ASSE-OL: Interdiction de supporters adverses, avant-match «aseptisé»... L'âme du derby est-elle en danger?

FOOTBALL Supporters stéphanois et lyonnais constatent « une aseptisation » du derby, qui se disputera dimanche (21 heures) dans le Chaudron…

Jérémy Laugier

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L'antagonisme historique entre Lyonnais et Stéphanois, que ce soit sur le terrain ou dans les tribunes, semble actuellement battre de l'aile.
L'antagonisme historique entre Lyonnais et Stéphanois, que ce soit sur le terrain ou dans les tribunes, semble actuellement battre de l'aile. — P.MERLE - P.DESMAZES - R.LAFABREGUE/AFP
  • Plus d’un an après un naufrage historique (0-5) contre la bande à Nabil Fekir, le stade Geoffroy-Guichard retrouve le derby dimanche (21 heures).
  • Pour différentes raisons, les supporters de l’ASSE et de l’OL constatent que leur rendez-vous phare chaque saison est en train de « se dépassionner ».
  • Entre nouvelle interdiction de supporters visiteurs et avant-match sans provocation des différents acteurs, 20 Minutes se demande si l’essence de ce derby est en danger.

Esprit du derby, es-tu encore là ? Ça fait déjà quelques années que Stéphanois et surtout Lyonnais penchent peu à peu du côté du « c’était mieux avant ». Mais là, après les deux derniers OL-ASSE (1-1 puis 1-0) sans intensité sur le terrain ni véritable passion dans les tribunes de l’enceinte lyonnaise, on se demande vraiment si le derby le plus bouillant de France ne s’étiole pas pour de bon. Avant ce nouveau choc, dimanche (21 heures) dans le Chaudron, avec comme enjeu de taille la course à la Ligue des champions, 20 Minutes a consulté de nombreux supporters des deux camps ayant un paquet d’hypothèses quant à ce phénomène.

En vrac, ceux-ci évoquent le calendrier de Ligue 1, avec un derby retour placé seulement deux mois après le match aller. Mais aussi ces rencontres en retard disputées mercredi (Toulouse-OL et surtout ASSE-OM), faisant un peu de l’ombre à l’affiche de dimanche. Voici d’autres explications majeures constatées à Saint-Etienne, et plus encore à Lyon.

  • L’interdiction ou la limitation d’un parcage visiteur depuis avril 2013

Depuis six ans, l’ASSE n’a pas pu compter sur le soutien de ses fans à Lyon. Entre les interdictions de la préfecture du Rhône et le refus des groupes de supporters de venir en nombre restreint dans le parcage visiteur, les Stéphanois n’ont plus droit qu’à un seul derby par saison. Un constat qui touche à peine moins l’OL, une nouvelle fois privé de parcage à Geoffroy-Guichard, un peu plus d’un an après avoir pu y vivre un triomphe total (0-5 et ce fameux maillot brandi par Nabil Fekir devant le kop sud).

« L’absence de supporters adverses tue le derby à petit feu, avance clairement Fousseni Diawara, ancien défenseur des Verts de 2000 à 2008. Comme en plus, l’ambiance pour ce choc au Parc OL semble être très loin de celle à Gerland… » Un tacle validé du bout des lèvres par certains supporters lyonnais. « Ça me fait mal de dire ça mais comme il ne peut plus y avoir une bataille des tribunes avec les Stéphanois, on ne met pas la même ambiance que dans le passé chez nous », reconnaît Thierry Greco, un fidèle du virage sud.

  • Le Parc OL n’a pas encore eu droit à un derby référence

Inauguré en janvier 2016, le Parc OL a déjà vibré de manière phénoménale, et pas seulement en Coupe d’Europe. Et ce notamment lors de succès contre Monaco (6-1 en mai 2016) ou le PSG (2-1 en 2016 et 2018). Mais au vu des trois décevants derbys qu’elle a accueillis, l’enceinte de Décines a durant ces soirées donné l’impression d’être davantage composée de spectateurs que de supporters. « Il faut dire qu’on s’est vraiment tapé des purges », précise Jean-Pierre, abonné au virage nord.

De quoi être nostalgique du derby de folie à Gerland (3-0), le dernier le 8 novembre 2015, avec un triplé d'Alexandre Lacazette. Finalement, la trace d’ambiance de derby majeure dans les travées du Parc OL se trouve dans le match qui précède. Il y a déjà le chant Emmenez-moi à Geoffroy-Guichard, un classique de la 42e minute de jeu (le numéro de département de la Loire), mais chanté avec plus de rage par les deux virages à l’approche du derby. La semaine passée face à Reims, les Bad Gones ont également sorti la banderole ci-dessous.

