Coupe du monde féminine: Quel engouement populaire au-delà de la télévision?

FOOTBALL Au-delà des cartons d'audience des Bleues, l’ambiance globale dans ce Mondial a été plutôt disparate, avec une compétition parfois invisible dans les villes hôtes mais aussi de franches réussites

Nicolas Camus, avec M.D., J.G., J.L. et F.L.

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Le clapping des Bleues avec leur public, après la victoire face au Brésil en 8e de finale de la Coupe du monde.
Le clapping des Bleues avec leur public, après la victoire face au Brésil en 8e de finale de la Coupe du monde. — LOIC VENANCE / AFP
  • L'équipe de France affronte les Etats-Unis, vendredi soir, en 8e de finale de la Coupe du monde. 
  • L'engouement pour les Bleues est indéniable, en tout cas dans les stades et à la télévision.
  • Une qualification, encore plus face au grand favori de la compétition, le ferait basculer à coup sûr dans une autre dimension encore. 

Ce soir, le Parc des Princes va vrombir pour LE match que tout le monde attend depuis le début de la Coupe du monde. L’équipe de France se trouve face à l’un des plus gros défis de son histoire avec ce quart de finale à la maison contre les arrogantes mais si puissantes Américaines, et les (presque) 48.000 spectateurs qui auront la chance d’y être sont attendus pour mettre une ambiance on l’espère encore inédite dans la compétition.

Prêts à sortir dans la rue, à vivre foot ?

Est-ce que la fièvre montera dès les abords du Parc, dans les heures qui vont précéder cette affiche ? On verra, mais c’est en tout cas un élément que l’on a hâte de découvrir, pour voir si le Mondial féminin peut, aussi, embarquer un plus large public que celui qui va au stade. Les audiences télé ont atteint des sommets, avec 11,8 millions de personnes devant France-Brésil dimanche dernier. Les gens regardent les matchs, certes, et au-delà de ça ? Est-ce qu’ils sont prêts à sortir dans la rue, à vivre foot ? Pour le moment, l’ambiance globale a été plutôt disparate, avec une compétition parfois invisible dans les villes hôtes mais aussi de franches réussites.

A Valenciennes par exemple, on n’avait jamais vu ça. Le débarquement de 15.000 supporters néerlandais le 15 juin a marqué les esprits et restera le temps fort d’un Mondial réussi, avec une ambiance bon enfant, des hôtels pleins et des bars remplis. A Grenoble, au-delà du joli score de 88 % de remplissage moyen, on retiendra l’ambiance extrêmement festive mise aux abords du stade, le 9 juin, par des milliers de supporters jamaïcains et brésiliens.

Les organisateurs ont vu juste, en tout cas, en choisissant ces villes peu habituées à recevoir des compétitions d’une telle ampleur. A Rennes, en revanche, si l’ambiance est montée d’un cran pour le match des Bleues face au Nigeria et surtout celui des Pays-Bas contre le Japon, rien de plus qu’une très légère effervescence ne s’est fait ressentir.

Même chose à Paris, même si la capitale est évidemment singulière par son étendue. On a sondé quelques bars de sport, habitués aux grosses montées de fièvre, pour prendre la température. Ils font tous le même constat. « On n’a pas eu beaucoup de monde pour l’instant, mais on s’y attendait, nous dit Killian, du Violon Dingue, dans le 5e arrondissement. Après, on a quand même pas mal de filles qui viennent. Pour le dernier match des Françaises, il y en avait avec des maillots, l’ambiance était bonne, ça criait devant la télé. Je pense que ça va vraiment commencer à venir là pour les Bleues. »

« L’engouement pour la Coupe du monde féminine n’est pas le même que pour les hommes, embraye Emilie, du Bal Rock, juste en dessous des Grands Boulevards. Mais par exemple pour les 8e de finale lundi soir on a eu environ 150 personnes, c’est pas mal pour un soir comme ça. On a un autre public, avec des fans américains qui sont venus la semaine dernière et aussi beaucoup plus de familles. »

Emilie ne le sait pas, mais il y a tout dans son intervention. L’aspect « autre public » est primordial, et d’ailleurs la Fédération française y tient beaucoup quand on l’interroge sur le sujet de l’engouement populaire. « Hormis l’exception néerlandaise, ce ne sont pas les mêmes supporters que d’habitude, note Frédérique Jossinet, responsable du football féminin à la FFF. Les Anglais qui supportent l’équipe féminine ne sont pas les mêmes que ceux qui supportent les hommes. On les voit un peu moins, mais c’est tant mieux pour certaines choses. De manière générale, le public est beaucoup plus familial, il y a moins de chants organisés mais l’ambiance est peut-être plus légère aussi. »

