Triathlon : Qui sont les rares « Ironwomen » prêtes à se confronter aux hommes sur le redoutable Alpsman d’Annecy ?

SPORT EXTREME Parmi les 280 triathlètes inscrits sur la formule XXL de cet Ironman haut-savoyard (3,8 km de natation, 183 km de vélo et 42 km de course à pied), qui débute samedi (5h30) à Annecy, 18 femmes sont de la partie

Jérémy Laugier
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La partie à vélo de l'Alpsman est selon les organisateurs l'équivalent d'une «grosse étape du Tour de France», avec 183 km et 4.468 m de dénivelé positif.
La partie à vélo de l'Alpsman est selon les organisateurs l'équivalent d'une «grosse étape du Tour de France», avec 183 km et 4.468 m de dénivelé positif. — C.HUDRY
  • L'Alpsman, qui tire son inspiration du mythique Norseman norvégien, se déroulera samedi, avec un départ à 5h30 dans l'eau glacée du lac d'Annecy.
  • Ce terrible Ironman, qui se compose dans sa version XXL de 3,8 km de natation, 183 km de vélo et 42 km de course à pied, attire cette année 18 femmes.
  • Celles-ci racontent à 20 Minutes leur passion pour le triathlon et leur place à trouver dans un peloton résolument masculin.

Ironman, Embrunman, Norseman, Alpsman… Rien qu’à l’appellation des plus redoutables épreuves de triathlon au monde, les femmes peuvent se demander si elles sont bien à leur place sur ces formules de courses XXL. Pour l’Alpsman, elles ne seront que 18 (sur 280 participants), sans la moindre professionnelle, à se jeter d’un bateau dans le lac d’ Annecy, en pleine obscurité, samedi à 5h30. En route alors pour plus de 13 heures d’une épreuve extrême, avec au menu 3,8 km de natation, 183 km de vélo (l’équivalent d’une « grosse étape du Tour de France » selon les organisateurs, avec 4.468 m de dénivelé positif), et 42 km de course à pied (un marathon quoi), avec en bonus track les 1.280 m de D+ d’ascension finale jusqu’au Semnoz pour les mieux placées.

Victorieuse de l’Alpsman l’an passé en 13h37, Elodie Davy avait eu le plaisir de faire partie des deux femmes top finishers, à savoir ayant fait sonner avant 17h30 la fameuse cloche du Tournant, qui permet d’accéder au sommet du Semnoz via 16 km de grimpette. « C’est un sacré défi pour tout le monde, pas que pour les femmes, raconte l’athlète nantaise de 39 ans, qui remettra son titre en jeu samedi. Personnellement, j’ai attaqué le triathlon il y a dix ans avec le format L et non S. On sent beaucoup de respect de la part de nos concurrents masculins, même si on voit des réactions d’orgueil de certains hommes, quand je les double à vélo. Ils se rendent bien compte qu’une triathlète peut être compétitive aussi sur les plus longues distances. »

« Sur l’ultra, les écarts se réduisent souvent entre hommes et femmes »

D’ailleurs, la performance en 2021 de cette éducatrice sportive en maison de retraite l’a classée 21e au classement scratch (hommes et femmes confondus). Une nouvelle preuve, à l’image de la 7e place au général de Courtney Dauwalter sur l’UTMB 2021, que les femmes ont leur mot à dire sur des formats extrêmes.

« C’est pour ça que c’est un peu rageant quand des Ironman communiquent seulement sur les distances courtes auprès du public féminin, note Marine Rosselle (32 ans), qui va découvrir l’Alpsman XXL samedi. On sait que sur les distances ultras, les écarts se réduisent souvent entre hommes et femmes. Mais quand je vois des organisateurs inciter les femmes à s’inscrire sur une certaine distance, ça m’incite à viser celle au-dessus. »

« Je ne nagerai peut-être plus du tout de ma vie ! »

Maman de jumelles de 8 ans, l’enseignante haut-marnaise va s’élancer dans l’eau frisquette du lac d’Annecy « pour le dépassement de soi ». Habituée aux grosses courses cyclistes, puisqu’elle a remporté l’an passé la Race across France (1.100 km et 20.000 m de D+ en autonomie complète bouclés en trois jours et 6 heures), elle vient donc passer le test XXL en triathlon à Annecy.

