«Certains mangent du cassoulet exprès»… Entre pets, déconcentration et intimidation, le monde sans pitié des fléchettes

COMPET L’histoire qui nous arrive d’Angleterre met en lumière des pratiques plus que douteuses dans le milieu de la fléchette…

B.V.

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Pryce (à gauche) a manqué de fair-play face à Anderson
Pryce (à gauche) a manqué de fair-play face à Anderson — SIPA
  • Ce week-end à Wolverhampton, deux matchs de fléchettes ont donné lieu à de drôles de polémiques.
  • 20 Minutes vous raconte les coulisses d'un milieu sans pitié.

« Il me faudra deux nuits pour que cette odeur s’enlève de mon nez ». Voilà donc l’affaire du week-end en Angleterre : deux joueurs professionnels de fléchettes qui s’accusent mutuellement d’avoir pété en pleine finale de Grand Chelem pour déconcentrer l’adversaire. On vous entend vous marrer et on a déjà lu tous les jeux de mots possibles (« l’affaire fait grand bruit », « un mauvais vent souffle sur les fléchettes »), mais derrière le rire, chers amis, la vérité est sombre, très sombre. Ce lundi un peu mou à la rédac (franchement, on s’en fout du France-Uruguay de demain non ?) a permis à 20 Minutes de mener une enquête sur les pratiques cafardeuses du monde des darts. PEGI 16.

Le chaos est donc venu de Wolverhampton, où se tenait ce week-end l’un des plus gros tournois de l’année. Attention, là-bas, les fléchettes, c’est du sérieux. On joue pour des millions de pounds et devant à peu près autant de téléspectateurs. Après l’épisode du pet vendredi entre Wesley Harms et Gary Anderson, on retrouve ce même Anderson abattu dimanche soir après sa défaite en finale contre Gerwin Price. Le public hue le vainqueur, dont le comportement agressif et toxique aurait rendu dingue son adversaire.

Price se défend : « Il n’arrive pas à jouer contre moi. Il ne fait que geindre dès que je fais ça où ça. Concentre-toi sur ton propre jeu ». Bonne ambiance. Et visiblement, c’est un peu tout le temps comme ça dans le milieu. « « Son comportement a été jugé comme honteux pour une partie de fléchettes, estime Franck Guillermont, l’un des rares semi-pro français. Il criait alors qu’il n’y avait pas besoin, au lieu de sortir normalement de son pas de tir, il fait un pas de côté et bouscule légèrement l’autre, etc. Il a cherché à sortir son adversaire du match : quand un joueur est trop fort, un cran au-dessus, on essaye de trouver des techniques pour le déstabiliser. »

« Ça arrive très fréquemment que des joueurs aient des petits trucs mais ça se voit surtout à un gros niveau où les gens sont sans pitié car il y a de l’argent à gagner, enchaîne Michel Boulet, membre de l’équipe de France. Ce n’est pas très sportif, on est bien d’accord. Hier soir, Pryce a eu une attitude de merde, il faut bien le dire, et ce n’est pas le premier à se montrer hautain, agressif, à marquer des temps d’arrêts longs pour casser le rythme ».

« Il suffit qu’une mouche passe »

Ou à péter, par exemple. L’anecdote est drôle, mais le pet foireux fait partie de l’arsenal habituel du joueur de fléchettes, particulièrement en fléchettes électroniques, où l’on joue dans des endroits plus confinés qu’en traditionnelle. « Certains mangent du cassoulet exprès », se marre Guillermont. Il faut comprendre que comme le tir à l’arc, l’ultra-précision des fléchettes nécessite une concentration maximale dans la routine du geste. « Les joueurs sont habitués à jouer à un rythme pour que le lancer soit naturel », assure Michel Boulet. Cassez ça, vous cassez un joueur.

« Quelques-uns qui sont professionnels à ce niveau-là, enchaîne Lionel Maranhao, récent vainqueur de la Coupe de France. Le match court bien et dès qu’ils se font dominer, ils cassent leur tige, mettent du temps à récupérer leur fléchette, ou à revenir sur le pas de tir en allant par exemple boire un verre d’eau quand c’est leur tour. Quelques joueurs sont imperturbables. D’autres, il suffit qu’une mouche passe… »

Franck Guillermont se souvient lui-même avoir déjà tenté le coup : « J’étais face à un joueur qui jouait vite et je jouais même moins vite, mais face à lui j’ai fait exprès de prendre mon temps pour jouer. On a 1 minute 30 pour lancer ses trois fléchettes, j’allais jusqu’au bout de ce temps pour casser son rythme. C’est légal, mais pas bien vu. »

Un petit mot doux à l'oreille ?
Un petit mot doux à l'oreille ? - SIPA

A dire vrai, c’est tellement « légal mais pas bien vu » que ça en devient n’importe quoi. L’an passé, un Anglais a fini par attraper son adversaire à la gorge à la suite d’une rencontre tendue. L’anti-jeu fait-il partie du jeu ? « On aimerait bien un peu plus de sportivité, coupe Franck Guillermont. Récemment, des joueurs ont fait une pancarte dans laquelle ils disaient : "tu respectes le jeu, tu respectes l’adversaire mais tu te respectes toi-même". Le minimum c’est une bonne tenue. »

Dix à quinze bières par compétition

La fléchette est un sport plus difficile qu’il n’y paraît, très concurrentiel aussi. Chaque année, plusieurs athlètes sont contrôlés positifs, entre autres, à la cocaïne. La norme est aussi de boire beaucoup d’alcool. Ce qui pourrait expliquer certains comportements, d’ailleurs. « Nous avons pu faire les mondiaux en doublette récemment, et on nous met à disposition une buvette perso pour boire tranquillement », raconte Lionel Maranhao. « Dès qu’il y a de la pression, au niveau de la main ça se sent tout de suite avec des fléchettes qui pèsent entre 16 et 19 grammes, détaille Guillermont. Si on commence à s’alcooliser, on s’enlève la pression. Un ou deux verres c’est le minimum, sur une compétition de plusieurs heures, je peux boire entre dix et quinze bières. »

Ce qui n’arrange certainement ni le transit ni la retenue des malintentionnés.