Coupe du monde féminine : Phil Neville, ou l’art de passer de sexiste notoire à défenseur du foot féminin anglais en un an

FOOTBALL Entre Neville et les Lionesses, tout avait très mal commencé. Mais ça va beaucoup mieux

William Pereira

— 

Phil Neville célèbre la qualification en quarts de finale avec Lucy Staniforth
Phil Neville célèbre la qualification en quarts de finale avec Lucy Staniforth — BPI/REX/SIPA
  • L’Angleterre de Phil Neville affronte la Norvège en quarts de finale de la Coupe du monde
  • Le sélectionneur anglais voit sa cote de popularité monter en flèche grâce aux bons résultats et au jeu produit par ses joueuses
  • Pourtant les débuts de Neville avec les Three Lionesses ont été très compliqués

Ça s’est passé au printemps dernier. Les joueuses de l’Atlético de Madrid et du FC Barcelone se sont affrontées en Liga devant plus de 60.000 personnes dans le Wanda Metropolitano. Un record pour le foot de clubs féminins dont se sont réjouis ses plus ardents défenseurs, dont Phil Neville. L’actuel sélectionneur de l’Angleterre, confrontée jeudi à la Norvège en quarts du Mondial, n’a alors pas tardé à exhorter les formations anglaises de prendre exemple sur leurs homologues ibères. « Certaines équipes en Angleterre, les grandes équipes d’Angleterre, doivent ouvrir leurs grands stades et les remplir. Clouons le bec à l’Europe car je pense que notre jeu, dans ce pays, est de loin mieux placé qu’en Espagne, Italie ou Portugal. »

Phil Neville en preux défenseur de la cause féminine au sein du foot anglais dans son costume de sélectionneur, ils ne devaient pas être 50 à l’avoir vu venir outre-Manche, où sa nomination avait été vivement critiquée par les acteurs du sport féminin. Déjà, parce que le bonhomme n’avait aucune expérience en tant que coach, si ce n’est sur le banc d’une équipe de 7e division anglaise et en tant qu’adjoint de son frère Gary à Valence (en 2015), et que l’inverse (une entraîneuse peu expérimentée sur le banc des Three Lions) eut été peu envisageable. Ensuite, parce qu’une histoire de tweets de 2012 déterrés par les génies des réseaux avait révélé à la face du Royaume le côté beauf-sexiste de Neville juste après sa nomination à la tête de Three Lionesses en janvier 2018. Florilège :

  • « Je viens de battre ma femme ! Je me sens mieux maintenant ! » (il ajoutera plus tard qu’il parlait d’une partie de ping-pong avec madame)
  • « Salut les mecs, deux heures de cricket avant d’aller travailler, et je démarre bien ma journée. »
  • Et quand on lui demande, pourquoi les hommes et pas les femmes, il répond :

« J’ai pensé que les femmes étaient occupées à préparer le petit-déjeuner, à s’occuper des enfants, ou à faire les lits. »

  • [En réponse à un tweet de sa sœur] : « Vous les femmes, vous avez toujours voulu l’égalité, jusqu’à ce qu’on parle de payer les factures. #hypocrites ».

 

Le bad buzz avait poussé l’Anglais à effacer ses tweets puis à supprimer son compte avant de présenter ses excuses dans un communiqué de la FA. « Clairement [ces tweets] ne reflétaient pas, et ne reflètent pas, avec exactitude ni ma personnalité ni mes convictions, et j’aimerais m’excuser », disait-il alors. Un an plus tard, Neville ne cherche plus de circonstances atténuantes. Dans une interview au Guardian, il assume : « il y a sept ou huit ans, quand ce tweet est sorti, c’était mauvais et c’est toujours mauvais maintenant. Ce n’est pas quelque chose dont je suis fier. »

Marqué par cette polémique, Neville fait tout pour soigner son image. Un journaliste lui reproche de manquer de respect à ses joueuses en les appelant « the girls » tout au long de sa première conférence en tant que manager de l’Angleterre ? Il organise un référendum à l’intérieur du vestiaire pour savoir si ses ouailles acceptent d’être « the girls ». Verdict : « elles m’ont dit ‘’appelez-nous comme vous voulez, boss’’ ». Et pour passer finalement outre la paranoïa verbale, Phil s’en remet aux conseils de sa sœur, manager de la sélection anglaise de netball (on vous laisse googler), laquelle lui assure que les compétitrices ne demandent qu’à être traitées avec dureté comme n’importe quel athlète de haut niveau. Après tout, la FA n’avait-elle pas justifié la nomination de Neville à ce poste par la volonté des joueuses d’être menées par un leader inspirant, quelqu’un qui savait ce qu’était la victoire ?

Neville prend donc ses aises, impose ses règles et gueule s’il faut gueuler. Avec lui, on ne part pas dîner sans son survêtement de Three Lionnesses, question de principe et on bosse dur, question de principe aussi. Comme tout anglo-saxon qui se respecte, Neville croit beaucoup à la réussite par le travail. C’est grâce à lui que ses joueuses brillent par leur jeu de possession et à travers lui qu’elles obtiendront l’égalité entre les sexes, notamment sur la question salariale, selon la théorie du sélectionneur : « Je suis un peu vieux jeu et je pense que vous devez mériter votre succès dans la vie. […] Ils ont beaucoup augmenté les primes, on est soutenu de manière incroyable par la Fédération anglaise, par la Fifa en matière de budgets et je pense que dans les quatre ou cinq prochaines années, on aura une véritable égalité [avec les hommes], mais je persiste à penser qu’il faut la mériter. »

« C’est un peu ce père gênant… »

Sévère, Phil Neville n’en demeure pas moins bienveillant. Chambreur avec ses joueuses citizens, lui l’ancien red devil, il chausse les crampons pour montrer l’exemple sur certains exercices. Et en dehors des rassemblements en équipe nationale, pas question de couper le cordon : entraîneur et joueuses restent en contact via Whatsapp, même si ça veut dire avoir 30 fils de discussion sur l’appli, une tonne de notifications et… se réveiller très tôt. Neville, encore dans le Guardian. « Je ne veux pas que certaines d’entre elles, parce qu’elles sont aux Etats-Unis, pensent que je ne fais pas attention à elles. Donc je me lève à 5 heures du matin pour envoyer un ou deux messages. » Le bonhomme va jusqu’à demander des nouvelles des filles deux ou trois fois par semaine. Neville en daron un peu collant voire carrément relou ? La gardienne Carly Telford abonde. « Phil est un type fantastique. C’est un peu une figure paternelle. C’est un peu ce père gênant qui essaye de dire des trucs marrants mais qui est juste un peu gênant. » Comme sur Twitter ?