Hongrie – France : Pourquoi l’Europe du foot se révolte-t-elle contre l’agenouillement avant le coup d’envoi ?

BLACK LIVES MATTER L’équipe de France ne s’est finalement pas agenouillée pour protester contre le racisme avant le match en Allemagne

William Pereira

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L'équipe de France avant son match contre l'Allemagne, mardi 15 juin 2021.
L'équipe de France avant son match contre l'Allemagne, mardi 15 juin 2021. — Alexander Hassenstein/AP/SIPA
  • La polémique enfle autour du genou à terre avant le coup d'envoi des matchs de l'Euro 2021.
  • Les supporters russes, hongrois et une partie des fans anglais ont sifflé les joueurs qui se sont agenouillés contre le racisme.
  • En France, les Bleus ont décidé de rester debout face à l'absence d'unanimité au sein des pays qui participent à l'Euro 2021.

De notre envoyé spécial pas tout à fait arrivé à Budapest,

C’est un peu passé inaperçu avec l’incident d’ULM d’un activiste de Greenpeace à l’Allianz Arena, mais les Bleus n’ont finalement pas posé le genou au sol avant le coup d’envoi de France-Allemagne, alors même qu’ils avaient reçu la bénédiction de Roxana Maracineanu le jour de la rencontre. « Je suis attaché au rôle du sport, des sportifs pour parler des droits de l’Homme dans notre pays et dans le monde, a déclaré la ministre déléguée aux Sports sur BFM TV. Je crois que c’est ce que les joueurs de l’équipe de France souhaitent faire. » Ou pas. Hugo Lloris : « On part du principe que le genou à terre est une décision collective. Si on doit le faire, toutes les nations doivent le faire avec l’appui de l’UEFA ».

La Hongrie et la Russie hostiles au genou au sol

Les joueurs français ont-ils cédé à une partie particulièrement agitée du pays, et même du continent ? Car, précision importante, avant de s’inviter au Puy du Fou, le débat s’était déjà largement propagé de part et d’autre de l’Europe. Y compris en Hongrie, futur adversaire des Bleus. Les Hongrois s’étaient illustrés en refusant de s’agenouiller avant le match de préparation contre l’Irlande, un geste que le sélectionneur Stephen Kenny jugera « incompréhensible » mais que le premier Ministre hongrois Viktor Orban a gracieusement pris le temps d’expliquer.

Ce dernier – dont on ne présente plus les opinions politiques – a soutenu l’hostilité des fans magyars pour ce geste qu’il décrit comme une « provocation ». « Si vous êtes invité dans un pays, faites l’effort de comprendre sa culture et ne provoquez pas les résidents locaux. » Et de verser dans le raccourci historique : pour Orban, « ce n’est pas une solution » d’apporter un tel « fardeau » moral et historique dans un pays comme la Hongrie qui « n’a jamais été concernée par la traite d’esclaves ».

Un peu plus à l’Est, le même traitement a été réservé à la Belgique pour son entrée dans le tournoi, à Saint-Petersbourg. Contre le pays hôte. Ronan Evain, référent français du supportérisme russe : « On peut ne pas être d’accord avec l’action ou ne pas la comprendre, mais les huées correspondent ici à un rejet de ces manifestations. Il faut préciser que le public de la sélection russe n’est pas organisé et qu’a priori, sa réaction ne répond pas à des consignes données par des groupes de supporters. » En d’autres termes, elle est spontanée et partagée, c’est l’expression d’une pensée sociétale qui transcende le sport.

Un geste devenu trop routinier ?

On s’abstiendra cependant de faire le procès manichéen de l’Europe de l’Est à partir d’une tendance autrement plus difficile à interpréter que des comportements clairement condamnables comme les propos du Tchèque Kudela, suspendu dix matchs par l’UEFA pour avoir glissé une insulte raciste à Glen Kamara en Ligue Europa ou les chants ouvertement racistes du public bulgare lors de la réception de l’Angleterre à Sofia, en 2019. De tristes événements dont le monde slave n’a pas le monopole : on se rappellera ainsi des épisodes Moukhtar Diakhaby en Espagne et Moussa Marega au Portugal.

