FC Nantes-Bordeaux : « Les fans des deux clubs sont contre des dirigeants qui ne respectent pas l’histoire », estime un sociologue

INTERVIEW Avant la rencontre Nantes-Bordeaux, samedi (13 heures), entretien avec le sociologue Nicolas Hourcade, spécialiste des supporteurs de foot

David Phelippeau

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Supporteurs bordelais et nantais, unis pour un même combat.
Supporteurs bordelais et nantais, unis pour un même combat. — THIBAUD MORITZ / Loïc Venance/AFP
  • Beaucoup de supporteurs nantais et bordelais sont mobilisés depuis des mois et des mois contre les dirigeants de leur club.
  • Nicolas Hourcade, sociologue, analyse ces mouvements de fans de clubs historiques du football français.

Les meilleurs ennemis unis dans un même combat. Samedi (13 heures), avant la rencontre FC Nantes-Bordeaux, capitale pour le maintien en Ligue 1, de nombreux supporteurs nantais seront encore rassemblés pour « échanger sur la situation du FCN et son avenir », avec en toile de fond surtout un fort rejet du président Waldemar Kita, propriétaire du club depuis 2007. A Bordeaux, la mobilisation des fans ne faiblit pas depuis des semaines et des semaines. Là encore, dans le collimateur : le président, Frédéric Longuépée, et le fonds d’investissement propriétaire King Street, qui viennent de se retirer. Nicolas Hourcade, sociologue à l’Ecole centrale de Lyon et spécialiste des supporteurs de foot, décrypte cette levée de boucliers des aficionados nantais et bordelais.

Nicolas Hourcade, sociologue et professeur agrégé de sciences sociales à l'École centrale de Lyon.

Y a-t-il des raisons à cette mobilisation aussi intense chez les supporteurs à Nantes et à Bordeaux ?

Parce que dans les deux clubs, il y a des divergences très fortes entre les dirigeants ou les propriétaires du club et une certaine frange de supporteurs qui considèrent que la direction se préoccupe plus de la rentabilité financière, et pas suffisamment de l’histoire de leur équipe. Ils considèrent que l’action des propriétaires est nocive. Ils se positionnent un peu comme les défenseurs de l’histoire et de l’identité du club. Nantes est un cas extrême parce que ça fait maintenant quatorze ans que Waldemar Kita est à la tête du club et qu’il y a un schisme assez profond entre lui et une grande partie des supporteurs puisque ça dépasse très largement les ultras.

Et à Bordeaux ?

C’est un cas un peu différent car la crise est beaucoup plus récente. Elle date de la reprise par des propriétaires américains [GAPC et King Street en 2018]. Il s’agit là aussi d’un club historique du foot français, racheté par un actionnaire américain. Ce dernier n’a pas forcément une bonne connaissance du milieu. Il s’est retrouvé propriétaire du club un peu sans le vouloir, après l’éviction de l’autre actionnaire qui avait initié le projet. Très récemment, King Street a décidé de se retirer parce qu’il ne s’y retrouve pas. A Bordeaux, les supporteurs se sont positionnés comme des lanceurs d’alerte depuis des mois sur les dangers que risquait leur club.

Comment définiriez-vous les actions des ultras des deux clubs ?

Je trouve que dans ces deux mouvements à Nantes et à Bordeaux, il y a deux choses très intéressantes. D’abord, contrairement à ce qui s’est passé à Marseille, les supporteurs s’efforcent d’éviter tout débordement violent qui pourrait les discréditer. Ils agissent comme un mouvement social structuré qui utilise des actions légales pour faire entendre sa voix. Par ailleurs, on voit tant à Nantes qu’à Bordeaux que ses supporteurs sont extrêmement investis dans leur passion et ont donc une connaissance fine du club et ont aussi des relais au sein de celui-ci. Comme ces associations suivent le club depuis des années, elles ont pu créer des relations avec tout un ensemble d’acteurs dans et autour du club.

Le fait qu’il n’y ait qu’un seul groupe d’ultras à Nantes et à Bordeaux facilite-t-il cette forte mobilisation ?

Oui, ça peut simplifier l’action parce que de fait, il y a une seule voix. Le groupe ultra [Brigade Loire à Nantes et Ultramarines à Bordeaux] porte la parole des supporteurs les plus engagés. Cependant, à Saint-Etienne, il y a différents groupes d’ultras et il y a aussi eu une contestation assez forte envers la direction. A Marseille, même chose. La spécificité des ultras de Nantes et Bordeaux, c’est que ce sont des groupes structurés, qui cherchent justement à être dans une action carrée et à éviter les débordements. Le fait d’avoir une seule asso peut éventuellement simplifier les choses, mais je ne pense pas que ce soit un élément décisif.

Autre similitude : les fans s’appuient beaucoup sur les anciens joueurs dans leur mouvement de protestation (Gillet Piocelle et Fabbri à Nantes, Giresse, Laslandes et Planus à Bordeaux)…

On retrouve toujours la même logique, c’est-à-dire que les supporteurs reprochent aux dirigeants en place de ne pas respecter l’histoire du club. Il a été reproché à Waldemar Kita de s’être coupé du jeu à la nantaise, de la formation, de tout un ensemble de traditions. Et pareil à Bordeaux, les supporters reprochent aux dirigeants d’être dans une logique financière déconnectée des réalités bordelaises. Pour montrer qu’ils défendent l’histoire du club, ils s’appuient sur des anciens joueurs. Lesquels peuvent s’exprimer individuellement, mais ne sont pas structurés en association s’engageant contre le club, contrairement aux ultras.

Certains supporteurs (à Nantes surtout) préfèrent voir leur club descendre pour être débarrassé de leurs dirigeants. C’est nouveau ça ?

Ce n’est pas le discours majoritaire à Bordeaux. Il y a dans les deux clubs un certain nombre de supporteurs qui disent que pour épurer la situation et pour reconstruire un club plus sain, ça peut passer par une relégation, y compris au niveau amateur. Il y a aussi la question à Nantes de savoir si une descente en Ligue 2 ne pourrait pas obliger Kita à partir. Chez les fans des Girondins, c’est différent, ils ont plutôt envie que le club reste en L1 sportivement parce que selon eux, cela augmenterait les chances qu’un repreneur se manifeste.

Mais ce n’est pas un peu paradoxal de se revendiquer fan d’un club et de souhaiter qu’il descende ?

Au fond, ils ont plus envie que leur club corresponde à ce qu’ils pensent qu’il est, c’est-à-dire pas seulement une entreprise, mais aussi un bien commun qui appartient à tous les amoureux du club. Aussi, si descendre en L2 ou en N3, c’est le seul moyen pour que le club s’assainisse, eh bien, certains supporteurs sont prêts à l’accepter. Ils ont en tête le Racing Club de Strasbourg qui, du fait de malversations financières, s’était retrouvé relégué au cinquième niveau et qui s’était reconstruit avec tous les acteurs locaux, les collectivités territoriales et les fans. Certains se disent qu’être relégué trois ou quatre ans, c’est compliqué, mais que ça peut être le prix à payer pour reconstruire et que ça peut être mieux que de galérer pendant quatorze ans à encourager un club dont on soutient les couleurs, mais pas la politique.

Deux groupes ultras « ennemis » unis dans un même combat, c’est cocasse non ?

Leurs combats se ressemblent et ils en ont conscience. Ils savent qu’ils partagent des intérêts communs et des revendications identiques : un football plus « populaire », pour reprendre leur terme, et moins centré sur le seul business.