Comment la highline permet-elle aux accros à la montagne de vivre « comme dans un monde parallèle » ?

HORS-TERRAIN Apparue à la fin des années 2000 en France, la highline offre depuis une diversité des pratiques fascinante, entre funambulisme et alpinisme. Des exploits de Nathan Paulin à la sortie du film « Arves-en-ciel », les performances de ce sport extrême se multiplient

Jérémy Laugier
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Antoine Crétinon, ici en octobre 2019 sur une ligne de 65 m installée sur l'arrête des cosmiques, dans le massif du Mont-Blanc, à 3.600 m de haut.
Antoine Crétinon, ici en octobre 2019 sur une ligne de 65 m installée sur l'arrête des cosmiques, dans le massif du Mont-Blanc, à 3.600 m de haut. — Instagram @instantssuspendus - photo Antoine Mesnage
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Cette semaine, nous nous consacrons aux highlineurs, ces pratiquants de slackline se confrontant au vide, parfois même en haute montagne.
  • Antoine Mesnage et Antoine Cretinon racontent comment ils ont monté l’aventure Arves-en-ciel, film programmé actuellement par le festival de Banff, avec une incroyable ligne de 480 m tendue entre deux aiguilles d’Arves, à 3.514 m d’altitude.

« La slackline a un peu souffert d’une image de loisir de hippie se pointant au parc avec sarouel et bolas. » Highlineur depuis 10 ans, Antoine Mesnage n’a pas besoin de nous convaincre que sa passion est un véritable sport extrême. Arves-en-ciel, qu’il a tourné en juillet 2020, et que le festival du film de montagne de Banff programme actuellement en France, montre à quel point la sangle élastique de 2,5 cm de large peut conduire à des exploits en haute altitude. Apparue dès les années 1980 aux Etats-Unis, où elle a peu à peu comblé les grimpeurs accros au spot de Yosemite (Californie), la slackline (ou « ligne lâche ») est importée en France à partir de 2005 grâce à Damien Mercier, qui crée Slack.fr.

« Tout le monde se foutait alors de sa gueule et lui annonçait que son truc ne marcherait pas », se souvient Antoine Moineville, l’un des fondateurs des Flying Frenchies dans les Alpes. Ce collectif de dingos des sports de montagne va impulser l’émergence de la highline en France, à savoir la pratique de slackline en hauteur, le tout sécurisée par un harnais. « On était face à une immense inconnue, explique-t-il. Il fallait démystifier les choses car on ne savait pas si notre ligne allait vraiment tenir. »

Si si, on vous assure qu'il y a bien un highlineur au fond de cette ligne ahurissante entre les aiguilles d'Arves.
Si si, on vous assure qu'il y a bien un highlineur au fond de cette ligne ahurissante entre les aiguilles d'Arves. - Antoine Mesnage

Les highlineurs perçus comme « les funambules des temps modernes »

En 2010, les Flying Frenchies attaquent à quatre leur premier immense challenge sur la dent du Géant (à 4.014 m dans le massif du Mont-Blanc)… au cœur de l’hiver, ce qui était « un peu débile », comme le confesse aujourd’hui le highlineur. Au programme un bivouac à -20°C à quasiment 4.000 m d’altitude et une traversée en haute montagne devenue culte, avant une multitude d’autres lignes ouvertes par le collectif dans le secteur du Mont-Blanc. Les Flying Frenchies n’hésitent pas à mélanger les sports extrêmes dans leurs projets, base jump en tête. Suivis par des sponsors et filmés par Sébastien Montaz dans d’impressionnantes réalisations (Petit bus rouge, I believe I can fly…), ils sont l’influence majeure de nombreux amateurs de highline, à commencer par l’équipe d’Arves-en-ciel.

12 ans après les premiers coups d’éclat des Flying Frenchies, entre montagne et cirque, comment ces « funambules des temps modernes », qu’on estime entre 500 et 1.000 en France, parviennent-ils à se surpasser ? Faire tomber le record de la ligne la plus longue est évidemment un enjeu universel relayé par le Guinness Book. Autour de 60 m il y a 10 ans, il est fixé depuis juillet dernier à 2,3 km, l’œuvre de quatre athlètes allemands en Suède.

