Marc Lièvremont: « En 2011, tout le monde a vécu la défaite contre les Tonga comme un traumatisme »

INTERVIEW Marc Lièvremont est revenu pour «20 Minutes» sur les conséquences de l'humiliation contre les Tonga en 2011

Propos recueillis par William Pereira

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Max Médard est le seul titulaire de 2019 à avoir connu la déroute d'il y a 8 ans
Max Médard est le seul titulaire de 2019 à avoir connu la déroute d'il y a 8 ans — Christophe Ena/AP/SIPA

De notre envoyé spécial au Japon,

C’était il y a huit ans et quatre jours. Le 1er octobre 2011, sans que personne ne comprenne vraiment pourquoi ni comment, les îles Tonga battaient le XV de France lors du dernier match de groupes de la Coupe du monde néo-zélandaise. Pour mesurer la portée de la claque, il faut la contextualiser : la France est une nation de rugby un peu plus respectable qu’elle ne l’est aujourd’hui, avec un Grand Chelem au Tournoi en 2010 et une deuxième place en 2011. Pas étonnant qu’on en garde un souvenir mémorable au milieu du Pacifique. Telusa Veianu, arrière tongien : « J’étais en Nouvelle-Zélande, chez mon cousin, je crois. Toute la famille était scotchée à la télé et ça a été une grande source de fierté pour beaucoup de gens. » Fierté pour les uns, honte pour les autres. La déroute fait s’abattre un torrent de critiques qui aura plus tard valeur de vaccin pour les nouvelles générations. Avant le début du Mondial, Jefferson Poirot prévenait au détour d’un point presse : « si on bat l’Argentine mais que derrière on se prend le tapis contre les Tonga… C’est déjà arrivé ».

Mais au sein du groupe France, les rares rescapés de cette catastrophe industrielle n’osent pas franchement en parler. Romain Ntamack expliquait vendredi que les Médard, Picamoles et Guirado n’avaient pas rouvert le dossier ne serait-ce qu’une fois depuis le début du rassemblement. Y aurait-il, pour les jeunes d’hier et vieux d’aujourd’hui, encore une forme de tabou ? Possible. Cette humiliation a pourtant été salutaire sur pas mal d’aspects, comme le raconte le sélectionneur de l’époque, Marc Lièvremont, à 20 Minutes.

Comment aviez-vous vécu cette défaite contre les Tonga en 2011 et quelles ont été les conséquences de cette défaite ? Dimitri Yachvili nous expliquait que les joueurs se sont « dit les choses » dans le vestiaire après la débâcle…

C’était un tremblement de terre. C’est des moments particuliers au cours d’une compétition même si on a le sentiment qu’on a préparé le groupe, qu’on s’est investi, il arrive ce match catastrophe qui, même s’il a été vécu comme une humiliation par moi particulièrement et tous ceux qui étaient impliqués, a généré des conséquences assez positives. Comme ce dont parlait Dimitri, à, savoir une mobilisation complète du groupe dans sa totalité. Pour se hisser au niveau des meilleurs il ne peut pas y avoir de décalage, il faut pouvoir toucher à l’excellence à chaque moment. Et pour le faire, au-delà des contenus, du physique, de la stratégie, il faut que chacun veuille donner le meilleur de lui-même, qu’il s’implique comme jamais. Et c’est vrai que cette défaite a permis ce surplus de motivation et de détermination qui fait qu’une équipe se donne résolument les moyens d’être championne du monde.

Que veut dire Dimitri Yachvili par « on s’est dit les choses » à la fin du match ?

Se dire les choses… Dans un contexte un petit peu anxiogène et extrêmement critique ça a permis de toucher le fond tout en étant encore vivant. Je me souviens que c’était mes mots après le match, à savoir qu’on était quand même qualifiés pour les quarts de finale, de mettre sur la table certains non-dits, certaines crispations et obtenir la gestion et l’implication totale du groupe. Donc ça a été une semaine assez contrastée et violente à l’issue du match.

Ces mots qui ont été dits l’ont été seulement après le match ou vous les avez ressassés toute la semaine ?

Je me souviens d’avoir essayé de relativiser juste après le match en disant que désormais j’espérais que le fait d’être passé par ces moments difficiles, ça nous permettrait d’arriver à obtenir ce missionnement total que j’espérais depuis le début de la compétition. Et il y a eu d’autres moments le lendemain un débrief peut-être assez virulents de ma part, il y a eu ces moments assez spéciaux où un groupe se met à nu… Je me souviens ensuite que le dimanche, à six jours d’un quart de finale contre l’Angleterre, après une réception à l’ambassade de France à Wellington, j’ai supprimé l’entraînement et on s’est retrouvés à boire des coups et la dernière image que j’ai du groupe ce soir-là, c’est les 30 joueurs, bras dessus, bras dessous qui, j’ai eu le sentiment, se sont enfin promis de jouer les uns pour les autres, de s’investir. Après ça, il y a eu une semaine extrêmement studieuse, extrêmement appliquée.

