Droits TV : Canal+ peut-il se permettre de zapper l’appel d’offres de la LFP ?

FOOTBALL La LFP a fixé à lundi midi la date butoir de son nouvel appel d’offres après la défection de Mediapro

Aymeric Le Gall

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Vincent Bolloré laisse planer le doute quant à la participation de Canal + au nouvel appel d'offres de la LFP.
Vincent Bolloré laisse planer le doute quant à la participation de Canal + au nouvel appel d'offres de la LFP. — Geoffroy VAN DER HASSELT / AFP
  • Les potentiels repreneurs des droits TV laissés vacants par Mediapro ont jusqu’à lundi midi pour soumettre leur proposition à la LFP.
  • Canal+, qui conteste la validité de ce nouvel appel d’offres express devant le tribunal de commerce de Paris, laisse planer le doute quant à sa participation.
  • Mais le groupe détenu par le milliardaire Vincent Bolloré peut-il réellement mettre ses menaces à exécution ? C’est la question à laquelle on va tenter de répondre.

Le football français vit certainement l’une des semaines les plus importantes de son histoire. Dans la mouise jusqu’aux amygdales après la défection du groupe Mediapro et la remise en jeu de 80 % des droits TV, la LFP a fixé la remise des dossiers à lundi midi dernier délais. Mais alors que Canal +, pourtant perçu comme le repreneur le plus crédible, a entamé une démarche devant le tribunal de commerce de Paris pour contester la légalité de ce nouvel appel d’offres, rien ne dit que le foot français sera sauvé de sitôt.

Pour l’heure, impossible de dire qui sortira gagnant de cette rocambolesque affaire, ni même s’il y aura un gagnant. Car pour qu’il y en ait un, encore faut-il qu’il y ait des participants. Canal+ ira-t-il jusqu’à mettre ses menaces à exécutions en ne prenant pas part à l’appel d’offres ? La question se pose le plus sérieusement du monde. On a bien (naïvement) tenté de sonder la LFP, mais celle-ci nous a gentiment renvoyés dans les cordes. Silence radio jusqu’au verdict, donc.

« Ce que fait la LFP est extrêmement risqué »

« Canal a les cartes en mains. Ils tiennent la LFP », résume Arnaud Simon, l’ancien DG d’Eurosport, qui s’interroge en préambule sur la vitesse à laquelle a été lancé son nouvel appel d’offres. « Je trouve que ça s’est fait dans une trop grande précipitation. J’ai conscience de l’urgence pour les clubs de trouver rapidement du cash, mais de par mon expérience dans ce business, je sais que faire les choses dans l’urgence, avec un tel sentiment de panique, ce n’est jamais très bon. Si on se retrouve devant un appel d’offres infructueux et qu’on repart vers des négociations de gré à gré, ça aura été encore du temps perdu. Ce que fait la LFP est extrêmement risqué. »

Pour l’ancien d’Eurosport, l’hypothèse de voir Canal ne pas faire d’offre ce lundi n’est pas exclure. Il détaille : « Ce serait risqué de leur part car il pourrait se faire doubler si un autre repreneur arrivait, mais la grande différence par rapport à il y a quelques années, c’est qu’aujourd’hui Canal peut vraiment vivre sans la Ligue 1, même s’ils sont mieux avec évidemment. C’est un agrégateur de contenus avec l’appli MyCanal, ils se sont diversifiés et en plus ils ont la Ligue des champions l’année prochaine, ils ont récupéré la Premier League, ils ont le rugby, etc. Je pense qu’ils sont capables de prendre ce risque de tout perdre. » Parfaitement rompu à ce genre de négociations, Arnaud Simon ajoute pour appuyer son propos qu’« on est toujours plus fort dans une négo quand on est prêt à la perdre. »

