Coupe du monde féminine: «Football» ou «Football féminin»? La question de la sémantique s'empare du Mondial 2019

FOOTBALL Le Mondial 2019 a mis en lumière un débat au sujet de l'appellation de «football féminin»

Aymeric Le Gall

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Les Bleues joueront leur huitième de finale au stade Océane du Havre.
Les Bleues joueront leur huitième de finale au stade Océane du Havre. — FRANCK FIFE / AFP
  • Le Mondial 2019 en France est un contexte propice pour s’interroger sur la manière de qualifier le football féminin.
  • Les règles étant les mêmes chez les hommes et chez les femmes, des voix s’élèvent aujourd’hui pour réclamer le retrait du mot « féminin », afin de parler simplement de football.

En cette période de Coupe du monde, le contexte est propice pour développer de nombreux thèmes de société liés à la pratique du football par les femmes, qu’elles soient amatrices ou professionnelles.

De la question de la maternité chez les joueuses pro à celle de la place laissée aux femmes dans le pratique sportive de rue au milieu des garçons, en passant par les revendications des footballeuses qui luttent pour des conditions de travail plus décentes, nous avons jusqu’ici essayer de balayer la plupart des thématiques qui nous semblaient importantes concernant le football féminin. Sauf celui de la sémantique concernant l’expression. Alors allons-y.

Alors, « football » ou « football féminin » ?

Le contexte s’y prête bien puisque l’ancienne footballeuse professionnelle Mélissa Plaza, désormais doctoresse en psychologie sociale et spécialisée dans les questions de genres, publiait récemment dans Le Monde une chronique intitulée « Ne parlez plus jamais de football féminin ».

Dans celle-ci, l’ancienne joueuse de l’Olympique Lyonnais défend l’idée qu’à l’heure où le football pratiqué par les femmes est de plus en plus médiatisé, il est temps justement d’arrêter de parler sans cesse de « football féminin », pour ne plus parler que de football, tout court. « Puisqu’on ne parle jamais de football masculin, ça sous-entend que, par essence, le foot est masculin. Or ce sont les mêmes règles chez les filles et chez les garçons », explique-t-elle. Le football féminin serait ainsi « une sorte de sous-discipline du football alpha, masculodogmatique. »

Même sentiment du côté de l’ancienne footballeuse Mélina Boetti, qui se dit « agacée » par cette appellation : « Il faut à mon sens arrêter de parler de ça en ces termes, ou alors on continue mais dans ce cas on doit aussi parler de football masculin quand on parle des hommes. Finalement, la sémantique n’est pas anodine. Le fait de dire « football féminin » pour les femmes et football pour les hommes, ça implique qu’il y a le football, le vrai, avec un grand F, et le petit truc à côté, les filles qui sont sympas, qui tapent entre elles dans un ballon. »

Pour Sakina Karchaoui, la joueuse de l’équipe de France et du Montpellier Hérault « le football, c’est le football. Il n’y a pas de foot masculin et de foot féminin, c’est le sport en lui-même. Après, ça ne va pas non plus me déranger au plus haut point qu’on ajoute le mot “féminin” quand on parle de nous, je ne pense pas que ça parte d’une mauvaise intention. »

L’ombre « d’une hégémonie masculine »

Au contraire, affirme Mélissa Plaza, « si la sémantique utilisée ne semble souvent qu’une question de forme, elle traduit en réalité la persistante hégémonie masculine. » « Le langage est important, il induit une réalité, poursuit-elle. Si on considère le football pratiqué par les femmes comme une sous-catégorie, alors on peut se permettre de sous-payer les joueuses par exemple. »

Le débat est ouvert. Au grand désarroi de Frédérique Jossinet, la directrice du football féminin à la FFF. « Je suis d’accord, c’est le même sport, ce sont les mêmes règles, mais à un moment donné on est bien obligé de dissocier pour savoir de quoi on parle, ce n’est pas plus compliqué que ça, avance l’ancienne judokate. C’est aussi le cas dans les autres sports, on parle de rugby féminin, de hand féminin, etc. Je pense qu’en cette période de grands débats sur le football féminin, il ne faut pas alimenter des polémiques inutiles. Tous ces gens qui mènent ce combat, ils étaient où il y a cinq ans, voire deux, quand on se battait pour développer le football féminin à la fédé ? ».

Dans les médias aussi, la question s’est posée

D’un point de vue purement journalistique, le débat n’est pas inutile, bien au contraire. A 20 Minutes, une cellule de réflexion a été mise en place afin de savoir comment titrer nos papiers pendant ce Mondial. A l’arrivée, nous avons décidé de garder l’appellation « Coupe du monde féminine », mais uniquement pour des raisons pratico-pratiques et notamment de référencement, de manière à ce que nos articles soient facilement accessibles. Pour autant, nous réfléchissons actuellement à revoir notre position à l’avenir.

Autre média, même questionnement. Au journal L’Equipe, c’est peu ou prou la même conclusion à laquelle sont arrivés les chefs de service. Nos confrères ont mis en place un groupe de réflexion impliquant tous les services de l’entreprise, « du reporter, à l’éditeur en passant par le correcteur, le service marketing où la vidéo, afin de balayer tous nos usages sur ce sujet car ils étaient différents d’un service à l’autre », dixit Hervé Fouillet, rédacteur en chef. « En tant que média, on a comme devoir de s’adresser aux lecteurs de la façon la plus claire, cohérente et compréhensible possible, pose-t-il d’entrée. On ne fait pas fi de la réflexion et de ce que peuvent en penser les pratiquantes, qui revendiquent certaines choses et c’est leur droit le plus total, mais on ne veut pas se poser en arbitre de ça. »

A l’arrivée, c’est le thème de la compréhension des lecteurs qui a primé. « Quand il y a un doute, alors oui, on va parler de football féminin. Après, si on est dans un environnement, que ce soit dans le journal ou sur le web, qui permet de comprendre d’emblée qu’on est dans un espace qui va traiter de football féminin, il est clair que ce n’est pas essentiel de le répéter à longueur d’articles. L’idée c’est de se dire « si je rentre dans un espace où j’ai une photo d’une handballeuse ou d’une judokate », ce n’est pas la peine de le préciser. On est très pragmatique en fait. » Mais L’Equipe aussi évolué avec le temps. En 2015, lors du dernier Mondial au Canada, la têtière (vous savez, ce mot-clé de présentation situé en haut de page) indiquait « Coupe du monde féminine 2015 ». Aujourd’hui, le « féminine » a disparu pour laisser place à un simple « Coupe du monde 2019 ».

Exemple de têtière utilisée par le journal L'Equipe pendant le Mondial 2019.
Exemple de têtière utilisée par le journal L'Equipe pendant le Mondial 2019. - Capture d'écrans

Chez nous aussi, le temps et la popularité du football féminin ont fait leur œuvre. Il y a quatre ans, nous publiions un papier intitulé « Buteuse, entraîneure, mais bon sang, comment faut-il appeler les joueuses de foot ? ». Nous avons désormais arrêté notre position et écrivons défenseuse, sélectionneuse, buteuse et attaquante, preuve que dans la sémantique du football féminin, tout est une question de réflexion, d’évolution et d’adaptation.