Des armes au ballon... En Colombie, un club de foot veut réconcilier ex-Farc et victimes de la guérilla

FOOTBALL Un club de football veut être le ciment de la réconciliation nationale en Colombie...

Aymeric Le Gall

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Le stade de la Mosson en hiver. Ou presque.
Le stade de la Mosson en hiver. Ou presque. — RAUL ARBOLEDA / AFP

En 1998, le réalisateur colombien Sergio Cabrera sortait le film « Golpe de Estadio » (« Coup de stade », un jeu de mots avec « Golpe de Estado », « Coup d’Etat ») racontant une histoire qui, dans une Colombie déchirée par des dizaines d’années de guerre féroce entre l’Etat et les Farc, semblait impossible.

On vous fait le pitch: paumés en pleine forêt, guérilleros et policiers locaux actent une trêve pour suivre ensemble le match de l'équipe nationale de Colombie contre l’Argentine lors des éliminatoires à la Coupe du monde 1994. Agglutinés devant un petit poste de télé, les voilà qui mettent l’espace d’un court instant leur haine de côté pour fêter une victoire historique de la Colombie, qui s’impose ce jour-là 5-0 au stade Monumental de Buenos Aires.

Aujourd’hui, la réalité dépasse la fiction. « C’était un film prémonitoire puisque depuis la signature des accords de paix en 2016, dans les campements de l’ex-guérilla, c’est exactement ce qui est en train de se passer. Non seulement, ceux qui hier s’entretuaient regardent des matchs de foot mais en plus ils jouent ensemble au ballon », raconte Jorge Rojas, journaliste et écrivain colombien, auteur du livre sur l’ancien chef des Farc « Timochenko, le dernier guérillero ».

Les campements de transition

En effet, dans les zones les plus reculées du pays, là où il y a encore quelques mois la guérilla des Farc régnait en maître, les mitraillettes se sont tues et ont laissé place au ballon. Depuis que la paix a été signée, le 24 novembre 2016 au théâtre Colon de Bogota, mettant fin à plus d’un demi-siècle de guerre au bilan très lourd (260.000 morts, 45.000 disparus et 6,9 millions de personnes déplacées), les ex-combattants des Farc sont regroupés dans des campements de transitions, mis en place par l’État colombien sous l’égide de l’ONU, afin de permettre une transition en douceur et une entrée dans la vie civile pour ces guerriers désarmés.

La fameuse parade
La fameuse parade - LUIS ACOSTA / AFP

Le projet, impulsé par l’avocat spécialiste des Droits de l’Homme Felix Mora Ortiz, à travers son association « Futbol y Paz construyendo el pais » (« Le football et la paz pour construire le pays »), a pour objectif de promouvoir, à travers la pratique du football, la paix et le dialogue entre différentes communautés du pays qui hier se faisaient la guerre. « Une idée un peu folle qui aurait été impossible avant l’accord de paix », nous confie Felix Mora.

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La Paz Football Club

Le but ? Faire jouer dans une même équipe de foot des ex-combattants des Farc démobilisés, des victimes civiles et des membres des communautés frappées par la guerre. Soit un tout petit réservoir d’environ… 8 millions de personnes. Bon courage aux recruteurs, qui scrutent les matchs organisés dans les camps pour y trouver quelques pépites. Au moins, ça devrait être suffisant pour composer les trois équipes désirées par les dirigeants de La Paz FC (La Paix Football Club), à savoir : une équipe masculine qui viserait l’intégration directe en Liga B (la deuxième division colombienne), une équipe féminine et une équipe U20.

Votre mission, si vous l’acceptez…

« Nous voulons que les combattants des Farc, qui entament une transition pour un retour à la vie civile, puissent s’unir aux victimes du conflit dans un seul et même club de foot professionnel, développe Mora. Nous voulons que cet univers de huit millions de victimes qu’a laissé derrière lui le conflit armé ait une représentation sportive avec La Paz FC. C’est le club de la réconciliation nationale. »

Sur le papier, l’idée est belle, mais dans les faits c’est plus compliqué. Felix Mora: « Les plus durs à convaincre, ce sont les victimes et toutes celles et ceux qui ont souffert de la guerre d’une manière ou d’une autre, avoue l’avocat. Et pourtant, ils soutiennent aujourd’hui notre initiative. »

Pour avoir le soutien d'ex-guérilleros, Felix Mora s’est déplacé en personne dans une de ces « zonas veredales », dans le camp de réinsertion de « La Elvira », où se trouvait un certain Walter Mendoza, l’un des pontes du groupe révolutionnaire, 37 ans de bons et loyaux services à la cause marxiste derrière lui. Mora nous raconte cette rencontre.

« J’ai rencontré six commandants de la guérilla, dont Walter Mendoza, qui a été attentif à ce que je lui ai présenté. J’ai pu aussi les écouter, tâter le terrain, visiter leurs installations et je me suis rendu compte en discutant avec des jeunes sur le camp que tous ont un idéal, qu’ils veulent remplacer les armes par le dialogue et je crois que c’est la première étape pour bâtir une Colombie nouvelle. On a joué cartes sur table avec Mendoza et les autres commandants, ils ont tenté de comprendre la méthodologie que nous mettons en place avec l’association mais ce fut très compliqué car de leur côté ils ont toujours leur idéologie révolutionnaire. »

Un projet qui ne fait pas l’unanimité

A l’heure actuelle, l’équipe masculine n’évolue pas encore dans un championnat car elle n'a pas de status officiels. Elle se contente de participer à de petits tournois ou a des rencontres amicales ici ou là, en attendant de consolider ses bases tout en poursuivant sa campagne de détection à travers tout le pays.