Mais au fond, l'actuel président d’In&Out Stories, qui conseille les détenteurs de droits dans leur stratégie de narration et de distribution, ne voit pas Canal passer son tour lundi. « Ils ont quand même intérêt à y aller : s’ils obtiennent le lot 1 à un prix intéressant, c’est tant mieux, et si c’est un autre repreneur qui le gagne, ils vont aller le contester devant la justice en expliquant que cet appel d’offres n’avait pas de légitimité juridique sans la remise en vente du lot 3. » En gros : Pile, Canal gagne, face, la LFP perd. Mais si vraiment elle n’y va pas, qui pour se positionner sur ces droits ? On entend beaucoup parler d’Amazon ces derniers jours. Le groupe américain tisse de plus en plus sa toile sur le marché international des droits sportifs et vient même de mettre le pied dans la porte sur notre sol en raflant une partie de la diffusion de Roland-Garros. A ce titre, Frédéric Duval, le patron d’Amazon France, expliquait en décembre dernier que son groupe « s’intéresse à tout », sans pour autant dévoiler son jeu. Si jeu il y a.

Des lots mal taillés pour la stratégie d’Amazon

« Ils disent ce qu’on dit toujours dans ce cas-là, "nous regarderons en fonction des opportunités" mais rien ne dit qu’ils vont se lancer, décrypte Simon. Jusqu’à présent, et en cela l’exemple de Roland-Garros est intéressant, Amazon a toujours pris une partie plutôt minoritaire des lots qu’il achète. Vingt matchs en Premier League [pour 100-150 millions environ], 100 millions de dollars sur la NFL, ils ont ajouté le mercredi soir de la C1 en Italie pour environ 100 millions d’euros. Jusqu’à aujourd’hui, c’est à peu près le type de billet qu’ils mettent. » Partant de là, et au regard de la nature même des lots mis en jeu, il n’est pas dingue de penser que cela ne soit pas suffisamment attrayant pour Amazon.

C’est d’ailleurs ce qu’a confirmé à demi-mot Alex Green, le patron des sports d’Amazon Europe à nos confrères de L’Equipe, en évoquant le format des droits mis en vente par la Premier League. « Elle avait créé deux lots similaires [de 20 matchs chacun], événementiels, pour attirer les nouveaux entrants […]. Elle savait que cela pouvait être attractif pour des acteurs comme nous. Le packaging nous a aidés à nous lancer sur un de ces lots, c’est vrai, a-t-il admis. La priorité est de trouver le bon lot sur un certain marché, qu’on peut marketer efficacement, et qui fait sens économiquement. »

Le « chiffon » Amazon agité pour faire flipper Canal ?

L’autre élément qui pourrait ne pas jouer en faveur d’une véritable concurrence ce lundi, c’est cette petite musique qui résonne en coulisses et qui dit que la rumeur Amazon a peut-être été agitée en sous-main par la LFP afin de coller les miquettes à Canal+. « On vient d’apprendre qu’Amazon n’est s’était pas positionné sur les droits TV italien, relève à juste titre Arnaud Simon. Je les vois mal entrer dans la danse en France vu le contexte juridique actuel avec l’action de Canal devant le tribunal de commerce [dont le verdict ne sera rendu que le 19 février prochain]. Les groupes comme Amazon détestent les incertitudes juridiques. Et même s’il y a une opportunité en fonction des prix [parce que là ce sont clairement les soldes], si juridiquement c’est pas clarifié, ça va être compliqué. »

Quoi qu’il en soit, il faudra patienter encore un peu avant de connaître l’épilogue de cet appel d’offres puisque, si le comité de pilotage de la Ligue devrait rendre ses recommandations à la LFP lundi en fin de journée, celle-ci s’est donnée jusqu’au 5 février pour rendre sa décision, si décision il y a… Car selon Europe 1, c’est actuellement « le flou le plus complet » au siège de l’instance dirigée par Vincent Labrune. En attendant, on ne sait toujours pas qui diffusera le Classique OM-PSG prévu le 7 février prochain. Le football circus dans toute sa splendeur.