Ligue des champions : Zidane est-il un entraîneur qu’on peut virer quand on est le Real Madrid ?

FOOTBALL Le Français aurait du mal à survivre en cas d'élimination face au Borussia Mönchengladbach, une pemière en phase de poules pour le club madrilène

Julien Laloye

— 

Zinédine Zidane sous pression avant la Ligue des champions.
Zinédine Zidane sous pression avant la Ligue des champions. — Oscar J Barroso/Shutterstock/SIPA
  • Le Real Madrid, qui n’a jamais été éliminé en phases de poules de Ligue des champions, joue son avenir contre le Borussia Mönchengladbach.
  • Zinédine Zidane aurait du mal à résister à la catastrophe et pourrait démissionner de lui-même.
  • Certains considèrent pourtant que le Français mériterait de continuer et que personne ne ferait mieux que lui.

Quand on menace de souffrir une idée trop avilissante de l’homme, il reste toujours Zinédine Zidane. Soixante-quinze trophées avec le Real Madrid et un détachement déroutant quant à son propre sort, si l’affaire tourne mal contre Mönchengladbach. « Le club fera ce qu’il a à faire. Je ne pense pas à ça, pour être honnête. Tous les joueurs, le club, moi, on a l’habitude de ces matchs sous pression. On connaît l’enjeu ».

L’entraîneur madrilène, si sûr de sa vieille complicité avec la victoire, ne contemple pas la possibilité du désastre : une première élimination des Merengue en phases de poules de la Ligue des champions depuis que la formule a changé, en 1995. Vingt-cinq qualifications consécutives, pour une ou deux frayeurs vite oubliées. La dernière, ramenée à la surface par la presse espagnole ? Le Real des Galactiques, celui des six attaquants et de Roberto Carlos, obligé d’aller l’emporter à Moscou sur un champ de patate. Passe lumineuse de Zizou, décalage de Raul, centre de Figo, tête de Ronaldo. 1-0, rideau.

Un Real qui ne sait pas marquer

Au juste, personne n’y croit. Ni les suiveurs, qui envoient le Real en huitième sans demander d’accusé de réception, depuis le temps, ni les adversaires qui viennent à Bernabeu avec l’appareil photo, et ni les arbitres, le sifflet mû par le devoir de perpétuer la tradition, même inconsciemment. Et puis Zidane a déjà gagné tellement de finales. Les vraies, d’abord, dix sur dix en tant que manager, et les fausses, celles qui défont les carrières avant qu’elles ne débutent. Sans réfléchir pour Zizou ? Ce match retour triomphant contre un autre club allemand, Wolfsburg (3-0), après une piteuse défaite à l’aller (2-0). Cela pourrait ressembler à un gracieux présage, mais le Real Madrid de 2020 a pris 20 ans par rapport à celui de 2016, si l’on omet Cristiano Ronaldo, parti se Benjamin Buttoniser en Italie.

Passons sur les infirmités madrilènes, autant que sur ses infirmes, pour ne retenir que ce qui importe : une équipe qui ne sait pas marquer, ou alors une fois l’an, et par pitié en premier, parce que la limo brûle plus d’essence qu’un 33 tonnes dans le col de la Loze. Elle joue d’ailleurs à la même vitesse. C’est particulièrement visible lors des transitions défensives, et notre duo de petits français Pléa-Thuram s’était régalé à l’aller, avant un rush final miraculeux du Real à l’orgueil (2-2). Voilà où en sont les choses, donc. Le Real peut encore finir premier de sa poule, s’il s’impose, comme dernier s’il s’incline. Or il se trouve qu’il peut s’incliner contre beaucoup de monde, cette saison, et même deux fois pour être sûr, comme face à Donetsk.

Une démission un peu trop anticipée dans les médias ?

Au fond du fond, on est presque curieux de voir si la grande épopée du Zidane entraîneur pourrait survivre à une telle infamie. Sur le papier, c’est du tout cuit : le goudron, les plumes, et l’exil. Mais on parle de Zidane et de la double légende qui l’escorte. La volée de Glasgow, les trois Ligues des champions d’affilée sur le banc. Le seul entraîneur au monde « qu’on ne peut pas virer » du Real Madrid, et c’est un de ses plus féroces détracteurs qui le dit. Josep Pedrerol, le grand ordonnateur d’une des émissions de télévision les plus regardées d’Espagne.

Non pas qu’on donne plus d’importance que ça au gugusse, mais il faut savoir comment ça marche en Espagne. Les grands éditorialistes de sport et les suiveurs les plus réguliers roulent tous pour quelqu’un, et s’agissant du Real, Florentino Perez en a un certain nombre à la bonne, sans compter les sous-fifres qui relaient leur agenda (Pochettino en ce moment) ou le sien. Ainsi, quand Zidane en prend plein la figure dans les médias, c’est souvent avec l’assentiment du boss ou de son entourage, nous résumait l’an passé Frédéric Hermel, le journaliste le plus intime du Français.

« Avec les Espagnols, c’est pas compliqué. T’es un génie quand tu gagnes, t’es pas si bon quand tu fais match nul et alors quand tu perds, t’es une merde. Quand on voit les unes qu’il y a eues sur Zidane il y a encore quelques semaines. J’ai trouvé ça un peu injuste d’ailleurs. Il est revenu parce qu’il aime ce club et que le président lui a demandé de lui rendre ce service. Il aurait pu attendre un peu avant de laisser croire que Zidane pouvait être viré. »

Perez l’a défendu indirectement

Un petit jeu auquel ne s’est jamais plié l’intéressé, très distant avec le cirque médiatique espagnol, quand un Mourinho pouvait répondre sur le trottoir avec sa baguette à la main histoire de rappeler son existence, par exemple. Bref, le triple champion d’Europe a peu d’alliés, et tout ce beau monde s’est accordé sur la petite musique à jouer à l’oreille des supporters. Zidane est un entraîneur qu’on ne peut pas virer, peut-être, mais c’est un entraîneur qui démissionnera de lui-même si la situation l’exige. « A que si, Zizou ? » en version originale.

