Dopage : Chevalier blanc ou marionnette de Moscou, qui est vraiment Youri Ganus, le chef de l’agence antidopage russe ?

OLYMPISME Très critique envers l’attitude des autorités de son pays sur la question du dopage, Youri Ganus étonne par son franc-parler, au point de faire naître des soupçons sur un énième complot de la Russie

Julien Laloye

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Le patron de l’antidopage russe, Youri Ganous, le 22 janvier 2019.
Le patron de l’antidopage russe, Youri Ganous, le 22 janvier 2019. — Pavel Golovkin/AP/SIPA
  • Nommé à l'été 2017, Youri Ganus, extérieur au monde du sport, a été choisi parmi 700 candidats pour prendre la tête de l'agence antidopage russe
  • Le nouveau directeur de la Rusada surprend par ses propos offensifs envers son propre pays et son désir de faire table rase du dopage d'Etat découvert après les JO de Sotchi en 2014
  • Son attitude débonnaire et son franc-parler font craindre aux autorités antidopage internationales un double jeu de la Russie pour éviter d'être sanctionnée par l'AMA

Son prédécesseur, le lanceur d’alerte Grigory Rodchenkov, vit caché quelque part aux Etats-Unis, où il a intégré le programme de protection de témoins comme dans les vieux polars du dimanche soir. Ses rares interviews, pour lesquelles il apparaît souvent grimé, suggèrent même des changements d’apparences réguliers pour plus de précaution. Le prédécesseur de son prédécesseur, Nikita Kamaïev est décédé d’une crise cardiaque après une sortie de ski de fond en périphérie de Moscou en février 2016. Cet homme de 52 ans, à la réputation de sportif accompli, faisait courir le bruit qu’il envisageait de publier un ouvrage explosif sur le dopage d’État en Russie depuis la fin de l’ère soviétique. Le prédécesseur du prédécesseur de son prédécesseur, un certain Viatcheslav Sinev, avait devancé Kamaïev au cimetière de deux semaines. Circonstances du décès inconnues.

Des déclarations incendiaires sur les autorités russes

C’est le moment d’être rassurant. Aux dernières nouvelles de son cardiologue, Youri Ganus est en pleine forme. Depuis sa nomination à l’été 2017, le directeur de la Rusada, le laboratoire antidopage de Moscou à la sinistre réputation, passe pourtant ses journées à dénoncer les coups d’esbroufe de la Russie. Le dernier en date, pour les retardataires ? Avoir bidonné les échantillons suspects envoyés (hors délais) à l’AMA (agence mondiale antidopage) en espérant passer entre les gouttes. Une initiative au succès mitigé : le comité de conformité de l’AMA vient de recommander l’exclusion de la Russie de toutes les compétitions majeures pour quatre ans, une menace qui pourrait devenir réalité le 9 décembre prochain.

« Nous nous plongeons dans une nouvelle crise antidopage, a réagi Ganus depuis sa datcha moscovite. Nous avons beaucoup de problèmes dans le domaine du sport, mais le plus tragique est que nos sportifs sont devenus otages des actions des responsables sportifs ».

Presque décevant au regard du franc-parler habituel du personnage, capable de dézinguer sa hiérarchie sans sourciller en public. C’était en Pologne, lors de la dernière édition de la conférence mondiale contre le dopage, début novembre. Le ministre des Sports de la Russie, l’ancien escrimeur Kolobkov, décide d’y faire un saut pour témoigner de la bonne volonté de son pays à éradiquer le fléau de la triche institutionnalisée, sur l’air de « Tout va bien madame la marquise ». Trois minutes de langue de chêne massif, et une explication toute trouvée pour cette histoire de données falsifiées : en gros, une boulette du gars de l’informatique qui sera vite réparée, promis.

Puis le micro parvient jusqu’à Ganus, assis à quelques tablées de Kolobkov, et là, coup de théâtre. Le chef de la Rusada s’emporte contre «les actions irresponsables et destructrices des autorités sportives » de son pays et demande à l’AMA de « faire la différence entre le laboratoire de Moscou et les actions menées par des forces extérieures à son agence », devant 1600 congressistes estomaqués.

Réflexion in petto. A ce niveau d’audace, faut pas avoir peur de la faucheuse. Comment le gars peut balancer autant de crasses sur son pays sans jamais être inquiété ? Soit il est fou, soit il y a un loup.

Notons que la thèse la plus évidente, celle du chevalier blanc protégé par son franc-parler, se défend.

« Ganus a été sélectionné parmi plus de 700 candidats avant d’être nommé à ce poste, explique Oleg Shamonaev, interlocuteur régulier auprès des responsables du sport russe pour le quotidien Sport-Express à Moscou. Auparavant, il faisait partie d’un conseil d’arbitrage très spécial qui intervient lors des procédures de mise en faillite dans les grandes entreprises. Il a été choisi par des représentants de l’État, des comités olympiques, et de la communauté scientifique, à qui il a semblé que l’agence avait besoin d’une gestion de crise. Un manager qui n’avait pas de liens avec le monde sportif ».

