Passer au contenu principalPasser à l'en-têtePasser au pied de page
« L’Ultim Challenge sera la course la plus dure en solitaire », prédit Le Cléac'h

Ultim Challenge : « Cette course deviendra la plus difficile en solitaire », prédit Armel Le Cléac'h

INTERVIEWRécent vainqueur de la Transat Jacques Vabre, Armel Le Cléac'h enchaîne avec l’inédit Arkea Ultim Challenge, un Vendée Globe pour maxi-trimarans qui entend devenir le nouvel Everest des mers. Le marin ne cache pas son enthousiasme
William Pereira

William Pereira

Course anodine ou tournant majeur dans la course au large ? Six grands noms de la voile s’élanceront de Brest, ce dimanche, à l’occasion de la première édition de l’Arkea Ultim, un tour du monde avec escale (contrairement au Vendée Globe, où elles sont interdites). Cette « Ligue des champions » des skippers mettra les maxi-trimarans à l’épreuve de la circumnavigation dans une course qui entend accéder à la postérité. Elle offrira également un nouveau défi à des navigateurs chevronnés comme Armel Le Cléac'h de retour sur un tour du monde en solitaire après avoir remporté le Vendée Globe en 2017.

Récent vainqueur de la transat Jacques Vabre sur son Maxi Banque Populaire, « le chacal » connaît enfin la réussite dans une catégorie qu’il a mis un peu de temps à dompter. Il fera à n’en pas douter des favoris, et ce n’est pas un petit Covid-19 contracté à l’aube des fêtes, venu perturber un chouïa sa prépa physique, qui entame son enthousiasme avant le grand départ.

Vous avez bouclé un tour du monde en Imoca. En quoi l’effort sera différent en Ultim ?

Manoeuvrer ces bateaux en solitaire, c’est ce qu’il y a de plus difficile en voile. On est sur les bateaux les plus rapides, les plus grands, les plus puissants. Tout est « plus », sauf nous marins qui faisons à peu près la même taille, avec les mêmes muscles. Il faut être physiquement affûté pour pouvoir dompter ces bateaux. Car les manœuvres sont beaucoup plus longues que sur des bateaux du Vendée Globe.

Concrètement, ça donne quoi ?

Un virement de bord, en optimist ça dure deux secondes, en Figaro ça va durer une minute, en Imoca dix minutes, et pour nous une demi-heure. C’est beaucoup d’efforts physiques. On passe beaucoup de temps à tourner la colonne, l’espèce de moulin à café [avec deux poignées]. Ça, ça brûle au bout d’un moment, et si on enchaîne plusieurs virements de bords, ça tire sur l’organisme. Ne pas être préparé physiquement, c’est être moins efficace et c’est un cercle vicieux : plus on se fatigue, moins on est moins lucide dans le raisonnement, dans les manœuvres et tout va dans le mauvais sens. Il faut avoir la capacité d’enchaîner sur un long parcours. Ça implique donc beaucoup de résistance et d’endurance.

Comment vous avez travaillé, physiquement ?

On travaille beaucoup le cardio. Le vélo à bras, on y travaille avec des capteurs de puissance, donc je sais en fonction du type de manœuvre le temps que ça va durer, à quelle puissance je vais me mettre à la colonne pour manœuvrer. L’idée est d’être efficace sans se cramer. Tout est calculé, mesuré, on travaille avec un préparateur physique avec lequel on met en place un programme spécifique. On travaille aussi beaucoup sur la partie prévention, pour éviter les blessures. On est toujours en mouvement sur le bateau donc on insiste beaucoup sur le gainage, le renforcement musculaire pour éviter d’aller se blesser, de se faire mal au dos.

Au-delà du fait qu’elle opposera des maxi-trimarans, l’Ultim Challenge autorise des escales, contrairement au Vendée Globe. Y aura-t-il un côté « passage aux stands » comme en F1 ?

La règle est claire. On a le droit de s’arrêter pour réparer, ce qui est une différence majeure avec le Vendée Globe. Mais il y a un minimum de 24 heures par escale. On peut s’arrêter autant de fois qu’on veut pendant le parcours, dans cette limite. Vingt-quatre heures, c’est une pénalité lourde, car avec ces bateaux on peut faire 600 milles sur ce laps de temps.

En plus de ça, les escales seront forcément des détours. Sauf, peut-être, au large du Brésil ?

Effectivement, et c’est pour ça que ça ne sera pas comme en F1, où le passage aux stands implique une perte qui se chiffre en secondes. Exemple : si on veut s’arrêter dans les mers du sud, la première escale possible serait l’Australie ou la Nouvelle-Zélande et, après le Pacifique, dans le sud de l’Argentine après le passage du Cap Horn. Dans les faits il y a peu d’endroits où l’on peut s’arrêter, qui plus est avec des bateaux qui sont très grands. L’escale la plus intéressante, oui, ça serait le Brésil. A la descente et même à la remontée de l’Atlantique sud, on passe souvent près des côtes brésiliennes car la météo y est la plus intéressante. Le détour y serait moins important. Mais il reste ces 24 heures quoi qu’il arrive.

Le bateau volant d'Armel Le Cléac'h s'attaque à l'Ultim Challenge
Le bateau volant d'Armel Le Cléac'h s'attaque à l'Ultim Challenge - AFP

On peut donc imaginer que seuls les pépins mécaniques majeurs vont forcer l’arrêt.

Tout à fait. Si jamais on a un problème important et qu’on veut s’arrêter, il faut pouvoir laisser le temps à nos équipes de voyager, de se rendre sur place. Si je décide de m’arrêter au Brésil et que je décide ça seulement trois heures avant d’arriver au port, mon équipe va me rire au nez. On n’a pas des jets privés avec des équipes qui peuvent débarquer en claquant des doigts. L’escale est un élément pour ne pas abandonner la course. C’est ce qu’on a voulu parce que c’est une course avec moins de bateaux que sur le Vendée Globe. Ces bateaux sont très compliqués à réparer en solitaire, on peut faire du bricolage, un peu de mécanique, d’électronique, un peu de composites, mais à l’échelle d’un seul homme, on ne va pas aller changer un foil, réparer une voile en mer, faire ce qu’on peut faire sur des plus petits bateaux. L’escale sera intéressante en ce sens.

L’accent a-t-il été mis par les organisateurs sur le fait que la flotte doive arriver au complet ? Est-ce important que tout le monde termine cette course ?

Ça sera toujours mieux que tout le monde termine, mais il y a des chances pour qu’il n’y ait pas six bateaux à l’arrivée. Ça reste une course très longue et aujourd’hui, aucun bateau volant n’a terminé un tour du monde à la voile [sur son record du monde, François Gabart disait n’avoir volé qu’une infime partie du parcours] donc ça reste un exercice périlleux. Mais oui, on a envie d’écrire les premières pages d’une première grande course de voile. Pour moi, elle deviendra la course la plus difficile en solitaire, comme l’est aujourd’hui le Vendée Globe. Le faire en Ultim, avec ces bateaux-là, c’est beaucoup plus dur, beaucoup plus intense. On va potentiellement faire le tour du monde un mois de mer en moins, c’est incroyable.