Une manière détournée d’insinuer que c’est à l’entraîneur du champion en titre d’amener sa tête sur un plateau d’argent, avec un peu de mayonnaise pour accompagner. Après tout, le Français n’est pas du genre à s’accrocher à ses médailles. Il a fait cadeau d’un an de contrat à la fin de sa carrière de joueur, et il est parti sans réclamer ses tickets restaurants en 2018, quelques jours après avoir soulevé sa troisième Ligue des champions. Dans un club où chaque défaite « est vécue comme une guerre mondiale », pour citer Jonathan Woodgate, un ancien de la maison, on prend donc pour acquis un retrait volontaire de l’ancienne idole dès le coup de sifflet final du match contre le Borussia, au besoin.

« Certains ne lui donnent pas le respect qu’il mérite »

Cela en sauverait quelques-uns de la crise de nerfs, mais quelques pistes, enfin des pistounettes, maintiennent le fol espoir pour Zidane d’un statu quo malgré le cataclysme. Il y a, d’abord, la conviction relativement partagée, qu’il n’a pas perdu son vestiaire, capable de se dépouiller pour ramener une victoire de Barcelone ou de Séville, quand l’obscurité guette. Il y a, ensuite, la relation qu’il entretient avec son président Florentino Perez. Ce dernier aime à raconter au coin du feu le transfert du champion du monde 98 comme son plus beau souvenir de guerre, et c’est le seul entraîneur qu’il a supplié de revenir pour sauver les bijoux de famille au printemps 2019. Une Supercoupe d’Espagne et un titre de champion plus tard, le président merengue pouvait se risquer à l’envolée mystique. « C’est une bénédiction de l’avoir avec nous. »

Alors si Florentino Perez n’a pas directement pris la parole pour défendre son entraîneur, ce qui correspond à ses habitudes, il a fait sonner les trompettes. Quelques sources anonymes, glissées ici ou là après la défaite en Ukraine, proches du big board.

  • « Il n’y a rien à chercher à propos de Zidane, un entraîneur qui nous a beaucoup donné et qui fait partie de l’histoire du club »
  • « Zidane mérite un respect que certains ne lui donnent pas »
  • « L’avalanche de blessures et l’incidence du virus dans le groupe sont des impondérables que les gens ne prennent pas en compte »

Les prémices d’une contre-offensive médiatique qui commence à avoir de la gueule. Les propos de l’ancien joueur Alvaro Benito, viré de son poste d’entraîneur du Real dans les catégories jeunes pour avoir osé critiquer la vieille garde sous Lopetegui, ont eu un certain impact la semaine passée. « J’aimerais beaucoup que Zidane devienne le Ferguson du Real Madrid. Même si cette saison devait être un échec total et qu’il ne gagnait aucun titre, il mérite de rester. Ce qu’il a obtenu en quatre ans, aucun autre entraîneur ne l’a réussi dans l’histoire du foot. Si Zidane n’a pas un peu de crédit, qui peut en avoir ? »

Florentino Perez félicite Zinédine Zidane après l'obtention du 34 titre de champion d'Espagne de l'histoire du Real Madrid, le 16 juillet 2020.
Florentino Perez félicite Zinédine Zidane après l'obtention du 34 titre de champion d'Espagne de l'histoire du Real Madrid, le 16 juillet 2020. - Giuseppe CACACE / AFP

Il resterait toutefois à convaincre les supporters, dont le statut d’électeurs procure un pouvoir de nuisance important. Jusqu’ici divisés sur la question de l’entraîneur – les enquêtes d’opinion montrent en gros qu’une moitié veut le garder, et l’autre le lourder – ils auraient du mal à pardonner l’affront de ne plus jouer l’Europe en février, et cela vaut aussi pour l’Europa Ligue, que les supporters les plus jeunes assimilent à une coupe intertoto pour l’Andorre et le Liechtenstein.

Qui ferait mieux à sa place avec ce groupe ?

D’autant plus que les critiques, certaines justifiées, circulent sous le manteau depuis un bail : Ronaldo a donné une carrière à Zidane, le Français ne sait pas faire progresser les jeunes, il fait jouer la moitié de l’équipe par décret, l’expression collective est à vomir, et on en passe. Alvaro Benito : « On sait comment fonctionne la société espagnole quand on parle de foot, et on sait à quel point on aime voir les têtes tombées. Zidane a ses défauts, et le staff a sûrement une responsabilité dans le fait qu’autant de joueurs évoluent si loin de leur niveau, mais je ne vois pas un meilleur entraîneur pour le Real Madrid. Il faut que les supporters changent un peu de mentalité et prennent conscience des limites de l’effectif, notamment en attaque. »

Touché. Le décalage est parfois immense entre la perception de l’équipe dans la sphère madrilène et ce qu’elle est réellement capable de donner. La réalité ne fait pas de quartiers : il faut à la fois accepter la décadence d’un groupe qui a tant gagné, en plus de l’idée que Zidane est sûrement le seul à pouvoir encore en tirer quelque chose, en attendant une nouvelle génération de galactiques rendue très hypothétique par les conséquences financières du Covid-19. Heureusement que le Barça a aussi ses petits problèmes pour compenser ce désarroi.