Voici la banderole sortie vendredi dernier par le virage nord du Parc OL, neuf jours avant le derby dans le Chaudron.
Voici la banderole sortie vendredi dernier par le virage nord du Parc OL, neuf jours avant le derby dans le Chaudron. - Jérémy Laugier/20 Minutes
  • Il n’y a plus de provocations entre joueurs et dirigeants des deux camps

Abonné de longue date à Lyon, Thierry Greco pense tenir une explication clé de cette « dépassionisation » autour du derby. Bon, ce mot n’existe pas mais il résume quand même la phase délicate traversée par cet immense rendez-vous régional, dont la portée va bien au-delà du foot.

J’ai été élevé dans la culture derby et j’ai toujours eu l’habitude de chambrer les gens de l’autre bord un bon mois avant le match. Des entraîneurs comme Raymond Domenech et Bernard Lacombe en faisaient de même, ainsi que des joueurs ayant plus la fibre du derby qu’aujourd’hui. Même le président Aulas, on ne l’entend plus chambrer les Verts. Tout est désormais aseptisé dans le monde du football et on n’y a pas échappé. »

Un sentiment confirmé par Sébastien, un habitué du virage nord lyonnais : « Il n’y a plus de petites phrases pour lancer les festivités vu qu’on a une armée de bien-pensants qui nous font la morale à la télévision dès qu’on ose dire qu’on ne porte pas de slip vert la semaine du derby. » Tout aussi friand des provocations de derby à la « Nabilon », Cyril confirme : « Pour ma part, ce sera toujours non au derby apaisé et aseptisé ».

  • Des Lyonnais moins accros au derby que les Verts ?

« Lors des grosses périodes d’hégémonie lyonnaise dans les années 2000, le peuple vert s’est parfois un peu désintéressé du derby car l’écart était trop important, explique Luc du compte Twitter Mémoires de l'ASSE. Mais depuis que les Verts ont retrouvé le haut du tableau, la partie n’est plus perdue d’avance. La rivalité s’en est trouvée ragaillardie. » Tout au moins du côté stéphanois, où le Chaudron vibre toujours intensément, hormis lors du naufrage la saison passée. Habitué des matchs à Sainté, Eric (53 ans) ouvre la séquence chambrage.

Le truc, c’est que le vrai derby est à Geoffroy-Guichard. La ferveur y est incroyable. Il y a dans l’air une atmosphère particulière que tu perçois en approchant du stade. Personnellement, je n’ai jamais ressenti ça pour un autre match. A Lyon, le stade est aseptisé. Ils sont obligés de faire du son et lumière sur l’entrée des joueurs pour accentuer l’ambiance. »

La réponse d’en face ne tarde pas avec le Lyonnais Jean-Pierre : « C’est normal qu’ils attendent à ce point le derby car ils n’ont pas grand-chose pour vibrer dans une saison. De notre côté, nous accueillons le Barça en Ligue des champions dans un mois ». Lui aussi fan de l’OL, Aurélien (33 ans) avance une piste sur ce décalage actuel entre Lyon et Sainté : « Ce derby est inscrit dans le patrimoine génétique des deux clubs et la passion sera toujours là, même si le contenu est mauvais. C’est peut-être aussi notre club tout entier qui crée de la distance avec ses supporters ».

Sébastien partage son avis : « Je pense que l’engouement modéré pour le derby est surtout dû à la sinistrose qui s’est emparée de l’OL ». Avec en toile de fond les multiples critiques quant au jeu pratiqué avec Bruno Genesio sur le banc.

  • Quel avenir pour le derby ?

« Les risques de voir le derby se dépassionner existent clairement depuis que les supporters ne se déplacent plus en parcage, estime Sylvain, accro aux Verts. Ça enlève tout le sel de cette rencontre. Je perçois clairement une certaine lassitude dans l’avant-derby des deux côtés. Personnellement, les démonstrations de supporters avant les départs des cars, ça me foutait les poils les premières fois. Maintenant, j’en ai marre car je trouve ça limite surjoué. »

Sur ce point aussi, la problématique touche l’OL, à l’image du communiqué publié jeudi par le groupe Lyon 1950, qui va boycotter le dernier entraînement d’avant-derby. Une décision tout sauf anecdotique au vu de la ferveur (chants, banderoles, fumigènes) entourant habituellement ce moment fort de semaine de derby.

Mais au final, la plupart des supporters des deux camps se veulent optimistes. Pour le Lyonnais Sébastien, « ces dernières saisons, il y a aussi le fait que les OL/OM et OL/PSG font de la concurrence au derby. Mais ça peut passer, contrairement au derby, qui sera toujours le derby dans 50 ans. » Le Stéphanois Eric appuie cela : « Le derby ne se dépassionnera jamais car il s’agit d’un phénomène sociétal. L’antagonisme est tel qu’il dépasse le foot ». Nostalgique des grandes heures du derby, Thierry Greco y va de son conseil : « il faut peut-être qu’on retrouve notre âme d’enfant ».