AJ Auxerre : « Avec moi, l'AJA ne serait pas descendue en L2 », assure Guy Roux
INTERVIEW•Toujours aussi enthousiaste à l'heure de se raconter, Guy Roux est revenu sur sa carrière d'entraîneur à Auxerre et évoque la vie de l'AJA après luiPropos recueillis par William Pereira
Un rayon de soleil transperce l’eau limpide de la piscine Molitor, où l’on contemple non sans jalousie quelques privilégiés enchaîner les longueurs. Derrière nous, une grande salle, une table ovale à peine plus petite, Guy Roux, et une vanne bien sentie. « Vladimir Poutine nous attend à l’autre bout, c’est ça ? » L’ancien entraîneur de l’AJ Auxerre sait encore plaisanter et se vante d’avoir toute sa tête. Suffisamment pour assurer, du haut de ses 83 ans, la tournée médiatique précédant la diffusion sur Prime Vidéo du documentaire « Guy Roux, une histoire de France ».
Une évidence pour une sommité qui aime se raconter et le fait avec une certaine adresse. Du story-telling comme on n’en fait plus, avec, tout de même, une incontrôlable propension au radotage. Mais au milieu d’un océan d’histoires sur son enfance, Radio Londres et le Général de Gaulle, il y avait bien la place pour un peu de football.
Qu’est-ce qui vous a plu dans l’idée de faire ce docu ?
D’abord, ma nature. Je suis un communicant, j’ai toujours été expansif. J’ai parlé très tôt. J’ai mes expressions, pas toujours catholiques certes, mais j’ai toujours parlé plutôt correctement français. Mon grand-père m’avait dit de ne pas jurer. Il me disait qu’il fallait trouver des expressions avec des mots corrects si on voulait faire mal. Ça m’a beaucoup servi dans ma profession de footballeur et d’entraîneur. Au lieu de gueuler « oh arbitre, penalty », je lui disais « M. l’arbitre, qu’est-ce que vous faites de la loi 12 ? ». Et ils étaient démontés face à ça.
Vous avez aussi connu une longue carrière médiatique.
Les médias m’ont toujours fasciné, je ne sais pas pourquoi. La communication a toujours fait partie de ma vie. Quand je suis devenu agent d’assurances, parce qu’il fallait bien gagner sa vie quand j’étais jeune entraîneur d’un club qui n’avait pas d’argent, j’étais à la jeune chambre économique des moins de 40 ans. Là-bas, on a fait venir un gars spécialisé dans l’art oratoire qui nous avait appris à parler selon le nombre de personne et la configuration de la salle dans laquelle on était.
Comment on parle aux joueurs dans un vestiaire ?
Moi, j’avais organisé le vestiaire en U avec le tableau dans mon dos mais avec du recul pour les avoir bien tous en vue. Tout ça pour dire que cette expérience m’a permis d’avoir un bagage technique comme si j’avais fait une école. Et puis après, mon apparition dans les médias m’a permis de perfectionner encore plus ça. D’ailleurs, mis bout à bout, j’ai une carrière médiatique plus longue que celle d’entraîneur de foot.
Laquelle avez-vous préféré ?
Oh, les deux. Ce que j’aime bien, c’est le foot.
Qu’est-ce que ça aurait donné, Guy Roux entraîneur en 2022 ?
Déjà, moi je serais pas descendu en Ligue 2. J’ai fait 25 saisons de D1, dont une entrecoupée de ce qu’on qualifierait aujourd’hui de burn-out. Sur 25 années, si vous faites la moyenne des places auxquelles j’ai terminé, ça fait 5,60 sur 18 ou 20 équipes. Donc mathématiquement, je n’aurais jamais laissé le club aller où il est allé. Ça fait 16 ans que j’ai arrêté, il y a eu des années catastrophiques.
Ça vous a fait mal de voir l’AJA hors de la L1 pendant une décennie ?
Oui, bien sûr. D’autant plus qu’on ne m’a pas fait de cadeaux à mon départ. Quand j’étais en poste, j’avais le pouvoir technique et médiatique absolu et, ça a fait beaucoup de jalousie. Donc quand je n’y étais plus, on me l’a fait payer. J’ai été écarté complètement alors que j’aurais aimé être consulté plus souvent. Au lieu de ça, j’ai dû les regarder, impuissant, faire des erreurs.
Par exemple ?
Prendre le mauvais entraîneur. Je ne citerai pas de nom parce qu’il travaille encore, le pauvre. Mais de mon point de vue, c’était un entraîneur qui nous menait tout droit vers la catastrophe. Ou bien un mauvais président qui ne sait pas compter, ou des erreurs politiques comme faire la guerre au maire. Je pense que j’aurais eu un meilleur jugement là-dessus. Bon, il faut dire que j’ai été chanceux en mon temps, moi. J’ai connu deux présidents : un pendant un an, l’autre pendant 41 ans. Ce président, c’était M.Hamel. C’était un très gros travailleur qui avait l’amour du club.
Et que pensez-vous de la direction actuelle ?
Je pense que le club est très bien dirigé. Il est dirigé par un industriel chinois dont on ne connaît pas très bien le chiffre. On dit que c’est des milliards… Il fait des canettes de coca et de bières pour le monde entier. Il ne venait plus depuis deux ans à cause de la pandémie, mais récemment il est revenu à Auxerre et c’est grâce à lui qu’ils sont remontés. Il est impliqué. Au départ, évidemment ce n’était que des capitaux.
