France - Italie : Les Italiens sont-ils condamnés pour toujours à souffrir dans le Tournoi des VI Nations ?

RUGBY Les Azzurri, abonnés à la cuillère de bois, ne se font pas d’illusion avant d’affronter la France dimanche. Pourtant, les motifs d’espoir existent

Nicolas Stival
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Michele Lamaro, le capitaine italien, lors de la seule victoire des Azzuri à l'automne 2021, contre l'Uruguay (17-10) à Parme.
Michele Lamaro, le capitaine italien, lors de la seule victoire des Azzuri à l'automne 2021, contre l'Uruguay (17-10) à Parme. — Tim Rogers / Seconds Left / Shutterstock / Sipa
  • L’équipe d’Italie est le premier adversaire du XV de France dans ce Tournoi des VI Nations, dimanche à Saint-Denis.
  • Les Transalpins n’ont plus gagné un match dans la compétition depuis près de sept ans et sont des adversaires de plus en plus conciliants.
  • Le président de la Fédération Marzio Innocenti expose son plan pour que le rugby italien sorte enfin du bourbier dans lequel il se débat depuis le milieu des années 2010.

France, Irlande, Angleterre ? Comme chaque année à cette époque, le petit monde du rugby devise sur le favori du Tournoi des VI Nations, qui commence ce week-end. Pour la dernière place en revanche, il n’y a pas de débat :   l’Italie devrait sauf miracle ranger une septième cuillère de bois d’affilée dans son vaisselier bien garni. Les Azzurri lancent leur campagne 2022 dimanche  à Saint-Denis, où les attend une 33e défaite d’affilée dans la compétition. Allez, quelque chose comme 45-19, au doigt mouillé. 

Cette disette sans fin relance forcément l’éternel débat sur la légitimité de la sélection entraînée depuis mai dernier par le Néo-Zélandais Kieran Crowley, et sur son éventuel remplacement par la Géorgie grâce à un sytème de montée-descente

Lors du Tournoi 2021, Brice Dulin et la France étaient venus corriger l'Italie à Rome (10-50), dans un Stadio Olimpico à huis clause à cause du Covid-19.
Lors du Tournoi 2021, Brice Dulin et la France étaient venus corriger l'Italie à Rome (10-50), dans un Stadio Olimpico à huis clause à cause du Covid-19. - Gregorio Borgia / AP / Sipa

« Benjamin Morel, le patron des VI Nations, a une nouvelle fois été plus que clair à ce sujet, en disant bien que cela ne faisait pas partie de l’agenda, réplique Marzio Innocenti, le président de la Fédération (FIR) interrogé par 20 Minutes. Et à titre personnel, êtes-vous sûr que les autres Fédérations prendraient le risque d’être reléguées ? »

A priori, ce n’est pas demain la veille que l’on troquera un week-end à Rome contre un séjour à Tbilissi. Ceci dit, le problème n’est pas réglé. Comment guérir l’homme malade du rugby européen, dont le dernier succès dans le Tournoi remonte au 28 février 2015 en Ecosse (19-22), sous la houlette moustachue de Jacques Brunel ?

Neuf ans sans succès contre les Bleus

Le relatif « âge d’or » était déjà terminé. Admise dans le Tournoi en 2000, l’Italie des frères Bergamasco, de Castrogiovanni, Lo Cicero, Troncon et (déjà) Parisse a embrouillé bon nombre d’adversaires pendant plus d’une décennie, dans un style assez éloigné du raffinement de la Renaissance florentine. Par deux fois, elle a même gagné deux matchs dans une même édition : en 2007 (en Ecosse et contre le pays de Galles) puis en 2013 (contre la France et l’Irlande), à la régulière.

Et aujourd'hui ?

 « J’ai conscience que la France, l’Angleterre et l’Irlande sont probablement les trois meilleures équipes sur la scène mondiale, reprend Marzio Innocenti (63 ans), ancien 3e ligne et capitaine de la sélection dans les années 1980. A l’heure actuelle, jouer notre meilleur rugby ne suffit pas à les battre. En tant que rugbyman, les deux matchs contre l’Ecosse et le pays de Galles sont probablement ceux que je ciblerais mais ceci dit, je sais que Kieran Crowley et les joueurs entreront chaque fois sur le terrain pour ramener la victoire. »
 

Seulement, en 2021, l’équipe alors entraînée par le Sud-Africain Franco Smith avait surtout collectionné de grosses roustes, dont un 7-48 au Stadio Olimpico face aux Gallois suivi d’un 52-10 à Murrayfield. « Il faut être très prudent, observe Gianluca Barca, cofondateur et directeur du seul mensuel italien spécialisé, All Rugby. L’an dernier, on a concédé un record de points [239] et d’essais [34] dans le Tournoi. Il n’y a rien à espérer si l’on continue comme cela. Il faut donc commencer par bien défendre, et puis progresser étape par étape. »

Paolo Garbisi, l'un des grands espoirs du rugby italien.
Paolo Garbisi, l'un des grands espoirs du rugby italien. - Ettore Griffoni / LiveMedia / Shutterstock / Sipa

Depuis plusieurs mois, une petite musique se fait entendre : l’Italie tient enfin une belle génération, capable à terme de redorer le blason du rugby dans un pays où « le foot est le sport numéro 1, 2, 3, 4 et 5 » comme le souligne dans un sourire Gianluca Barca. « Notre jeunesse est une chance, c’est quelque chose de positif car nous serons en sélection encore dans 10 ou 12 ans », assénait cette semaine Paolo Garbisi, l’ouvreur de Montpellier (21 ans), dans un entretien à l’AFP.