Le processus prendra du temps et les dirigeants du club doivent se montrer patients avant de passer à l’étape du professionnalisme. Surtout que les oppositions au projet ne manquent pas.

Les présidents de clubs. Certains présidents de clubs l’ont déjà fait savoir : une équipe pro avec des Farc, c’est niet. Ce qui ne surprend pas Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’Iris et spécialiste de l’Amérique Latine. « Il ne faut pas oublier qu’il y a eu des footballeurs qui ont été victimes du conflit. Les responsables de club ont toujours pris soin de se tenir à l’écart des acteurs du conflit. D’autre part, les grands clubs de foot sont les clubs des grandes villes, or c’est là qu’on se sent le plus éloigné de ce que peuvent représenter les Farc. Ils y sont très impopulaires, et c’est donc aussi le cas auprès des supporters de foot. Le fait de soutenir un club dans lequel il y a d’anciens guérilleros, ce n’est pas un bon calcul pour les présidents. »

La Colombie urbaine. Pour bien comprendre la Colombie contemporaine et son rapport aux Farc, il suffit de jeter un œil aux résultats du référendum pour la paix, qui avait finalement abouti au « Non » à 50,2 % le 2 octobre 2016. Paradoxalement, les Colombiens vivant dans les grandes agglomérations du pays, loin des affrontements, ont massivement voté non à la paix et à la réintégration des Farc dans la société civile, quand les Colombiens des campagnes, plus exposés au conflit, s’étaient prononcés pour.

« Les Farc n’ont pas une bonne réputation dans la Colombie urbaine, dont ils sont totalement absents, développe Kourliandsky. Ca fait des années que les Colombiens des grandes villes suivent l’actualité des Farc seulement à la télévision. Le conflit colombien avec les Farc est un conflit des périphéries. Et la plupart des Colombiens des villes, qui sont les plus nombreux, d’une part n’ont pas une bonne image des Farc et d’autre part ne voient pas pourquoi il faudrait augmenter les impôts pour payer un processus de paix pour des gens qu’ils considèrent comme des criminels. »

Bon courage pour savoir qui joue avec qui.
Bon courage pour savoir qui joue avec qui. - RAUL ARBOLEDA / AFP

« Même si la fin de la guerre était une volonté partagée par tout un pays, la signature de l’accord a divisé le pays, il l’a polarisé et nous n’avons toujours pas réussi à tracer une route qui permette la réconciliation nationale, appuie Jorge Rojas. Ce sont les conséquences de toutes ces années de conflits, des horreurs perpétrées, des douleurs provoquées de chaque côté. Voilà pourquoi dépasser tout ça et avancer ensemble vers la réconciliation va être un processus long et difficile. La Colombie a réussi à arrêter une guerre, mais elle n’a pas encore réussi à construire la paix. »

Tant qu’y a de la vie, y a de l’espoir

Conscient que son projet ne fait pas que des heureux, Felix Mora rappelle en permanence que La Paz FC, « n’est pas l’équipe des Farc. Nous, ce que nous proposons aux anciens combattants, c’est simplement notre méthodologie pour développer le football et l’intégrer dans le processus de paix, développe-t-il. En revanche, la réconciliation ne pourra se faire qu’avec tous les acteurs du conflit et les Farc en font partie. »

Loin de n’être qu’un grand rêveur un peu naïf, Felix Mora sait que le pari est loin d’être gagné. Mais il se veut optimiste.

« Le pays est dans une phase transitoire qui l’amènera à terme au pardon. Quand on est prêt à pardonner, alors on peut envisager la réconciliation. Mais on n’y est pas encore. Nous sommes aujourd’hui face à deux Colombies totalement divisées. En revanche nous avons tous envie de passer à autre chose, même si ce n’est pas facile de faire le premier pas. Mais on va y venir, je le sais. Il faut sensibiliser notre génération, il nous faut être capable de pardonner, de trouver des outils pour parvenir à la paix, et je crois que le football en fait partie. »

Le grand pardon

« C’est aussi un grand défi pour la société, poursuit Jorge Rojas Rodriguez. Est-ce que la société colombienne va voir dans ce projet un club qui représentera la paix, ou bien pensera-t-elle que ce club représentera les Farc, avec tout l’imaginaire qu’il y a derrière tout ça ? Je ne sais pas… Mais je crois que ce qui a été fait dans les anciennes zones de guerre en Colombie, avec les rencontres entre les militaires, les policiers et les ex-guerilleros, c’est un bon commencement. C’est un signal de réconciliation très fort pour le pays. »

Quand on lui demande si ce projet de réconciliation par le foot n’est pas un peu utopique, Jean-Jacques Kourliandsky est ferme : « Non, ce sont des choses qui arrivent assez souvent en Colombie, les frontières entre les uns et les autres ont toujours été assez ténues. Le fils de Pablo Escobar fait campagne avec le fils d’un ministre qui a été assassiné par son père, par exemple. Ce sont des choses assez courantes. C’est un pays qui est très catholique, donc dans les mentalités, il y a la confession, la contrition, l’effacement du péché, le fait de pardonner à son ennemi et d’œuvrer en faveur de la paix avec lui. »

Le football, seul, ne pourra pas apporter toutes les réponses aux questions que se pose une Colombie en pleine transition et en recherche de repères, mais s’il peut servir d’exemple et impulser un début de réconciliation nationale, alors il n’aura pas à rougir du rôle qu’il aura joué. En attendant, Felix Mora et ses amis continuent leur travail de fourmi pour que, jour après jour, le club s’inscrive durablement dans le paysage sportif colombien. Et ça, c’est pas du cinéma.