Comment le Poulidor des fléchettes a gagné la finale mondiale la plus folle de tous les temps
FLECHETTES•L’anglais Michael Smith est devenu champion du Monde de fléchettes pour la première fois grâce à une manche « exceptionnelle » lors d’une finale « historique » face au triple champion du Monde Michael Van GerwenAdrien Max
L'essentiel
- Michael Smith est devenu pour la première fois champion du Monde de fléchettes, mardi.
- L’Anglais a réalisé une manche parfaite en réalisant 501 points en seulement neuf fléchettes.
- Il conjure ainsi le sort après une dizaine de finales perdues dans différents tournois majeurs de fléchettes.
Vous avez aimé le scénario loco loco de la finale de la Coupe du monde de football entre la France et l’Argentine ? Attendez qu’on vous raconte celui de la finale des championnats du Monde de fléchettes, qui a vu l’anglais Michael Smith devenir mardi champion du monde pour la première fois à la faveur d’un match « historique » selon tous les observateurs de la discipline. Nous-même, qui n’y connaissions rien avant ce matin, matons en boucle la troisième manche - il en faut trois pour un set, et sept sets pour gagner le match- tout simplement « exceptionnelle » entre les deux champions : un tableau de Van Gogh, une sculpture de Rodin, une montée dans les aigus de Daniel Balavoine, choisissez la métaphore qui vous plaît.
MAIS AVANT L’ORGASME UN POINT REGLEMENT. On vous explique comment réaliser une manche parfaite de 501 points en neuf fléchettes, appelée par les puristes « nine-dart finish », à (ne pas) prononcer avec l’accent du Kentucky de Kylian Mbappé :
- Les joueurs doivent réaliser le plus gros score possible lors des deux premiers « jetés » de trois flèches, généralement trois triples 20. Soit 501 - 180 x 2 = 141 points.
- Lors du dernier lancé avec 141 points, qui doit obligatoirement être conclu par un double, les joueurs ont alors cette possibilité pour atteindre 0, et remporter la manche : triple 20, triple 19 et double 12, ou triple 20, triple 15 et double 18.
- Mais les joueurs préfèrent généralement entamer le dernier lancé avec 144 points (il faut alors faire deux triples 20 et un triple 19 lors du deuxième lancé) puisqu’il est plus facile pour eux de finir lors du troisième lancé avec deux triples 20, puis un double 12. Et ainsi viser deux zones, plutôt que trois comme vu lors de l’exemple précédent.
On en revient à mardi soir et la troisième manche de la finale : 1’34 de folie furieuse à l’Alexandra Palace de Londres rempli jusqu’aux ceintres.
» Premier jet : le Néerlandais triple champion du monde, Michael Van Gerwen, met immédiatement la pression à Michael Smith en réalisant 180 points, le plus gros score possible, grâce à trois triples 20.
Le ton est donné, mais c’était sans compter sur l’Anglais, qui lui répond du tac au tac sans broncher avec 180 points également dans la besace.
» Deuxième jet : comme à son habitude, le triple champion du monde continue à mettre la pression sur son adversaire, tout en se mettant dans les meilleures conditions pour le dernier lancé en allant chercher deux triples 20, et un triple 19.
Pas de quoi faire sourciller Michael Smith, qui lui fait le choix d’enchaîner les triples 20 à trois reprises devant une foule en plein délire pour descendre à 141 points, une position un peu moins confortable que son adversaire comme on l’a vu plus haut.
» Troisième jet : Mieux placé en théorie avec seulement deux zones à viser (deux triples 20 et un double 12), le Néerlandais fait mouche sur ses deux premières flèches… mais manque à quelques millimètres le double 12, qui lui aurait permis de conclure la manche ! Smith, qui doit donc viser trois zones différentes s’essuie la main droite sur sa jambe, souffle entre ses doigts, et atteint le triple 20, puis le triple 19… avant de conclure avec un double 12 qui fait littéralement fondre un fusible au public et au commentateur : « La manche de fléchette la plus incroyable que vous vivrez dans votre vie », RIEN DE MOINS M’SIEURS DAMES.
« Ce n’est jamais arrivé dans l’histoire »
501 points en neuf fléchettes dans ces conditions, cela ressemble bien à une manche « exceptionnelle » confirme Thibault Tricole, le seul français à vivre des fléchettes en France. « Réussir en neuf fléchettes est de moins en moins rare tant le niveau global ne fait que progresser. Mais là, c’est lors des championnats du Monde, et avec la pression les joueurs loupent plus souvent. Ce qui marque les esprits c’est que les deux joueurs se suivent d’aussi près sur une même manche. En général quand un joueur parvient à faire 180 en une volée ca met la pression sur l’adversaire, qui loupe plus facilement. Ce n’est jamais arrivé dans l’histoire des fléchettes qu’un joueur parvienne à faire deux volées avec trois triples et que l’adversaire y réponde, d’habitude il craque. C’est très rare de voir deux joueurs à ce niveau-là, et que Smith réussisse à finir lors de sa troisième volée en finale des championnats du Monde, c’est tout simplement exceptionnel. Tout le monde pensait qu’il allait forcément craquer ».
Parce que figurez-vous que Michael Smith était jusqu’alors considéré comme le « Poulidor des fléchettes », avec à chaque fois des défaites lors de la dizaine de finale de tournois majeurs auxquels il a participé. Au point d’être même parfois moqué par les fans. Jusqu’à mardi donc, puisque non content d’avoir réalisé le coup parfait lors de la troisième manche, il n’a jamais relâché sa concentration pour finalement remporter le match, et son premier titre mondial.
« Tout le monde est d’accord pour dire que c’est une finale historique en matière de jeu produit, et de la présence des deux joueurs qui sont finalement le plus en forme cette année. Mais comme dans tous sports, les finales sont toujours particulières à jouer, on l’a bien vu à la Coupe du monde de foot, c’est parfois compliqué de se mettre dedans. Les deux joueurs ont démarré très fort, en maintenant une constance dans l’excellence, malgré les deux heures de jeu », estime Thibault Tricole. »
Donner de la visibilité
Swann Borselino, journaliste et consultant pour la chaîne l’Equipe sur les fléchettes, tout en pratiquant la discipline, place tout simplement cette finale « tout en haut en matière de jeu », et la troisième manche comme « la plus belle manche de l’histoire ».
De quoi donner un petit coup de boost à la discipline en dehors de l’Angleterre, le pays des fléchettes, et des Pays-Bas et de l’Allemagne, qui réussit à remplir des salles de 30.000 personnes pour certaines compétitions. « On a un train de retard en France par rapport à l’étranger. Mais ce genre de faits marquants peut permettre de faire parler des fléchettes et donner une certaine visibilité », avance Thibault Tricole. Le joueur de fléchette français essaye d’y contribuer en tentant de se qualifier pour les prochains championnats du monde, « parce qu’il n’y a rien de mieux que des Français qui y participent pour faire connaître la discipline ». Promis, le jour où ça arrive, on sera les premiers à liver.



















