Coupe du monde 2022 : Les navettes aériennes, « c’est comme prendre le métro » jusqu’à Doha

FOOTBALL L’aéroport international Hammad de Doha s’est mué en hub pour supporteurs le temps d’une Coupe du monde, en dépit de toute considération pour les enjeux environnementaux

William Pereira
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Un vol Qatar Airways (illustration)
Un vol Qatar Airways (illustration) — ' Fabrizio Gandolfo / SOPA Image
  • Pour gérer le flux de supporteurs au Qatar, un système de navettes aériennes a été mise en place entre l’émirat et ses pays voisins
  • Une réussite pour les habitants des pays locaux, mais un désastre environnemental avant tout

De notre envoyé spécial à Doha,

Dans le coin bleu, Mehdi Balamissa et Gabriel Martin, 25 et 26 ans, des cuisses en acier et un cardio de compétition. Ensemble, ils ont avalé 7.300 bornes à vélo depuis Paris pour rejoindre le Qatar. Une aventure humaine avec « forcément un message écologique derrière », dira le second. Dans le coin rouge – vert en l’occurrence – Muhammad, à peu près le même âge, un maillot de l’Arabie saoudite sur les épaules et pas une goutte de sueur au front. Il habite à l’Est de la péninsule et a pris l’avion en provenance de Dammam, à 350 kilomètres de Doha. Quelques heures plus tard, il a fait le même chemin dans le sens inverse après avoir vu, entre les deux, son équipe nationale perdre de deux buts contre la Pologne de Lewandowski.

Une prouesse aérienne et un désastre environnemental rendus possibles par la mise en place de vols navettes entre Doha et plusieurs pays du Moyen-Orient pour les détenteurs de billets pour la Coupe du monde 2022. Une manière de gérer le million et demi de supporteurs de passage dans l’émirat et pas toujours faciles à loger au Qatar même. Les vols disponibles sont quotidiens le temps de la phase de groupe, puis passent à quatre jours par semaine à l’occasion des 8es pour retomber à deux jours dès les quarts.

Nombre de vols par jour et par pays :

Dubaï : 60 vols

Oman : 48 vols

Arabie Saoudite : 40 vols

Koweït : 20 vols

Des passagers sans valises

Samedi, aéroport international de Doha. Le « meilleur au monde » (en 2022), nous rappellent des affiches gigantesques présentes un peu partout. Pratique au cas où on aurait oublié l’information depuis le dernier panneau, trois mètres en amont. Il est 11h, et le coup d’envoi d’Arabie saoudite-Pologne est à 16h. Les compagnies aériennes recommandent d’arriver au moins quatre heures avant le coup d’envoi et de prendre un vol retour au moins quatre heures après le coup de sifflet final. Pour peu qu’un vol soit retardé, on peut vite se mettre dans l’embarras en ne prévoyant pas large même si, a priori, les compagnies aériennes ont mobilisé leurs forces vives pour que les choses se passent bien. Didier, pilote expatrié chez Qatar Airways a l’habitude des longs courriers. « Mais pendant la Coupe du monde, je suis amené à assurer des vols dans la région au rythme d’un ou deux par jour. Et c’est pareil pour le personnel de cabine. »


Riyadh, le Koweït, Dammam et Dubaï sont des villes qui reviennent souvent.
Riyadh, le Koweït, Dammam et Dubaï sont des villes qui reviennent souvent. - W.Pereira

Comme un symbole, un logo géant du Mondial 2022 accueille les arrivants qui viennent de franchir la douane. Des Mexicains venus de Dubaï demandent à être pris en photo avant de filer. « Clic », « merci, c’est par où les taxis ? » « A gauche. » Juste à côté, les informations fusent sur le panneau d’affichage. Des arrivées toutes les dix à quinze minutes. Les longs courriers se comptent sur les doigts d’une main et se retrouvent noyés dans un flot de lignes consacrées aux navettes. Saoudiens et Polonais apparaissent, la plupart n’ont qu’un sac à dos. Un fardeau que ne s’est pas imposé Muhammad, d’autant plus que certaines compagnies interdisent les bagages à main au-delà des 7kg. Inutile de s’encombrer.

« Pour moi, c’est comme si je venais de prendre un bus ou un métro. Je pars le matin, je rentre le soir. A 8h, j’étais encore chez moi en train de prendre le petit-déjeuner, et là je suis en train de vous parler. C’est super. » « Tout s’est bien passé, c’est super rapide. Et il y avait une bonne ambiance à l’intérieur, ça chantait pas mal », raconte Ziyad, le pas pressé au côté de son ami Saed. « Je dois foncer au métro, si vous voulez continuer, suivez-nous ».

100.000 à 200.000 tonnes de CO2 sur la première quinzaine

Quitte à ressembler à Elise Lucet à interroger des gens en courant, autant poser les questions qui fâchent. Au pif, l’écologie, l’empreinte carbone, tout ça. Le genre de chose dont on ne se soucie guère au Qatar, où les larges routes grouillent de SUV et les clims gigantesques des stades frigorifient des Occidentaux frustrés par ce froid aussi artificiel qu’inutile (au moins le soir). Le tout pour un bilan de 32,5 tonnes de CO2 émises en moyenne par habitant, un record du monde encore plus dur à aller chercher que les 9’’58 d’Usain Bolt.



En Arabie saoudite, on n’est pas mal non plus. 19 tonnes par an et par habitant. Forcément, ça se ressent dans un discours parfois plus empreint de méconnaissance que de mauvaise volonté. Saed : « Franchement non, je ne me suis pas posé la question de l’environnement. Mais c’est un vol court, même pas une heure, donc ça va, non ? » Plus sensible à la question, un couple d’Argentins se flagelle, mais pas trop. « On est à Dubaï, on a deux matchs. On sait que ce n’est pas génial pour la planète, mais on ne pouvait pas louper la dernière de Messi. » Un argument auquel seront sûrement réceptifs les ours polaires.

Bilan carbone par voyageur (en classe éco)

Dammam - Doha : 0,220 tonne

Riyadh - Doha 0,300 tonne

Dubai – Doha : 0,265 tonne

A vue d’œil, ces chiffres paraissent presque raisonnables. Mis bout à bout, c’est une autre affaire. Selon Le Monde, Les navettes seront responsables de 100.000 à 200.000 tonnes de CO2 sur les deux premières semaines de la compétition. Au total, la FIFA estime les émissions de CO2 pendant la Coupe du monde à 3,6 millions de tonnes. Un bilan carbone largement sous-estimé selon les organisations spécialisées Greenly et Carbon Market Watch, qui tablent sur 5 à 6 millions de tonnes de CO2. Remarquez, ça aurait pu être pire si Mehdi Balamissa et Gabriel Martin n’avaient pas fait la route à vélo.