Le genou-gate ne répond à aucune logique géographique. Pour reprendre notre recensement, les joueurs croates ont choisi de ne pas poser le genou au sol, pas plus que les Ecossais qui, jusqu’à preuve du contraire, vivent quand même beaucoup plus au Nord. Un sondage de Yougov auprès de 4.500 supporters de foot de neuf pays européens occidentaux publié par Sky Sports tend à démontrer cette idée d’absence d’unanimité sur la question de l’agenouillement, à quelques exceptions près : les Portugais, les Espagnols, les Italiens et les Britanniques issus des minorités ethniques estiment à plus de 50 % que poser un genou à terre est important dans la lutte contre le racisme. Un chiffre qui descend sous cette barre en France, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni.

Le fameux sondage
Le fameux sondage - Skysport / YouGov

« Je pense que le genou à terre, quand il a été proposé et adopté pour la première fois était un symbole vraiment puissant. Mais il s’est peut-être un peu dilué », expliquait le sélectionneur écossais Steve Clarke, reprenant un argument déjà avancé par Wilfried Zaha (Crystal Palace). « S’agenouiller est devenu une partie de la routine d’avant-match et, pour le moment, peu importe que nous nous agenouillions ou que nous nous tenions debout, certains d’entre nous continuent de subir des abus raciaux. » Contacté par 20 Minutes, l’ancien Strasbourgeois Ricardo Faty estime aussi que le geste a fait son temps sur les pelouses européennes.

« Je persiste à dire que ça reste un phénomène très américain, c’était très bien au début pour marquer le coup de l’épisode de George Floyd. Après, que ce soit institutionnalisé je trouve ça déplacé voire ridicule. Je comprends que les gens soient sceptiques, qu’on arrive en juin 2021 en compétition internationale et qu’on le fasse encore. »

Identitaires et chasse aux sorcières

Puisqu’on en est à parler chronologie, George Floyd a été tué le 25 mai 2020 lors de son arrestation et le premier match précédé du fameux cérémonial voué à être pérennisé par les clubs anglais à l’initiative de l’Irlandais David McGoldrick (Sheffield – Aston Villa, le 17 juin 2020) vient de fêter son anniversaire.

Ça commence donc à faire long, mais l’argument de la lassitude ne doit pas servir de tapis sous lequel cacher la poussière du racisme. Il a par exemple fallu moins de temps aux supporters de Milwall (D2 anglaise) pour siffler des joueurs à genou : ils l’ont littéralement fait pour leur retour au stade du Den après neuf mois d’absence, le 5 décembre 2020. Ce même stade dont une bonne partie avait été fermée en 2019 après un chant dont on vous laisse apprécier la teneur : « je préfère être un Paki qu’un Scouse [habitant de Liverpool] ». Elégant.

Kanté et Lacazette, en Premier League
Kanté et Lacazette, en Premier League - ANDREW BOYERS

Si les gens qui rejettent l’agenouillement des joueurs ne sont pas forcément racistes, la réciproque laisse peu de place au doute. Des membres d’un groupe identitaire anglais ont ainsi été aperçus aux abords de Wembley avec une banderole incitant à huer les joueurs de Southgate avant le match contre la Croatie comme cela avait déjà été le cas lors des matchs de préparation. Leur motto ? Patrisse Cullors, à l’origine du slogan Black Lives Matter, se revendiquant du vieil ennemi marxiste, il faut s’opposer à tout ce qui s’en rapproche. Une idée qui fait son chemin depuis plusieurs années, notamment grâce au soutien d’auteurs conservateurs, mais finalement rejetée par Boris Johnson il y a plusieurs jours, Downing Street ayant décidé que l’unité derrière l’équipe anglaise prenait le pas sur le reste.

Quelle que soit l’ampleur de la polémique, les Three Lions ont annoncé qu’ils ne lâcheraient rien. « Parce que c’est la bonne chose à faire », selon Marcus Rashford. Ricardo Faty n’est pas entièrement d’accord avec l’idée de faire porter un si lourd fardeau aux joueurs. « Ce n’est pas aux joueurs d’être mobilisés. Les joueurs ont grandi dans une diversité pour la plupart et sont à 99 % sont contre le racisme. Mais autour du football, il faut punir fort en cas de faute. Porter un brassard, mettre des lacets, etc. C’est des bêtises, ça. Il faut sanctionner, enlever des points et faire des huis clos quand il y a des supporters. Le racisme a existé avant et continuera d’exister. Il ne faut pas le nier, mais il faut frapper fort. » Jusqu’à ce que l’ennemi pose genou à terre.