« Il faut voir d’où on part »

L’ancienne judokate appuie sur une réussite populaire « qui ne fait pas débat ». « Il faut voir d’où on part, rappelle-t-elle. Au Canada il y a quatre ans [lors de la précédente édition], aux Pays-Bas lors de l’Euro [en 2017] ou aux JO, alors oui il y avait un élan pour suivre l’équipe qui jouait à domicile, mais à côté il n’y avait personne dans les stades ! Il faut avoir ça en tête. Ce qu’il se passe là est hallucinant. »

Les Fédérations des pays qualifiées pour ce Mondial, avec qui la France a beaucoup travaillé en amont de la compétition, ont fait remonter leur satisfaction, assure la dirigeante. « Demandez-leur. Elles adorent ce qu’elles ont vécu, ou sont encore en train de vivre pour celles qui sont toujours qualifiées. Et personne n’a envie de partir de France, je peux vous le dire. »

Emilie a également effleuré le sujet de la comparaison avec les compétitions des hommes. Elle ne peut pas faire sens mais est inévitable. Au moins inconsciemment. L’Euro 2016 à domicile et la Coupe du monde remportée l’été dernier sont des souvenirs frais, et surtout, avec la Coupe du monde 1998, nos seuls repères d’aventures vécues tous ensemble. Avoir une nation toute entière tournée vers un tournoi de football féminin est un objectif inédit, pour lequel les marqueurs restent à tracer. Pour tout le monde.

« On ne s’attendait pas à grand-chose parce qu’on ne savait pas », indique Jérôme Cazadieu, le directeur de la rédaction de L’Equipe, dont les ventes en kiosques et les audiences sur le site sont toujours un bon moyen de prendre le pouls du pays quand on parle de sport. « On note que, comme pour les garçons, il y a un effet sur le premier tour qui est démultiplié quand on passe sur les matchs à élimination directe, analyse-t-il. On a eu un impact entre 5 et 8 % sur les ventes au numéro lors des matchs de poules de l’équipe de France, et de +20 % pour le journal du 24 juin, après France-Brésil. »

Sur le site, les quatre lives des Bleues ont réalisé une moyenne de 800.000 visiteurs uniques, et le 8e de finale a établi un nouveau record pour un match de football féminin, à hauteur de 900.000 visiteurs. « C’est équivalent à un bon match de Ligue des champions », précise le patron du titre. La même chose a été observée à 20 Minutes – à notre échelle. Le match d’ouverture contre la Corée du Sud a atteint les 144.000 visites, celui face au Brésil les 435.000.

« Il y a un engouement indéniable, et il faut toujours se rappeler que chez les garçons, il y avait des gens dans la rue à partir des demi-finales, note Jérôme Cazadieu. Il faut être encore un peu patient pour les filles. Si elles battent les Américaines et vont en demie, une nouvelle histoire va s’écrire. On passera un cap plus important encore. Pour l’instant, le jalon posé, c’est que pas mal de filles ont envie de se mettre au foot et au sport. Mais pour toucher le grand public, et lancer une mécanique beaucoup plus forte, il faut qu’elles aillent plus loin. »

Le genre de rendez-vous qui fait basculer une histoire et user les klaxons des voitures

L’enjeu de ce France-Etats-Unis est immense. Se qualifier pour le dernier carré d’une Coupe du monde, dans son pays, face à un adversaire qui fait autorité, est le genre de rendez-vous qui fait basculer une histoire et user les klaxons des voitures. Mais il n’est pas non plus vital pour la suite, indique la FFF. Le « projet de développement, de structuration et de rayonnement du football féminin » ne s’arrêtera pas si les Bleues sont éliminées ce soir.

Notre dossier sur le Mondial féminin

« Cette Coupe du monde n’est pas notre objectif final, assène Frédérique Jossinet. On a déjà commencé à préparer la saison prochaine avec notre diffuseur [Canal+], parce qu’on veut capitaliser et avoir un héritage durable de cet événement. On veut que les spectateurs aillent dans les stades soutenir leur équipe féminine tous les week-ends. Ça c’est important. C’est un travail de longue haleine. Il y a eu un avant et un après Coupe du monde 98 chez les garçons, c’est ce que l’on souhaite aussi. L’enjeu, il est là. »