Marathon : « Kipchoge n’aurait pas pu le faire tout seul »... Les « lièvres » faussent-ils la course aux records ?

ATHLETISME Les athlètes kényans Eliud Kipchoge et Brigid Kosgei ont réalisé des performances exceptionnelles ce week-end, grâce à l'aide remarquée de plusieurs lièvres

Maxime Ducher

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Eliud Kipchoge entouré de ses lièvres.
Eliud Kipchoge entouré de ses lièvres. — HERBERT NEUBAUER / APA / AFP
  • Le Kényan Eliud Kipchoge a battu samedi le record du monde de marathon en passant sous la barre des 2h. 
  • Mais Kipchoge n'aurait pu réaliser une telle perf' sans l'aide de ses lièvres, ces coureurs censés le faire profiter des meilleures conditions possibles en course. 
  • Cette méthode inédite pose cependant une question : sans ces « lièvres », le Kényan aurait-il pu battre le record du monde ? Spoiler alert : c'est peu probable. On vous en dit plus. 

Les poings cognant ses pectoraux, il passe la ligne d’arrivée, seul, avec un sourire digne d’une pub Colgate, et un chrono à jamais dans l’histoire. 1h59’40” sur l’asphalte de Vienne (Autriche). Seul ? Pas tout à fait. Samedi, quelques mètres derrière Eliud Kipchoge, premier homme à boucler un marathon en moins de deux heures, sept athlètes, tous vêtus de noir pour l’occasion, suivent le champion… de loin, et presque dans l’ombre.

Pour atteindre son objectif tout en symbole, le Kényan, déjà détenteur du record du monde de la distance (2h01’39” à Berlin en 2018), a bénéficié de conditions rêvées. Une voiture équipée de lasers pour lui indiquer l’allure à suivre, un parcours aussi plat que la plaine de la Limagne et… des lièvres de luxe. Pendant un peu plus de 42 km, 41 “pacemakers” (comme les Anglo-Saxons les appellent), dont les trois champions d’Europe Ingebrigtsen ou encore le champion du monde du 5.000 m Bernard Lagat, se sont relayés tous les 5 km pour former un V inversé autour de Kipchoge, le mettant à l’abri du vent. Une coque de protection jamais vue sur une course à pied avant la première tentative, avortée, du même homme il y a deux ans à Monza (Italie).

Comme si le week-end n’était pas assez hors norme, Brigid Kosgei a, elle, décidé d'exploser le poussiéreux record du marathon chez les femmes (2h14'4'') détenu par Paula Radcliffe depuis 2003 (2h15'25'').

Concernant son compatriote, les conditions étaient donc bien différentes pour un résultat que les tablettes officielles ne retiendront pas. Ses compagnons de course étant l’une des raisons. « Faire venir des lièvres de luxe, c’était un bel événement de communication pour la marque (Ineos), juge la championne de France 2018 du marathon Karine Pasquier. Mais en même temps, Kipchoge court tellement vite que c’est difficile de trouver des lièvres “moyens”. Donc on est obligé de prendre la crème de la crème pour l’amener à son meilleur niveau. »

Le Kényan avait prévenu dans les colonnes de l’Equipe, il voulait « écrire l’histoire ». C’est chose faite. Brigid Kosgei également, avec un peu d’aide aussi. Deux lièvres lui étaient dédiés jusqu’à 3 km de l’arrivée. Un luxe encore une fois. « Elle avait déjà couru un marathon en 2h18' [à Chicago en 2018] donc elle était rentrée dans le gratin. Et quand elle s’est pointée cette année, les organisateurs ont tout mis en place pour elle », explique le dernier champion de France du marathon Julien Devanne.

Un record artificiel

Sportivement, les deux performances demeurent exceptionnelles. Mais pour le cas Kipchoge, Karine Pasquier l’affirme : « Les lièvres faussent le résultat, parce qu’il n’aurait pas pu le faire tout seul. » D’ordinaire lancés au sein du peloton des compétiteurs, les « pacemakers » ont en effet comme consigne de donner le tempo pour poser les bases d’un record, avant de s’écarter à la mi-course environ, monnayant un chèque à plusieurs zéros. « Là [pour Kipchoge], c’est artificiel, enchérit Julien Devanne. Je n’y vois pas un effet négatif mais ce n’est pas un marathon traditionnel. C’est différent. »

Ces poissons pilotes ne jouent d’ailleurs pas toujours leur rôle. Certains dépassent parfois leurs prérogatives et s’octroient le droit de sortir de l’ombre. Une faveur que s’est par exemple accordée Ben Kimondiu à Chicago en 2001, laissant son protégé et favori de l’épreuve, Paul Tergat, sur le carreau.

Un « show » plus médiatique que sportif

Aujourd’hui, les plus grands marathons du monde s’offrent le service des lièvres les plus rapides du circuit. La première place n’est pas anecdotique, mais elle perd désormais de sa saveur lorsqu’un record (de l’épreuve ou du monde) ne tombe pas. « L’enjeu maintenant c’est de faire un show médiatique pour dire “mon marathon est le plus roulant” [comprenez rapide] », analyse Karine Pasquier, quelque peu désolée.

A Vienne, le temps « record » d’Eliud Kipchoge ne pourra jamais être homologué comme tel, car pas établi en conditions de course. Reste alors l’imaginaire collectif. « Ça change la barrière psychologique, indique Julien Devanne. Il y a quelques années, courir sous 2h05 c’était un monument, maintenant dans l’esprit du grand public c’est courir en moins de 2h. » Les règles de l’IAAF (la Fédération internationale d’athlétisme) deviennent alors bien annexes. Un homme est passé sous les deux heures au marathon, point barre. C’est ce que tout le monde retient.

Par l’ampleur de l'événement organisé pour lui, Eliud Kipchoge est peut-être en train de bouleverser la course aux records. En tout cas en dehors de toute compétition pour le moment tandis que sa compatriote semble le faire dans les règles. La Kényane rejoint Kipchoge au panthéon des performances les plus extraordinaires. En espérant que l’on ne se retourne pas sur ces pages d’histoire dans 20 ans pour mettre un coup de blanco sur un nouveau nom terni.