement et physiquement. Je me suis mis à faire plus que les autres. » Et tant pis si pour ça il faut accepter de ranger sa fierté et de redescendre les échelons avec les minots de la Castilla. A l’arrivée, le travail a payé.

En quelques années, Benzema est devenu l'un des attaquants les plus complets de la planète.
En quelques années, Benzema est devenu l'un des attaquants les plus complets de la planète. - GABRIEL BOUYS / AFP

« C’est quelqu’un qui ne laisse rien au hasard »

« Il a gagné en maturité, c’est peut-être un peu tard mais c’est un fait incontestable qu’il a mis à profit ces années de galère pour devenir encore meilleur aujourd’hui, analyse l’ancien adjoint de Roger Lemerre en 2000. J’ai l’impression que cette période-là lui a permis de comprendre que pour être un grand footballeur, les qualités de base ne suffisent pas. Il a mieux pris en compte toute la partie invisible de la préparation et intégré l’idée que son corps était son outil de travail. » Et voilà comment, quelques mois après sa mise au ban de l’équipe de France, Benzema décide de faire appel à Nicolas Saint-Maurice, alias « Coach Nic », un préparateur physique canadien basé à Dubaï et qui s’occupe de nombreux footballeurs de haut niveau.

« Ça n’a pas toujours été simple pour Karim », pose-t-il d’emblée en se remémorant ces périodes où, en plus du crève-cœur lié à l’absence de sélection, Benzema a dû se battre contre ceux qui, à Madrid, pensaient qu’il ne réussirait jamais à prendre le leadership laissé vacant par le départ de CR7 à la Juve. « Mais il s’est accroché, il a redoublé d’efforts, c’est un gars très sérieux, hyperdiscipliné, un grand professionnel et on voit le résultat », se félicite aujourd’hui Saint-Maurice. Au fil de ses quatre années de collaboration, « Coach Nic » a vu Benzema se transformer physiquement et mentalement sous ses yeux. Au lieu de lâcher l’affaire, comme l’incitaient ses proches – voyant que Deschamps ne le rappelait pas –, Benzema en a fait encore plus.

« Pourtant Dubaï c’est très tentant, sourit son coach sportif. On a vite fait de venir s’y entraîner et de finalement changer ses plans, sortir, aller à la plage, faire la fête. Mais avec Karim, ça n’arrive jamais. Même s’il sortait un peu le soir, le matin il était là pile à l’heure et motivé à faire des efforts », assure le Canadien.

« Pour vous donner une idée, conclut Saint-Maurice, au mois de juin dernier, alors qu’il partait en vacances aux Maldives, il m’a appelé pour me demander s’il pouvait venir faire deux jours de travail avec moi. Idem au retour, il a fait un crochet par ici pour se remettre en jambes. Voilà, c’est un bon exemple de la discipline de Karim depuis plusieurs années. C’est quelqu’un qui ne laisse rien au hasard et, même s’il savait qu’il n’irait pas en équipe de France, il bossait à fond pour parvenir à atteindre ses objectifs en club. » En espérant au fond de lui que la routourne finisse un jour par tourner.