La coupe du monde dans nos vies, épisode 10. Zizou, c'est l'histoire d'un mur

SOUVENIR SOUVENIR La légende de Zinédine Zidane s'est écrite sur un mur de la Corniche, à Marseille...

Mathilde Ceilles

— 

L'affiche de Zidane sur la Corniche, en 1997, place Paul-Ricard
L'affiche de Zidane sur la Corniche, en 1997, place Paul-Ricard — GEORGES GOBET / AFP

Nous sommes tous un peu la Coupe du monde. Qu’on adore ou qu’on déteste le foot, qu’on le suive régulièrement ou une fois tous les quatre ans, qu’on soit né un soir de juillet 1998 ou trente ans avant, nous avons tous une expérience singulière et collective liée à la Coupe du monde. Durant tout le Mondial en Russie, 20 Minutes vous propose de l’explorer chaque jour à travers des témoignages, des interviews, des anecdotes, des jeux, des reportages ou des portraits. Parce que la Coupe du monde, c’est bien plus que juste du foot.

>> Pour relire toute notre série

>> Pour relire l’épisode d'hier: l'histoire de Steeve Cocol, militaire français mort en Afghanistan pendant la grève de Knysna

Aujourd’hui, l’épisode 10. Zizou, c’est l’histoire d’un mur

Le point de départ est un souvenir, mon souvenir. Je pars en vacances en Corse. J’ai huit ans. Je prends le bateau pour la première fois, depuis Marseille. C’est l’été 1998. Alors qu’on quitte le port, une immense affiche attire mon attention sur la côte. Sur un mur, je reconnais le monsieur de la télé qui a marqué deux buts contre le Brésil. Ce monsieur qui a fait que je suis sortie en chaussons dans la rue quelques jours plus tôt avec l’approbation maternelle, bousculée par la foule, sans trop comprendre ce qui'il se passe.

Ce souvenir est aussi celui de milliers de Marseillais : qu’ils soient joggeurs ou promeneurs, baigneurs ou passants sur ce qui était connu alors comme la place Paul-Ricard (ça ne s’invente pas). Un souvenir qui dépasse même les frontières de la cité phocéenne. Un portrait géant de l’enfant de la Castellane qui surplombe la Corniche, faisant rapidement le tour du monde, en même temps que le nom Zidane entre dans la légende du foot.

Adidas est dans la place

La légende a toutefois un goût… plus prosaïque. La première fois que Zidane s’affiche sur ce mur, c’est à l’occasion d’une campagne de publicité d’Adidas qui ne devait durer qu’un mois. Le mur est en effet un espace publicitaire de 170 m2 loué par la société JC Decaux. Mais la victoire de l’ équipe de France change la donne, et Adidas décide de prolonger l’expérience.

Entre-temps, Zidane est devenu, pour reprendre les termes de la marque aux trois bandes, « une icône nationale et une fierté marseillaise ». Une autre prend le relais en 2001, pour trois ans, dans le cadre d’une nouvelle campagne Adidas. Soit six ans durant lesquels une photographie de l’enfant du pays a surplombé la mer et la Corniche, dans ce lieu apprécié par Adidas car devenu « un symbole de la cité phocéenne » selon l’entreprise. « Zidane, c’est notre idole, c’est pas Johnny, mais c’est presque pareil », avance Paulo, un riverain. « C’est un monument historique Zizou », renchérit son ami Anthony.

Et Zizou éclipsa Ricard

« Je suis son plus grand fan depuis ses débuts, confie Omar. Comme moi, il est né dans les quartiers Nord, et on a la même origine, c’est un bel exemple de réussite de la part de quelqu’un parti d’en bas. A l’époque où la photo était là, les touristes me demandaient où était le mur Zidane, au même titre que la Bonne Mère ! Ce lieu, en plus, il est beau, avec les bateaux derrière. Zidane est un ambassadeur de Marseille, comme Fernandel et Pagnol. Il a redoré le blason de Marseille à une époque où la ville n’était pas très en vogue… Je préfère qu’on parle de Zidane que des kalachs ! »

Après des années passées sur cette place, ce bon vieux Ricard a été oublié pour évoquer la place qui porte pourtant son nom. Place à Zizou. « C’est vrai qu’on se dit : "Où tu es au niveau de la Corniche" ? Et les gens répondent : "Au mur Zidane" », note Ariane, une habitante du quartier. « Même moi, quand les gens me demandent où je suis, je dis 200 mètres après Zidane », renchérit Didier, patron depuis 30 ans d’un bar à Endoume. Quand Zidane annonce sa première retraite internationale, en 2004, les Marseillais vont se faire photographier devant son portrait, comme un réflexe…

