JO Tokyo 2021: Simone Biles ou comment les athlètes noires brisent le tabou de la santé mentale

BIEN-ETRE Après Naomi Osaka au printemps, la championne américaine qui s’est retirée du concours par équipe a expliqué qu’elle combattait « ses vieux démons »

Philippe Berry
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La gymnaste américaine Simone Biles consolée par son entraîneur français Laurent Landi.
La gymnaste américaine Simone Biles consolée par son entraîneur français Laurent Landi. — Wally Skalij/Los Angeles Times/S/SIPA
  • Simone Biles a créé la surprise mardi en abandonnant lors de la compétition de gymnastique par équipe des JO de Tokyo. Et, ce mercredi, la fédération américaine de gymnastique sur son compte Twitter que la superstar américaine était forfait pour le concours général de jeudi.
  • La quadruple médaillée d’or à Rio a expliqué qu’elle combattait « ses vieux démons », après avoir écrit la veille sur Instagram qu’elle avait l’impression de porter « le poids du monde sur [ses] épaules ».
  • La décision de Simone Biles de protéger sa santé mentale, deux mois après le retrait de Roland-Garros de Naomi Osaka, a globalement été saluée aux Etats-Unis. Particulièrement par la communauté afro-américaine.

De notre correspondant aux Etats-Unis,

Séisme sur la planète gym. L’invincible Simone Biles, quadruple médaillée d’or à Rio et considérée comme la GOAT (Greatest of all times) de sa discipline, s’est retirée du concours par équipes aux JO de Tokyo, mardi, après un saut raté au cheval d’arçons. Physiquement, tout va bien pour la gymnaste américaine qui a expliqué qu’elle combattait « ses vieux démons », après avoir écrit la veille sur Instagram qu’elle avait l’impression de porter « le poids du monde sur [ses] épaules ».

Simone Biles, qui a déjà remporté des titres avec des doigts de pied cassés, a cette fois fait le choix de laisser sa place plutôt que de risquer de se blesser ou de plomber ses coéquipières – qui ont décroché l’argent – en n’étant pas à 100 %. Et même si quelques voix, principalement chez les conservateurs américains, critiquent cette nouvelle génération d’athlètes trop « tendres », citant en exemple la gymnaste Kerri Strug, qui avait décroché l’or sur une cheville en 1996, la décision de Simone Biles de protéger sa santé mentale, deux mois après le retrait de Roland-Garros de Naomi Osaka, a globalement été saluée aux Etats-Unis. Particulièrement par la communauté afro-américaine.

Un tabou dans la communauté afro-américaine

Michael Phelps, Ian Thorpe, Andrés Iniesta, Mark Cavendish, DeMar DeRozan… Des grands noms du sport ont confié avoir souffert de dépression ou d’anxiété au cours de leur carrière. Certains ont perdu le combat, comme l’Américaine Kelly Catlin (médaillée d’argent en poursuite cycliste par équipe à Rio) qui s’est suicidée en 2019, dix ans après le gardien allemand Robert Enke. Impossible de ne pas évoquer Christophe Dominici, décédé brutalement fin 2020 avec ses « bleus à l’âme » et la thèse du suicide privilégiée par les enquêteurs.

Et si parler de santé mentale a longtemps été perçu comme un aveu de faiblesse chez les sportifs, c’est encore plus vrai chez les athlètes noirs. « Je suis avec Simone Biles. Je suis avec Naomi Osaka. Votre santé et votre bien-être ont de l’importance. Vous rappelez aux femmes noires que nous avons le droit de nous occuper de nous », écrit l’élue afro-américaine Cori Bush. « On attend souvent des femmes noires qu’elles franchissent les obstacles au détriment de leur bien-être et de leur santé mentale », renchérit Strong Black Lead, l’influent compte Twitter de Netflix pour la promotion des créateurs noirs. Ben Crump, l’avocat de la famille de George Floyd, est au diapason : « Simone Biles, Naomi Osaka, Raven Saunders parlent ouvertement de leur combat pour leur santé mentale. En partageant leur histoire, elles aident à s’attaquer à ce tabou. Je suis sûr que leur engagement aura un impact sur les générations futures. »

La psychiatre afro-américaine Christine Crawford expliquait récemment les origines de cette méfiance d’une grande partie de la communauté noire envers sa profession. Plusieurs facteurs socio-économiques jouent, notamment l’accès à une bonne couverture santé. Mais les stigmates remontent, selon elle, à l’esclavage avec la croyance répandue dans la communauté médicale que les esclaves noirs ne pouvaient pas souffrir de dépression avec leur intellect soi-disant inférieur. De nombreux Afro-Américains traitent encore les troubles psychiques comme une faiblesse et cherchent davantage les conseils de leurs leaders religieux que de la communauté médicale.

« Le fardeau de la perfection »

Simone Biles, dont les acrobaties improbables semblent défier la gravité, a rappelé lors d’une brève conférence de presse que les athlètes ne sont pas des extraterrestres :

En fin de compte, nous sommes des êtres humains. Nous devons protéger notre corps et notre esprit, plutôt que de juste faire ce que le monde attend de nous. »

Dans le long portrait du New York Times intitulé Simone Biles ou le fardeau de la perfection, publié cette semaine, la gymnaste est revenue sur le poids des attentes olympiennes placées sur ses épaules. Par ses fans, la fédération, et elle-même. Celle qui avait ouvertement confié avoir traversé un épisode dépressif en 2018 après avoir annoncé qu’elle était, elle aussi, une survivante des agression sexuelles de l’ex-docteur Larry Nassar, a confié au quotidien américain que ses moments de plus grande joie se sont déroulés « hors des gymnases » ces dernières années.

Ce mercredi, la fédération américaine de gymnastique a indiqué sur son compte Twitter que Simone Biles déclarait forfait pour le concours général de demain, jeudi. Reverra-t-on l'Américaine la semaine prochaine ? Elle qui est encore qualifiée pour quatre finales (poutre, sol, barres, saut). La superstar a précisé qu’elle verrait « au jour le jour ». Peut-être que d'ici là Simone Biles trouvera de l’inspiration dans les mots de la poétesse afro-américaine Maya Angellou tatoués sur sa clavicule droite : « And still I rise » (Et pourtant je m’élève). C’est tout le mal qu’on lui souhaite.