« Réussir à maintenir le niveau que nous avons produit cet automne contre la Nouvelle-Zélande (défaite 47-9) pendant 70 ou 75 minutes, voire 80, constitue notre plus grand défi, poursuit l’un des symboles de cette relève, avec le 3e ligne et capitaine Michele Lamaro (Trévise), le trois-quarts polyvalent Leonardo Marin (Trévise), l’arrière Matteo Minozzi (Wasps) ou le centre-ailier Federico Mori (UBB). Parce que nous savons bien jouer mais, ce qui nous manque, c’est la constance, notamment au niveau physique. »

Le rugby, c’est comme le vélo

Un mal récurrent chez les Azzurri, comme le rappelle Barca dans une jolie métaphore cycliste. « Nick Mallett [sélectionneur de 2007 à 2011] disait qu’il fallait rester dans le peloton jusque dans les derniers mètres, pour éventuellement gagner d’une roue. Si tu perds contact à 50 km de l’arrivée, tu ne peux rien faire… » Forcément, la Fédération compte sur la nouvelle vague pour pédaler plus loin et plus haut.

« Beaucoup de talents ont émergé ces dernières années, comme en témoignent les résultats de la sélection U20, développe Marzio Innocenti, en poste depuis mars dernier. Nos jeunes jouent régulièrement dans les deux équipes engagées en URC [Trévise et les Zebre de Parme évoluent en United Rugby Championship, ex-Ligue celte] ainsi qu’avec l’Italie et Italie A. »

Un championnat domestique à revoir

Cette dernière équipe apparaît comme un maillon essentiel de la nouvelle politique fédérale. « Elle offre aux meilleurs joueurs du Top 10 [le championnat domestique] l’opportunité de se tester au niveau international et d’attirer l’attention du sélectionneur », note le président de la FIR.

La faiblesse et la confidentialité du championnat sont des lacunes clairement identifiées, en raison d'un problème structurel : l’immense majorité des clubs d’élite se concentre dans les fiefs historiques du nord et du nord-est de l’Italie (Emilie-Romagne et Vénétie surtout). Et comme l’indique Gianluca Barca, « à l’exception de Padoue, le championnat a déserté les grandes villes pour des villes moyennes ou petites, comme le championnat de France dans les années 1980 ».

Calvisano ou Colorno, par exemple, recensent moins de 10.000 habitants. C’est typique, mais pas pratique pour attirer les foules et les sponsors. Quant aux franchises de l’URC, soutenues par la FIR, si Trévise, fournisseur attitré de la sélection, s’en sort avec les honneurs (victoire en Rainbow Cup l’an dernier), les Zebre restent une proie facile pour les concurrents celtes et sud-africains.

Un partenariat avec la fédération de foot

« Si nous voulons réussir, nous devons devenir un vrai sport national, comme le foot, lâche Innocenti, qui donne rendez-vous à la Coupe du monde 2023 pour un premier bilan. Nous avons récemment annoncé un partenariat avec la Fédération italienne de football dont je suis particulièrement fier. Cela marque une première étape pour amener notre sport vers de nouveaux publics à travers le pays, en élargissant la culture sportive de nos jeunes. Nous investissons aussi dans le sud de l’Italie, dans des structures, des terrains et l’encadrement. »


Et si le vivier ne suffit pas (il y a actuellement 88.000 licenciés selon la FIR contre 244.000 en France), il reste les naturalisations. Comme dans le cas du jeune arrière de Grenoble Ange Capuozzo (22 ans), aux racines transalpines, qui a suivi le nouveau cursus honorum : après les U20, puis Italie A cet automne contre l’Espagne, il a été sélectionné pour la première fois chez les « grands » pour le choc de dimanche au Stade de France. « Nous jouons avec les mêmes règles que les autres nations et les joueurs "exilés" peuvent faire partie de notre projet », assume Innocenti.

Une meilleure visibilité médiatique

La route est encore longue et piégeuse avant que l’équipe d’Italie refasse un peu peur. Mais déjà, une timide éclaircie a transpercé le morne ciel qui la plombe depuis trop longtemps : pour la première fois depuis 2014, les matchs de la Squadra Azzurra dans le Tournoi qui débute seront diffusés en direct sur Sky Sport, avec la légende Diego Dominguez comme consultant.

« C’est une très bonne chose car c’est une grande chaîne de sport, se félicite le journaliste Gianluca Barca. Ces dernières années, la visibilité avait beaucoup baissé jusqu’à se retrouver sur la chaîne 57 ou 58 de la télécommande, à côté de programmes comme les concours de mangeurs de hamburgers...»