Euro 2021 : Coaching, choix des hommes, autorité sur le groupe… Mais où a péché Didier Deschamps ?

FOOTBALL La cote du sélectionneur des Bleus, intouchable après le sacre mondial de 2018, a pris un sacré coup après l’échec prématuré de l’Euro

X. R. et N. S.
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Didier Deschamps juste après l'élimination de la France par la Suisse en 8es de finale de l'Euro, lundi à Bucarest.
Didier Deschamps juste après l'élimination de la France par la Suisse en 8es de finale de l'Euro, lundi à Bucarest. — Vadim Ghirda / AP / Sipa
  • Après cet Euro fini dès les 8es de finale, la cote de Didier Deschamps en a pris un coup.
  • Le maître des horloges bleues a vu la belle mécanique dérailler.

C’est entendu, Didier Deschamps reste un entraîneur à succès. L’ancien capitaine des Bleus champions du monde et d’Europe a reconduit son équipe sur le toit du monde depuis le banc en 2018, après avoir tutoyé le sommet du continent deux ans plus tôt. Mais le technicien en poste depuis neuf ans a semblé perdre son mojo au cours de cet Euro, fini en queue de poisson lundi soir, dès les 8es de finale contre la Suisse. 20 Minutes décortique les faits qui sont reprochés au Basque plus très bondissant.

Rappeler Benzema, OK, mais pourquoi juste avant l’Euro ?

Quand Le Parisien annonce la probable présence de Karim Benzema dans la liste de DD, quelques heures avant l’annonce faite par le sélectionneur le 18 mai, toute la France du football est en émoi. Un mois et demi plus tard, le bilan est positif à titre individuel pour KB (1) 9, irréprochable dans l’engagement même s’il est resté muet avant de connaître le fameux « effet ketchup » : deux doublés coup sur coup contre le Portugal et la Suisse. Mais pourquoi le sélectionneur a-t-il attendu le dernier moment pour rappeler l’attaquant du Real, après cinq ans et demi de bannissement en Bleu ?

Deschamps a ramé pour intégrer l’ancien pestiféré devenu du jour au lendemain incontournable à la pointe de son dispositif. « Benz », adepte du dézonage, et Griezmann se sont parfois marché sur les pieds. Une convocation du Madrilène quelques mois plus tôt aurait permis d’huiler l’entente entre les trois stars offensives tricolores, avec Mbappé, seulement aperçue en pointillé au cours de cet Euro (ah, ces 20 minutes de bonheur contre la Suisse)…

La liste des 26 : des joueurs en méforme et pas d’équivalent à l’ambianceur Rami

Au-delà du cas Benzema, c’est la construction de la liste qui interroge. Alors qu’à 26, on pourrait penser qu’il aurait de la marge, il s’est empêtré entre habitués en méforme et mauvais choix. Il est toujours risqué de prendre des novices au moment de la compétition, mais pourquoi prendre Dubois, dont le sélectionneur n’est pas un grand fan, et ne pas le faire jouer ? Pourquoi empiler les ailiers (Coman, Dembélé, Lemar, Thuram) appelés à cirer le banc et prendre seulement cinq milieux de terrain ?

Et surtout, cas le plus criant : pourquoi appeler Lenglet, qui sort d’une saison catastrophique avec le Barça ? Pas pour la vie de groupe en tout cas… Le défenseur catalan n’avait rien d’un Rami, chargé en Russie de colmater un groupe aux affinités parfois contraires. Seul le tête en l’air Dembélé était capable de faire marrer tout le monde, mais il est parti le matin de France-Portugal.​ Et les remplaçants, encore plus nombreux que d’habitude n’ont pas pu s’ébrouer lors du 3e match de poule pour faire baisser leur niveau de frustration. Certains n’auraient d’ailleurs pas digéré les entraînements intensifs en plein cagnard concoctés par le préparateur physique Cyril Moine, alors que les titulaires avaient droit au décrassage de rigueur.

Les errements tactiques, de l’animation offensive au 3-5-2

La Russie avait couronné son 4-2-3-1 frileux, asymétrique. Depuis un an, DD cherche à ajouter d’autres cordes à son arc tactique. En septembre déjà, deux défenses à trois, avec des victoires pas très convaincantes contre la Suède et la Croatie. Puis, régulièrement des systèmes à deux pointes pour répondre au désir de Mbappé de jouer dans l’axe, et même un 4-4-2 très défensif contre la Bosnie.