Au Parmelan, au-dessus d'Annecy, sur une ligne de 20 m de long, Antoine Crétinon montre toute la créativité que permet la disciplines aux côtés de sa compagne Lucie.
Au Parmelan, au-dessus d'Annecy, sur une ligne de 20 m de long, Antoine Crétinon montre toute la créativité que permet la disciplines aux côtés de sa compagne Lucie. - Instagram @instantssuspendus - photo Antoine Mesnage

« On installe une ligne pour sublimer la montagne »

Plus que la distance, d’autres highlineurs vont davantage privilégier « des endroits incongrus » pour leurs aventures. « On installe une ligne pour sublimer la montagne, glisse ainsi Antoine Mesnage. Ça nous plaît de nous sentir pionniers lorsqu’on ouvre une voie comme celle entre les aiguilles d’Arves. » Le photographe et vidéaste annécien de 27 ans accorde une place prépondérante à la dimension artistique et esthétique de la discipline.

Arves-en-ciel, c’est un rêve que partageaient Antoine Cretinon et Camille Le Guellaut, celui de parcourir les 480 m rejoignant deux aiguilles d’Arves, entre Savoie et Hautes-Alpes, situées à la même altitude (3.514 m). Cette incroyable ligne, qui a mobilisé 12 personnes pour sa colossale installation prouve à quel point chaque gros projet de highline, aux frontières de l’alpinisme, se doit d’être collectif.


Drone et fil de pêche se révèlent précieux

Car les athlètes font face à un sacré casse-tête, avec des points d’ancrage à déterminer, comme des pierres et des arbres. L’équipe d’Arves-en-ciel, qui a dû monter un dossier en amont pour obtenir une autorisation aérienne de la Direction générale de l'aviation civile (DGAC), a aussi opté pour « l’option la plus confortable » afin de dérouler peu à peu l’intégralité de sa ligne : envoyer sur l’aiguille d’arrivée un drone transportant un fil de pêche. Kamoulox de qualité.

Bien avant de déboucher sur cette traversée de 480 m au rythme très variable, de 25 minutes pour Antoine Cretinon à 55 minutes pour le troisième compère Théo Sanson, tous ont fait leurs gammes sur une slackline entre deux arbres, le plus souvent pieds nus. Une fois le bagage technique nécessaire maîtrisé dans ces conditions, les mordus d’outdoor, comme notre triplette d’Antoine, ne traînent pas avant d’envisager la highline, et même la skyline donc, lorsqu’il s’agit de se confronter à la haute montagne.

« On doit apprendre à débrancher le cerveau »

A les entendre, la maîtrise du départ assis est le véritable sésame pour les grands espaces. Bienvenue alors dans la gestion d’une peur a priori incomparable avec les autres disciplines extrêmes. « C’est quelque chose qui n’est pas du tout humain, raconte Antoine Mesnage. On doit apprendre à débrancher le cerveau, à se mettre dans sa bulle. J’ai dû accepter que j’étais apte à installer une ligne, que j’étais sûr qu’elle allait bien tenir, pour dompter cette peur. Mais elle est toujours là, et heureusement, car elle t’évite de faire des bêtises. »

Tout est en effet doublé en highline, des sangles aux cordes de sécurité. Cela n’a pas empêché Antoine Cretinon (26 ans), pourtant habitué d’escalade et de ski freestyle/freeride de sortir « marqué » de sa première fois près du lac du Bourget (Savoie).

J’ai fait face à une limite. Je n’ai pu effectuer que deux pas, c’était beaucoup trop pour moi. Mais les nuits qui ont suivi, j’ai beaucoup repensé à cette traversée et c’était plus fort que moi, il fallait que j’y retourne. Pendant un certain temps, c’était automatique : dès que je remettais les pieds sur le sol, j’avais envie de retourner sur la ligne. Mais tout cela était tellement perturbant qu’au début, je ne prenais du plaisir qu’après coup. Puis on comprend qu’on est comme dans un monde parallèle. »

« Quand je sens que je suis stressé, je peux me jeter exprès »

Ce sport « autodidacte », qui n’a pas de fédération, nécessite « un relâchement physique et mental total ». Ingénieur à Grenoble lorsqu’il se trouve sur la terre ferme, Antoine Cretinon s’entraîne par exemple en pratiquant la méditation. Inéluctable, la peur dépend en partie du rapport à la chute qu’ont les athlètes. « Ça peut faire du bien de chuter pour se libérer d’un poids, détaille-t-il. Comme c’est facile de remonter très vite sur la ligne, quand je sens que je suis stressé, je peux me jeter exprès. Un ami démarre même assis sur la ligne, avant de systématiquement se balancer dans le vide, puis d’attaquer sa traversée. »