Depuis sa nomination en 2017, son activisme, réel, est salué par le monde de l’antidopage, surpris par tant de transparence. « Avec Ganus, la Rusada est beaucoup plus ouverte, souffle un acteur de l’AMA. Nous avons eu en main des documents surprenants de la part d’un organe officiel de la Russie. Par exemple une affiche où le laboratoire de Moscou est décrit comme un navire de guerre brisant la glace du dopage. Ou encore un calendrier dans lequel le bien "la Rusada, les athlètes propres" s’oppose au mal "les coachs corrompus, les politiques". Ils essaient de faire les choses bien ». Ganus lui-même est un adepte de la métaphore biblique de la lutte du bien contre le mal. Il aime rappeler qu’en arrivant à la Rusada, il a mis dehors 90 % de ses employés, parlant de « présomption de responsabilité » plutôt que présomption d’innocence. « Aujourd’hui, Rusada est ma mission, une mission sacrée, c’est une situation de crise et nous travaillons dans l’intérêt national », déclare, grandiloquent, l’intéressé, au Monde.

L’idiot utile du pouvoir russe ?

C’est beau comme du Robespierre en état de grâce. Presque un peu trop ? C’est l’autre théorie qui circule quand le nom de Ganus surgit dans les conversations. Derrière la bonhomie du personnage et ses remontrances appréciées contre les pratiques ancrées depuis l’époque soviétique, Travis Tygart estime que Ganus joue le rôle d’idiot utile dans la dernière grande manipulation d’État de la Russie. Le shérif de la lutte anti dopage, qui a fait tomber Armstrong à la tête de l’agence américaine, aime appeler Ganus « son Fancy Bear » dans l’intimité. Une référence évidente au nom de ce groupe de hackers très actif depuis 2014 et soupçonné d’être à la botte des renseignements russes. « Il dit exactement ce que le gouvernement veut qu’il dise », prévient le responsable américain.

« Si la suspension de la Russie est confirmée et qu’il y a un recours devant le Tribunal arbitral du sport, Ganus pourra expliquer que son agence n’y est pour rien dans tout ça, décrypte un connaisseur des arcanes olympiques. Or, la juridiction du TAS ne peut concerner que l’agence antidopage russe, pas l’État russe. Si la Rusada est blanchie, la Russie ne pourra pas être suspendue ».

Des doutes alimentés par la personnalité de Youri Ganus, qui semble aborder la vie avec une légèreté inconsidérée. « Sa présence à ce poste ne fait aucun sens », juge sévèrement un confrère américain qui l’a côtoyé à plusieurs reprises. « Il est très bavard avec tout le monde et il donne son numéro de téléphone à qui veut, ce qui est surprenant quand on occupe un poste aussi sensible. Il n’élude aucune question, ce qui est surprenant aussi, mais son discours est très difficile à suivre. Lui parler, c’est comme se retrouver dans une machine à laver ». Une manière de louvoyer qu’on ne peut pas mettre sur le dos de son anglais plutôt hésitant. « Même dans sa langue natale, il a cette particularité de partir dans tous les sens, confirme notre source à l’AMA. Cela contribue à le rendre mystérieux. Fait-il partie d’une nouvelle conspiration russe où essaie-t-il vraiment de changer les choses ? C’est une question à laquelle il est impossible de répondre ».

« Il ne faut pas accorder trop d’importance à ses propos »

Eliott Ness ou Kremlin Comedy Club, dur de trancher, en effet. Comme de connaître précisément le degré d’influence de Ganus sur la politique de la Russie en matière de lutte contre le dopage. «Ses prises de parole dérangent parfois les autorités, reconnaît Oleg Shamonaev, mais le licenciement du chef de la Rusada serait très peu rentable pour la Russie dans la situation actuelle. Et puis ceux qui traitent sérieusement de l’antidopage ont compris depuis longtemps qu’il ne faut pas accorder trop d’importance à ses propos ».

Si un tel discrédit existe en interne, reste la possibilité d’une troisième voie, soupesée par les autorités américaines. Par ses déclarations enflammées et sa posture d’incorruptible dans un pays où l’histoire a prouvé qu’il vaut mieux avoir la déférence facile, Ganus prépare-t-il une fuite à l’Ouest comme dans les films, avant que sa situation ne devienne intenable ? « Il adore l’Amérique, il adore le rock’n’roll, et les repas au hard rock café, s’amuse notre interlocuteur américain. Plus il est loin de la jungle de Moscou, mieux il se porte ». Cela donnerait d’émouvantes conversations au coin du feu avec l’autre transfuge Grigory Rodchenkov. Ganus commencerait certainement par sa blague favorite pour briser la glace : « Vous savez ce qu’ils disent à Moscou ? " Rendez-nous Rodchenkov, mais prenez Ganus, par pitié " ».

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