Marine Rosselle, ici lors de sa victoire l'an passé sur la Race across France.
Marine Rosselle, ici lors de sa victoire l'an passé sur la Race across France. - Mickael Gagne

« C’est LE truc à atteindre dans cette discipline, s’enthousiasme-t-elle. Les gens qui finissent cette course sont perçus comme des fous. Ce n’est pas quelque chose que je m’imaginais pouvoir viser un jour mais je ne me mets pas de barrière. Quand j’annonce les distances, je vois les yeux de mes amis s’écarquiller. Et puis sincèrement, je n’aime pas nager, donc à partir de dimanche, je ne nagerai peut-être plus du tout de ma vie ! »

« Les départs simultanés dans l’eau peuvent impressionner »

C’est justement cette épreuve initiale qui cristallise l’appréhension des triathlètes féminines participant à un Ironman. « Au vu de la différence physique énorme avec les hommes, les départs simultanés dans l’eau peuvent impressionner, indique Elodie Davy. On se retrouve au milieu d’hommes qui nous attrapent un pied sans s’en rendre compte. »

Elodie Davy est la tenante du titre sur l'Alpsman.
Elodie Davy est la tenante du titre sur l'Alpsman. - Pixalpes photography

C’est pourquoi à la différence de l’Alpsman, certaines courses préfèrent avancer, voire retarder de 10 minutes le départ des athlètes féminines par rapport à celui des hommes. Pas forcément l’idée du siècle, à en croire Christine Dugelay (53 ans), inscrite pour l’Alpsman et finisher de deux autres Ironman XXL.

Lors du format M à Aix-les-Bains, où on part 10 minutes avant les hommes, j’ai cru que j’allais me noyer tant je me suis littéralement fait nager dessus quand les gars m’ont rattrapée. Et quand on part après tout le monde, l’eau a été tellement brassée qu’on nage dans la boue, et qu’on se retrouve à risquer de faire une course un peu seule. Mais bon, la mass start, c’est l’horreur, de la baston, même quand je me décale le plus possible, quitte à perdre un peu de temps. »

« Mes enfants me prennent pour une gentille folle »

Mère de trois enfants, cette manager dans l’agroalimentaire en région lyonnaise a eu le déclic lorsque son conjoint lui a acheté un vélo en 2016. Christine Dugelay s’entraîne désormais 15 heures par semaine en moyenne, 6 jours sur 7, et a même un coach.

A 53 ans, Christine Dugelay sera la doyenne des participantes, samedi pour sa première inscription sur l'Alpsman.
A 53 ans, Christine Dugelay sera la doyenne des participantes, samedi pour sa première inscription sur l'Alpsman. - Coralie Martin

« Je cherchais une discipline à risques et j’aime cette pression qu’on se met pendant les six mois de la préparation d’un Ironman XXL, apprécie celle qui se qualifie d’"Ironwoman". Mes enfants me prennent pour une gentille folle, surtout que je n’ai pas du tout un physique de nageuse, puisque je mesure 1,50 m. Je suis bien la preuve que la régularité aux entraînements paie, et qu’on peut se lancer dans le triathlon quel que soit son physique. »

« Des encouragements multipliés par dix quand on est une femme »

Un constat partagé par Lorena Rondi (28 ans), « très peu sportive » avant de se lancer à fond dans l’aventure du triathlon en 2017. « L’équitation était le seul sport que je pratiquais jusqu’à l’adolescence, et mon coach trouvait alors que je n’avais pas assez de souffle pour cette discipline », sourit la jeune Annécienne, finisher l’an passé du monstrueux Embrunman, « le défi d’une vie », et tournée vers son premier Alpsman. « Dans pareille course ultra, on passe par toutes les émotions, c’est vraiment ce que je recherche, poursuit celle qui travaille dans le marketing événementiel outdoor, et qui s’entraîne souvent sur sa pause déjeuner. Il ne faut vraiment pas se mettre de limites dans ses objectifs, tant qu’on se prépare à fond. »

Lorena Rondi, qui vit à Annecy, va tenter de venir à bout de l'Alpsman samedi, un an après avoir bouclé le mythique Embrunman.
Lorena Rondi, qui vit à Annecy, va tenter de venir à bout de l'Alpsman samedi, un an après avoir bouclé le mythique Embrunman. - Lorena Rondi

Finalement, comment ces 6 % de femmes sur un Ironman XXL comme l’Alpsman (contre 37 % sur la formule courte Experience) vivent-elles leur isolement dans un peloton masculin ? « En tout cas, je ne ressens pas du tout de machisme dans ces épreuves », tranche Marine Rosselle. « Durant la course, les encouragements sont multipliés par dix quand on est une femme, apprécie Lorena Rondi. Les mentalités évoluent peu à peu, même si des courses cyclistes ont choisi de créer des formats exclusivement réservés aux femmes et bien entendu courts. Cela ne fait que renforcer les inégalités hommes-femmes. On a autant notre place que les hommes sur ces épreuves XXL. » « Baston » de départ dans l’eau glacée annécienne mise à part, Elodie, Marine, Christine, Lorena et les autres « Ironwomen » donneront tout pour tenir tête aux hommes samedi.