Street golf : « Les gens nous regardent un peu bizarrement… » Pourquoi jouent-ils au golf en pleine ville ?

HORS-TERRAIN La ville comme terrain de jeu, tel est le credo du street golf. Un sport qui s’amuse à déjouer les codes du golf, en utilisant le mobilier urbain. Pour ces street golfeurs, le bitume est un green

Pierre-Alexandre Aubry
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Guillaume pratique le street golf à Nantes depuis une dizaine d'années.
Guillaume pratique le street golf à Nantes depuis une dizaine d'années. — P-A.Aubry/20 Minutes
  • Chaque semaine, dans sa rubrique « Hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • On s’intéresse ce vendredi à la pratique du street golf. Un sport qui intrigue au cœur des villes.
  • C’est aussi un état d’esprit, avec des street golfeurs qui revendiquent une liberté dans leur pratique.

Un dimanche matin, 11 heures, au cœur de Nantes. Le célèbre Éléphant des Machines de l’Île sort des nefs, et les quelques visiteurs venus se balader viennent admirer le spectacle de ce gigantesque mammifère robotisé, devenu l’un des symboles de la ville. Non loin de là, une balle prend soudainement son envol. « Oh, elle part bien », s’exclame Guillaume. Sa présence, aux côtés de son fiston et de son pote Frédéric, interroge les passants. Il faut dire que les Nantais frappent des balles de golf, munis de leurs clubs et d’un chariot. Une scène pour le moins cocasse, à laquelle ces street golfeurs sont habitués. « Il ne faut pas qu’il y ait trop de monde. Parce que parfois, les gens nous regardent un peu bizarrement. Ils nous demandent ce qu’on fait là et si on a le droit de jouer ici », raconte Guillaume Le Mével, qui pratique le street golf depuis environ dix ans.

Le rendez-vous des street golfeurs nantais a été fixé au niveau du célèbre Elephant des Machines de l'Île.
Le rendez-vous des street golfeurs nantais a été fixé au niveau du célèbre Elephant des Machines de l'Île. - P-A.Aubry/20 Minutes

Certains riverains, plus curieux, s’arrêtent lorsqu’ils croisent Guillaume et sa bande. Jusqu’à tenter quelques swings. D’autres sont plus réfractaires à l’idée de voir voler une balle de golf au-dessus de leur tête. Il faut dire que cette pratique du street golf intrigue. « Ils nous regardent avec des grands yeux et se demandent ce qu’on fout avec notre club de golf dans la rue. » Avant de s’amuser avec son club sur l’Île de Nantes, Guillaume a découvert ce sport à Morlaix, en Bretagne, avec l’association Putters Morlaix United (PMU, ça ne s’invente pas), devenue Street golf à l’ouest. Frédéric Eliès en est aujourd’hui le président.

« Mais il est où le trou ? »

Né en Allemagne dans les années 1990, le street golf est peu à peu arrivé en France, notamment dans les grandes métropoles. A la base, les joueurs allemands pratiquaient le street golf dans des zones désaffectées, avec de vraies balles de golf. Désormais, ce sont des balles semi-rigides qui sont utilisées, permettant aux street golfeurs de pouvoir jouer n’importe où, sans abîmer quoi que ce soit, et surtout, sans blesser personne. Car ce sport urbain repose sur un principe fondamental : la liberté.

Avant d’être une pratique sportive, le street golf est avant tout un état d’esprit : « Tu sors quand tu veux pour taper des balles, et un peu où tu veux », résument Guillaume et Frédéric, pour qui la ville est devenue un terrain de jeu. Quant aux règles, elles ne sont finalement pas si différentes de celles du golf. Il s’agit toujours d’atteindre un objectif en réalisant le moins de coups possible. « Souvent, la première question des gens c’est : "il est où le trou ?" », rigole Guillaume. Pas de trou pour les street golfeurs. Mais des cibles spécifiées en amont par les joueurs. Bancs, poubelles, lampadaires, panneaux… Tout le mobilier urbain devient une cible. Parfois, les joueurs s’amusent à ajouter des bonus, avec le mobilier à disposition. « Par exemple, une poubelle peut être l’objectif final. Et si la balle finit dedans, c’est -1 », indique Guillaume. « Tout est un objectif. La seule limite, c’est juste notre imagination. On invente notre parcours, on fait exactement ce qu’on veut, sans barrière », lance Fred.