Pas mieux depuis le début de l’Euro. En galère pour tirer le meilleur de son trio offensif, DD a utilisé trois schémas en trois matchs de poule. Privé d’arrière gauche de métier, il a cédé à la demande des joueurs en alignant une défense à trois contre la Suisse. Tout le monde a semblé perdu, Pavard sans cesse pris dans son dos, Kimpembe est passé piston gauche au bout de 40 minutes sans savoir ce que devenait Rabiot. Deschamps annonce finalement un 4-4-2 all star game à la mi-temps. Trois buts marqués, mais une équipe incapable de verrouiller le score en fin de match.

Un coaching à réaction bien tardif contre la Suisse

Attendre 35 minutes pour repasser à quatre derrière, c’était déjà trop long. Plus globalement, Deschamps a subi tous ses changements. A 3-1, 75e minute, les esprits s’échauffent entre Pogba, Pavard et Rabiot. DD a encore 4 changements possibles, mais il s’époumone « Sécure ! Sécure ! » plutôt que de passer à trois au milieu pour voir venir. A 3-2 il devient évident que la France n’est plus à l’abri, alors DD consent enfin à sacrifier un attaquant pour faire entrer Sissoko. Ce sera Griezmann, celui qui faisait le plus d’efforts défensifs.

Quand il sort Benzema, ce dernier est complètement KO. Plus vraiment lucide, Mbappé rate de son côté deux offrandes. Coman restera aussi plusieurs minutes en jeu malgré une blessure, obligeant deux fois Thuram à retourner en tribunes. Et voilà. Quatre changements sur six possibles, alors que ses joueurs avaient déjà moins récupéré que les Suisses, dans un match qui partait dans tous les sens, avec une armée de remplaçants qui piaffaient d’impatience.

Une perte d’autorité inédite

La scène a interpellé, lundi à la mi-temps des prolongations. Coman s’entretient vivement avec Deschamps, qui vient parler à son attaquant en le prenant par les poignets. « Ce n’est pas tout de vouloir continuer, il faut être en capacité, a commenté après coup le sélectionneur. Il s’est rendu compte deux minutes plus tard que ce n’était pas possible. » Il est étrange que DD n’ait pas tranché dans le vif et qu’il n’ait pas lancé Marcus Thuram avant que l’attaquant du Bayern ne se fasse une raison.

Depuis son arrivée aux commandes des Bleus en 2012, le Basque n’a jamais eu la réputation d’un dictateur, mais d’un homme à poigne qui ne se laisse pas dicter sa conduite (Benzema a pu longtemps en témoigner). Pendant l’Euro, il a parfois semblé spectateur des événements, s’en remettant à son trio offensif pour le meilleur et pour le pire, tandis que certains choix tactiques lui ont été « imposés » par les joueurs selon l’Equipe et le Parisien. L’échec dès les 8es de finale puis les saillies paternalistes de Noël Le Graët dans les médias, sur l’air de « faut qu’on se parle mon p’tit Didier » ne semblent pas propices au rétablissement d’une autorité malmenée.

La chatte à DD portée disparue

Non, ceci n’est pas une annonce diffusée sur Pet Alert ou Pattes en cavale. Mais un simple constat : la réussite insolente souvent accolée au Bayonnais l’a subitement abandonné. Jusqu’à cette reprise sur la barre de Coman qui, à quelques centimètres près, expédiait la France en quart sans passer par la case prolongations contre la Suisse… Les Bleus ressemblaient alors déjà davantage à l’armée napoléonienne en pleine retraite de Russie qu’à une troupe à la conquête de l’Europe.

Les blessures se sont accumulées au fil de l’Euro (Dembélé, Digne, Koundé, Hernandez, Coman…). Alors certes, la prépa physique n’a peut-être pas été au top du hip-hop, mais la poisse a aussi joué son rôle. Le DD flanqué de son félin porte-bonheur n’aurait jamais hérité d’un hôtel à Bucarest où s’enjaillent des étudiants au son de YMCA, au détriment de la récup' des Bleus…

Le pire a toutefois été évité juste avant le coup d’envoi du match d’ouverture contre l’Allemagne : Deschamps et son adjoint Guy Stéphan ont évité de justesse la chute de l’ULM d’un militant de Greenpeace, déséquilibré par un câble de l’Allianz Arena de Munich.