« Et d’ailleurs pour l’anecdote, c’est quand même moi qu’ils sont venus voir avant de racheter le club. Il y a eu une réunion aux Champs-Elysées, chez un avocat. Il m’a demandé : « combien il faut pour se maintenir en deuxième division ? ». Je lui donne un chiffre. Ensuite, on me demande combien il faut pour monter en L1. Je donne un autre chiffre. Puis pour se qualifier en Coupe d'Europe, là j’ai dit qu’il fallait compter 100 millions de plus. Et puis pour gagner la Coupe d'Europe, je lui ai dit : « les Emirats arabes unis essayent depuis 20 ans avec le maximum d’argent et ils n’y arrivent pas. » »
Votre AJ Auxerre, c’était un peu l’inverse. Pas énormément de moyens, mais une structure forte, sur laquelle vous aviez la mainmise.
Parfois, on délaisse le côté structurel quand on façonne des clubs. L’AJ Auxerre était un petit patronage de curés qui jouaient en soutane avec des gamins sur des terrains vagues ou dans une place publique d’Auxerre. L’année où je l’ai repris, il y avait 70.000 francs de budget annuel et quatre équipes. Aujourd’hui il y a 28 équipes et le budget de 32 millions d’euros. Ça s’est construit petit à petit. Et moi, au milieu de ça, j’ai toujours pensé à ma formation. Quand j’étais en DH, que je gagnais 600 francs par mois et que j’avais mon cabinet d’assurance à zéro client, c’était dur.
Je mettais chaque semaine dans une boîte un petit billet et à la fin de l’année j’allais dans un club étranger. Je suis allé à Kiev, Hambourg, Milan, au Barça à l’époque de Cruyff. Là-bas, je posais des questions, comme j’avais une bonne tête de jeune homme plutôt sympa, j’étais toujours bien reçu. Je parle pas trop mal allemand, mal anglais et je ne parle ni russe, ni espagnol. Mais je trouvais des gens qui parlaient français. C’étaient des voyages que je préparais tout au long de l’année et qui m’ont servi dans le développement des méthodes. Mais j’ai fini par développer les miennes, aussi.
Comme quoi ?
La veille de matchs de Coupe d'Europe, je disais à mes joueurs : « on va faire l’exercice le plus con qui soit. On va faire des têtes. » Je mettais deux joueurs, un aux 18m, l’autre dans le rond central et le premier devait envoyer un long ballon que le second devait reprendre de la tête. Je voulais que mes joueurs aient le goût du duel, parce qu’en Europe, quand vous jouez des grands Danois et Suédois d’1m92, vous n’aviez pas le choix que d’y aller à fond.
Pour en revenir à l’aspect structurel, vous aviez été précurseur certains aspects, notamment en ce qui concerne la récupération des joueurs, avec cet avion privé qui vous permettait de rentrer plus vite après les déplacements.
(Il coupe) Et avant ça, on avait un car à couchette pour les déplacements. On me disait que j’étais fou, que c’était trop cher pour le club, qu’il fallait prendre un car classique mais on faisait le compte de la manière la plus raisonnable possible. Et puis, les joueurs étaient amateurs à l’époque. Ils travaillaient le lendemain, donc ils devaient dormir. Il fallait le prendre en compte. Quand il y a eu l’avion, les dépenses étaient encore plus minutieusement calculées.
« C’est aussi pour ça que j’espionnais mes joueurs et ne voulais absolument pas qu’ils aillent en boîte de nuit. On investissait trop d’argent dans la récupération pour qu’ils puissent se permettre de ruiner nos efforts ! »
Avec les réseaux d’aujourd’hui, ça aurait été limite trop facile pour vous de garder un œil sur vos joueurs, non ?
Les réseaux sociaux ont été inventés à Auxerre (rires) ! J’avais mes réseaux à moi. Je connaissais les personnes qui travaillaient au péage autoroutier, j’avais des informateurs. Mais je ne m’en servais pas que pour mes joueurs. J’avais une hantise : je ne voulais pas qu’un seul arbitre soit agressé à Auxerre. Alors j’ai mis en place ma milice personnelle, des videurs de boîte de nuit, des mecs qui faisaient du kick boxing, qui ne frappaient pas au visage pour ne pas laisser de traces, mais repoussaient avec la paume ou le pied sur le thorax, au cas où. Au coup de sifflet final, il y en avait deux qui allaient se précipiter vers le juge de touche le plus loin pour le protéger. Ça se passait comme ça.
Voilà quelques années que vous êtes parti, et on a cette curieuse impression que votre aura pèse toujours sur le club. Vos successeurs entraîneurs, comment le vivent-ils ?
On en est au sept ou huitième entraîneur depuis que je suis parti. Tout ça a eu le temps de s’estomper.
Et que pensez-vous de Jean-Marc Furlan ?
Il est très bien. C’est un entraîneur très professionnel, avec beaucoup de caractère. Il n’y a pas si longtemps, on a eu une discussion au cours de laquelle je lui avais dit qu’on [l’AJA] perdait beaucoup de points en faisant sortir ses meilleurs joueurs à 5-10 minutes de la fin du match. D’après moi, les meilleurs joueurs ne devaient pas être remplacés. Ce à quoi il m’a répondu : « t’occupes pas de ça. Ce qui compte à mes yeux, c’est d’avoir 17-18 joueurs qui tiennent la saison. Si je fais ce que tu me dis, je vais en perdre 7 sur blessure ».
Et il avait raison ! On est montés, donc il avait raison. Et je suis très content qu’il ait eu raison, je jubilais. Le club est entre de très bonnes mains avec Jean-Marc. Mais maintenant, tout est plus dur avec la présence de clubs-états qui injectent des capitaux, y compris à Auxerre. Mais c’est un virage qu’il fallait prendre, c’est la vie.



