Dimitri Yachvili contre les Tonga en 2011
Dimitri Yachvili contre les Tonga en 2011 - Christophe Ena/AP/SIPA

Cette défaite a été si déterminante que ça ? Où on en fait volontairement un peu trop pour le storytelling sur la suite du Mondial 2011 ?

Ce sont quelque part… Pas des artifices, mais c’est vrai que tout le monde l’a vécu comme un traumatisme que ça a certainement permis au groupe de se mobiliser. Mais après il n’y a pas non plus que du hasard. On n’est pas partis de rien pour arriver à une équipe de France compétitive. Il y avait eu du travail avant, des contenus de matchs de préparation contre l’Irlande plutôt aboutis, l’excellent travail de mon staff qui avait permis à de nombreux joueurs blessés de revenir et d’être compétitifs, il y avait eu ce match riche en enseignements malgré la lourde défaite contre la Nouvelle-Zélande [en phase de poules] qui nous a beaucoup aidés à préparer la finale par la suite. Il y avait aussi le vécu commun de ce groupe depuis quatre ans qui avait été capable d’aller gagner un grand chelem, qui a été capable de battre l’Afrique du Sud à Toulouse. On peut regretter qu’il ait fallu presque toucher le fond pour arriver à ce résultat, même si ça nous a certainement aidés. Mais en tout cas il faut quand même le dire : dans l’histoire des équipes de rugby et surtout en France il y a souvent eu ce type de contre-performance qui aide les garçons à se sublimer, à se prendre en mains, à se responsabiliser.

Romain Ntamack disait en conférence de presse qu’aucun des trois joueurs présents dans le groupe contre les Tonga en 2011 n’a mis le sujet sur la table une seule fois depuis le début du rassemblement. Ça vous étonne ?

Je sais pas… Déjà, le seul titulaire en puissance c’était Max Médard, il y avait Guilhem Guirado qui était encore jeune et qui était quelque part que le troisième talonneur, je crois qu’il a été présent que sur une feuille de match, puis il y avait Louis Picamoles. C’est les trois survivants. Après, c’était il y a huit ans, à l’échelle d’une équipe, s’inspirer de ce qu’il s’est passé en 2011 pour la génération actuelle… Peut-être qu’à titre individuel Max Médard amène très certainement son expérience mais cette aventure est différente, les hommes sont différents, le contexte est différent. Certains pourraient le faire en disant qu’il est arrivé dans l’histoire du XV de France d’avoir des moments compliqués et que pour être compétitif au cours de cette épopée, il faut laisser derrière soi toute forme d’égoïsme, d’individualisme, qu’il ne peut pas y avoir au sein d’un groupe un certain nombre de joueurs qui traînent un peu les pieds. Après c’est plus facile à dire qu’à faire. Je crois pas que ce soit une forme de pudeur si les trois survivants n’aient pas évoqué 2011. Peut-être aussi que cette nouvelle génération est moins sensible à ce qui s’est passé des années auparavant. C’est comme ça, c’est ni à blâmer ni à regretter. Ils ont peut-être moins de références à l’histoire et puis c’est comme ça. Ça leur appartient.

On a quand même l’impression que ça a au moins laissé un sentiment de méfiance vis-à-vis des Tonga. Au début du Mondial, les joueurs parlaient presque plus de ce troisième match que de l’Argentine, alors que c’était le match le plus important de cette phase de groupe…

Vu de l’extérieur, il y avait une forme de décalage entre le discours des Argentins, qui disaient que c’était le match le plus important de leur vie pour reprendre les termes de Matera, leur capitaine, et du nôtre peut-être une manière de dédramatiser l’enjeu de ce match. Parce que de l’extérieur et je suis pas le seul à le penser, ce match contre l’Argentine était capital. Aujourd’hui, sachant qu’ils ont fait le nécessaire contre les Argentins et les Américains, ce match contre les Tonga est essentiel, c’est un huitième de finale. Donc je ne sais pas s’ils font référence à 2011 en ayant évoqué d’emblée ce troisième match mais il y a quelques raisons de se méfier des Tonga sachant que gagner permettrait au XV de France de se projeter résolument vers les quarts de finale et d’aborder l’Angleterre comme un match sans enjeu. Même si évidemment il y a toujours de l’enjeu contre les Anglais, mais du moins travailler en conditions de match sans le stress du résultat.