Antoine Cretinon est en pleine traversée des aiguilles d'Arves, en juillet 2020.
Antoine Cretinon est en pleine traversée des aiguilles d'Arves, en juillet 2020. - Antoine Mesnage

Un étonnant rituel, alors que certains osent parfois se lancer sur une ligne en hauteur sans baudrier, en free solo. « Evidemment, la moindre erreur peut être fatale là, qu’on soit à 10 m ou 1.000 m, mais ça n’est pas de la folie car on sait se rattraper à la ligne si on tombe, rappelle Antoine Mesnage. On n’est pas des trompe-la-mort, d’ailleurs 99 % des projets de highline se font en étant accrochés. » Les quelques décès liés à la highline dans le monde concernent surtout des chutes durant l’installation de la ligne, ou des points d’ancrage ayant cassé.

Nathan Paulin a fait exploser médiatiquement la highline en France

« On risque des blessures bien plus graves en tentant des figures sur une ligne à un mètre du sol [trickline] qu’en cas de chute dans le vide en skyline, dont on se rattrape toujours », assure Antoine Mesnage.

Nathan Paulin, qui fait figure de GOAT de la highline en France, notamment depuis son record de la plus longue traversée en milieu urbain en 2017, avec les 670 m séparant la Tour Eiffel du Trocadéro, a évidemment contribué à l’essor médiatique de la discipline depuis 10 ans. Mais les perspectives sportives et artistiques infinies que semble permettre la highline font aussi sa popularité.

La jeune Savoyarde Tania Monier, qui joue parfois de la flûte traversière en highline, a déjà traversé une ligne d'1,4 km en Suisse.
La jeune Savoyarde Tania Monier, qui joue parfois de la flûte traversière en highline, a déjà traversé une ligne d'1,4 km en Suisse. - Louise Gouvion

« Jouer de la musique sur une ligne, c’est une sensation magique »

« C’est tellement varié que je n’imagine pas me lasser un jour, savoure la Savoyarde Tania Monier (24 ans). Là, je pratique beaucoup le freestyle, qui explose avec des compétitions, et je joue aussi parfois de la flûte traversière sur la ligne. Je me concentre bien plus sur la musique que sur mon équilibre, et j’oublie carrément que je suis au-dessus du vide. C’est une sensation magique. » La compagnie Houle Douce, créée en 2016 à Marseille, avec notamment Louise Lenoble, propose même dans le monde entier des spectacles aériens mêlant musique live et highline.

Aujourd’hui guide de haute montagne, Antoine Moineville (37 ans) a pris du recul avec la highline. Il garde un touchant regard sur cette discipline qu’il a contribué à lancer en France : « Le mariage highline-haute montage est magnifique. Ce funambule qui passe entre deux montagnes de manière éphémère, ça me fascine toujours ». De quoi rendre ces innombrables exploits d’highlineurs aussi immortels qu’Highlander, non ?

Le festival de Banff se poursuit jusqu’au 28 mars en France

Le célèbre festival du film de montagne de Banff propose cette année, outre le film de highline Arves-en-ciel, du VTT extrême avec Follow the light, où on trouve à l’affiche Kilian Bron. On va aussi découvrir les aventures du free skieur autrichien Fabian Lentsch en Iran dans Foreign native, ainsi que le portrait de Pasang Lhamu Sherpa Akita, femme guide de haute montagne au Népal dans Dream mountain. Autre grosse curiosité de la programmation : les cinq sommets visés par le grimpeur suisse Cédric Lachat dans le bien nommé Swissway to heaven. Si la séance de ce jeudi à Lyon est complète, il reste des places pour Clermont-Ferrand et Dijon vendredi, pour l’UGC Ciné Cité de Lille le 21 mars, pour l’UGC Normandie à Paris les 21 et 22 mars, pour Nancy le 23 mars, Belfort le 25 mars, et enfin l’UGC Ciné Cité Strasbourg Etoile le 28 mars. Tarif : 16 euros. Réservations ici.