Portugal-France : « Loin des standards tactiques actuels », Fernando Santos gâche-t-il une génération dorée?

FOOTBALL Ce Portugal est vraiment pas ouf, et il n'est pas encore en huitièmes de finale

William Pereira

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Renato Sanches est l'un des joueurs phare de la jeune génération portugaise
Renato Sanches est l'un des joueurs phare de la jeune génération portugaise — Christof Stache/AP/SIPA
  • Fernando Santos a été champion d'Europe avec le Portugal en employant une tactique très défensive en 2016. 
  • Son effectif, beaucoup plus riche en talents offensifs, devrait lui permettre d'évoluer dans ses principes cinq ans plus tard.
  • La défaite contre l'Allemagne a montré que son équipe ne savait plus vraiment défendre, et toujours pas attaquer. 

De notre envoyé spécial à Budapest,

Les hommes mentent, les chiffres non. Pardonnez-nous l’utilisation de cet adage clichetonneux, mais il s’adapte parfaitement à l’équipe du Portugal. Pas d’allusion ici à l’obsession de nos amis ibères pour les calculs de petits filous pour savoir comment se sortir du groupe de la mort à la troisième place – la presse locale se réjouit d’avoir le « droit » de perdre 2-0 face aux Bleus sans passer à la trappe pour autant –, non. Seulement l’envie de mettre en avant une statistique éloquente. En deux matchs, les Portugais ont inscrit cinq buts et en ont encaissé quatre.

Un double message : l’austère Selecção n’est peut-être plus la machine pragmatique qu’essaye encore de nous vendre Fernando Santos en conférence de presse de veille de match. « Le Portugal est vu comme une équipe défensive, mais c’est une équipe ne défend pas bien », nous confirme Luis Cristovão, commentateur pour la chaîne Eleven Sport. Il n’y a qu’à revoir la « disasterclass » portugaise contre la Mannschaft pour s’en convaincre : des trous d’air inacceptables à ce niveau et une incapacité à réagir qui font froid dans le dos (de Nelson Semedo).

« Il y a cette première période où tu subis des situations allemandes d’un seul et même côté. Puis tu pars au vestiaire à la mi-temps, et tu reviens sur le terrain pour reproduire le même schéma malgré tout… Il y a là quelque chose d’assez grave. Tu peux commettre une erreur ou deux, mais c’est inquiétant de ne pas réagir. » De passage en conférence de presse en début de semaine, João Moutinho espère que les siens donneront face aux Bleus une « meilleure image par rapport au dernier match ».

Du panache mais qu’en situation de crise

Ça ne semble pas difficile, encore que, Fernando Santos semble capable de tout en ce moment, surtout du pire. Mention spéciale pour son double-pivot William Carvalho-Danilo Pereira dont la place est dans un camion de CRS et pas dans l’équipe portugaise la plus talentueuse depuis la génération dorée des Figo-Rui Costa, ce qui n’empêchera pas à l’ingénieur obsolète de l’aligner contre l’équipe de France. Les champions d’Europe ne devraient d’ailleurs pas opérer de gros changements avant la « finale » du groupe F, si ce n’est l’entrée de Renato Sanches, l’un des rares motifs de satisfaction depuis le début de la compétition, dans le 11 de départ.

Cristiano Ronaldo attend l'ouverture contre la Hongrie.
Cristiano Ronaldo attend l'ouverture contre la Hongrie. - BERNADETT SZABO / POOL / AFP

Le problème ? Il devrait remplacer Bernardo Silva, seul garant d’une certaine créativité offensive. Un choix qui semble aller à l’encontre de la volonté d’imposer son jeu à la France dont parlait João Moutinho lundi mais qui confirme une tendance : Fernando Santos pilote un bolide moderne avec des concepts éculés. Le sélectionneur portugais n’est-il pas là en train de gâcher une génération entière ? Certes, Bruno Fernandes et Bernardo Silva ne sont que dans leur 27e année, Raphael Guerreiro dans sa 28e et Diogo Jota (25 ans) est encore un bébé. Mais Santos a un contrat avec la FPF jusqu’à 2024 et celle-ci n’ayant aucune intention de bouter le héros de 2016 hors de son fauteuil, on peut donc anticiper qu’il pourrait faire perdre en tout et pour tout huit ans à tout ce beau monde.

« Je ne dirais pas gâcher, tempère Cristovão. Mais en termes de concepts de jeu, il est vrai que la vision de jeu de Fernando Santos paraît un peu éloignée des standards tactiques actuels. C’est peut-être là le principal signe d’inquiétude pour cette équipe. Il fixe beaucoup les joueurs à des postes précis là où tu vois beaucoup d’équipes où il y a beaucoup de libertés. Un Bernardo, un Bruno, de par la manière dont ils jouent en club, sont des joueurs qui ont besoin de beaucoup plus de liberté en termes de mouvements avec le ballon, de combinaisons offensives. »

Hasard ou pas, ces mouvements sont arrivés quand le sélectionneur portugais a accepté de mettre un peu le bordel dans sa machine métronomique. Contre la Hongrie, le détonateur a été l’entrée de Rafa Silva, impliqué sur les trois buts et contre l’Allemagne, celle de Renato Sanches a permis aux Portugais de sortir de leur torpeur. « Cette équipe a été capable de mieux jouer quand Santos a accepté de lancer les joueurs les plus indisciplinés tactiquement », note Cristovão. Preuve que le sélectionneur portugais sait comment s’y prendre pour faire sauter la banque, mais qu’il aime trop peu le risque pour en faire une idée de jeu régulière. Toute ressemblance avec un autre sélectionneur est fortuite.

L’apogée de cette génération n’est peut-être pas arrivé

Dernier paramètre, et c’est peut-être celui sur lequel l’entraîneur lusitanien a le moins d’impact, la relation ambiguë entre Cristiano Ronaldo et ses jeunes successeurs. Autant CR7 n’a jamais paru aussi proche de ce qu’on attend désormais de lui en sélection, à savoir d’être un attaquant de pointe avec une présence dans les 30 derniers mètres, pas plus bas. Autant le problème de sa (mauvaise) influence sur les Bernardo, Bruno et Jota, si bons en Premier League, mais bridés avec le maillot « das Quinas », apparaît comme insoluble.

Et, comme Santos, CR7 ne partira pas avant d’en avoir pris la décision. Quand on connaît l’hygiène de vie du bonhomme, on en vient à se demander s’il n’aura pas le temps de voir une génération de cracks vieillir et passer à côté de sa destinée. Cristovão se veut optimiste à ce sujet. « On l’a déjà vu avec des équipes comme la Croatie, la Belgique ou le Portugal à d’autres époques. Parfois, les résultats n’arrivent que des années après l’apogée supposé d’une génération. » La stratégie de l’attente, même hors du terrain.