A Nantes, Guillaume et Fred s'amusent autour des Nefs.
A Nantes, Guillaume et Fred s'amusent autour des Nefs. - P-A.Aubry/20 Minutes

Bretagne, Londres et 13e arrondissement

Du coup, les terrains de jeu de ces golfeurs urbains sont multiples. Une pratique qui leur permet aussi de découvrir d’autres villes, par le biais du championnat de France, de retour le 30 avril, après deux années d’interruption en raison de la crise sanitaire. Pour la reprise, une dizaine d’associations de street golf se sont donné rendez-vous en Bretagne, dans un lieu totalement insolite, choisi par l’association Street golf à l’ouest. La première manche du championnat de France aura lieu sur l’île Callot, à Carantec (Finistère). Une presqu’île accessible uniquement à marée basse ! Et donc un terrain de jeu inédit. « On essaie de faire voyager un peu les compétiteurs en les emmenant dans ce genre d’endroit », indique Frédéric Eliès. Lille, Lyon, Paris, Tours, Reims, Lens, Strasbourg ou Grenoble seront également de la partie.

Environ 200 street golfeurs viennent des quatre coins de la France pour participer à ces étapes. D’ailleurs, la France détient toujours le titre de championne du monde, obtenu en 2018. Un Mondial qui regroupe surtout des pays européens, ainsi que l’Inde, où ce sport a percé. La France et l’Allemagne restent les deux nations fortes. Guillaume fait d’ailleurs partie de l’équipe de France. En dix années de compétition, le street golf lui a permis de jouer dans des lieux plus insolites les uns que les autres. Des gradins du stade de Villeneuve-d’Ascq à l’ancien parc olympique de Londres. Guillaume et Fred ont aussi le souvenir d’une compétition dans le 13e arrondissement de Paris. « On jouait au milieu des voitures. Les policiers sont arrivés parce que quelqu’un s’était plaint. »


Démocratiser une pratique

Ici, pas de caddie, mais plutôt un pack de bières jamais loin du chariot. Les clubs de golf sont achetés d’occasion et l’ambiance n’est généralement pas silencieuse. Bref, le street golf est bien loin des standards du golf. Guillaume, lui, a commencé par le street avant de s’essayer au practice : « Ce sont souvent les golfeurs qui ont le regard le plus critique envers le street. Pour certains, le golf, c‘est sur un green et basta. » Eux, préfèrent sortir des sentiers battus. Une façon aussi de démocratiser un sport parfois perçu comme réservé à une certaine catégorie sociale. « On essaie de l’ouvrir davantage au grand public. C’est le but du jeu, de sortir un peu du côté "prout prout", pantalon à pinces », s’amuse Fred, qui pratique également les deux sports à Nantes. « C’est le street qui m’a fait aimer le golf », souligne-t-il.

Un sport qui permet aussi de jouer dans des lieux sympas.
Un sport qui permet aussi de jouer dans des lieux sympas. - Street golf à l'ouest

Deux pratiques du golf bien distinctes. D’autant que le street golf n’est pas rattaché à la Fédération française de Golf (FFG). La Fédération Sportive de Street Golf (FFSG) a été créée en 2018. Benoîst Richard, féru de golf urbain avec l’Urban Green Lille en est le président depuis 2020. « L’objectif, c’est de fédérer des associations de street golf structurées, autour d’un championnat. C’est aussi une façon d’uniformiser nos règles », explique celui qui a l’habitude de jouer en bas de chez lui, à Lille. C’est un état d’esprit. Mais il y a des villes où les golfs ne sont pas facilement accessibles ».

Pour cela, des discussions entre les deux fédérations se sont engagées il y a un an. Histoire de s’apprivoiser un peu. « Il y a des petites choses qui se construisent, notre discipline les intéresse », indique le président, également membre de l’équipe de France. Celui-ci a découvert cette pratique il y a huit ans. « J’ai rencontré des gars qui jouaient à 2 heures du matin à Lille. Depuis, je n’ai jamais arrêté. » Où tu veux, quand tu veux : une philosophie de jeu qui colle parfaitement au street golf.