Cheeeeeese. Pris le 12 août 2004
Cheeeeeese. Pris le 12 août 2004 - BORIS HORVAT / AFP

Peintures et tracas

Mais en 2007, selon un blog du Monde, l’affiche disparaît du « mur Zidane ». Pourquoi une telle décision ? Aucune réponse du côté d’Adidas, qui ne saurait même estimer la date de ce retrait. Tout juste indique-t-on que la vie de Zizou version XXL n’a pas été de tout repos à Marseille. En novembre 2000, la première affiche, remastérisée en noir et blanc, a en effet été dégradée à grands coups de peinture rouge sur le visage du footballeur…

L'affiche de Zidane tâchée de peinture rouge en novembre 2000.
L'affiche de Zidane tâchée de peinture rouge en novembre 2000. - ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

En conséquence, et dans le cadre d’une seconde campagne, Adidas change le portrait. Portrait qui sera également dégradé, cette fois à grands coups de traces jaunes semblables à des fientes d’oiseaux…

Zidane dégradé, Round 2
Zidane dégradé, Round 2 - GERARD JULIEN / AFP

Le buzz de Philippe Echaroux

Et quelques années après cet incident, plus de Zidane sur la place Paul-Ricard. Place à Coca-Cola. Jusqu’à un samedi soir de 2014. Vers 20h30, et pendant une heure, une image en noir et blanc de Zinédine Zidane est projetée sur « son » mur. On le voit l’index sur les lèvres, comme s’il cachait un secret.

Rapidement, l’information est reprise partout. Une page Facebook intitulée « Zidane revient sur la Corniche » est même crée. Le mystère est entier, le buzz prend rapidement. Nombreux sont les Marseillais persuadés que cette apparition inexpliquée annonce la venue de Zizou au poste d’entraîneur de l’OM.

Une bataille sur Facebook

Face à l’ampleur du phénomène, l’artiste Philippe Echaroux, à l’origine du projet, brise le silence. Ce Marseillais n’avait pas anticipé une telle attente autour de Zidane et son mur. « Pour moi, c’était un clin d’œil sympathique, explique-t-il. Je voulais un bel hommage, et Marseille a besoin de symboles comme Zidane. Alors je l’ai contacté, lui ai expliqué mon projet, et on a fait la photo. Et je l’ai projeté sans rien dire, je trouvais ça rigolo. Mais ça a pris plus rapidement que je pensais. Sur les réseaux sociaux, il y a eu énormément de commentaires. »

L’anecdote témoigne peut-être d’une réalité : la ferveur autour de Zidane et son mur restent intacts chez certains Marseillais, qui souhaiteraient qu’on rende un hommage. Au point d’en faire une bataille menée sur les réseaux sociaux. Il y a un an, Charles Barthélémy lance un événement Facebook réclamant le retour de Zidane sur la place Paul-Ricard. « On ne va pas attendre qu’il meure pour mettre une affiche ! », plaisante-t-il. En quelques semaines, des centaines, puis des milliers de personnes le rejoignent. Ils sont aujourd’hui 10.000. Charles Barthélémy affirme même être parvenu à entrer en contact avec l’agent de Zizou pour avoir l’approbation du numéro 10 sur ce projet.

Le retour de Zidane ?

Il décide de prendre contact avec les élus, notamment la maire LR du secteur où se trouve ce mur, Sabine Bernasconi. Avec une idée derrière la tête : la convaincre de l’aider dans son projet de fresque géante place Paul-Ricard à l’effigie de Zinédine Zidane, sur le modèle de la fresque hommage à Paul Bocuse dans la région lyonnaise.

Et son investissement a payé… le calendrier aidant aussi, peut-être. Il y a quelques jours, peu après l’annonce par Zidane de la fin sa carrière d’entraîneur au Real, Sabine Bernasconi confirme qu’elle soutiendra le projet de Charles Barthélémy. En y apportant plusieurs modifications : déjà, dans son idée originelle la fresque devait également représenter un autre footballeur marseillais : Eric Cantona. Mais King Eric, moins consensuel, ne convainc pas l’élue. Elle préfère un Zidane qui « vient de vivre une année faste qui nous rend fiers. »

L’OM fait le mur

Autre souci : le lieu. Le mur est en effet un espace publicitaire, et Charles Barthélémy ne peut supporter seul et sans mécène les 130.000 euros nécessaires selon lui. Sabine Bernasconi indique toutefois vouloir jouer un rôle de « facilitateur » auprès des services de la mairie pour que ce portrait s’installe sur un mur du Vieux-Port.

Surtout, à la surprise générale, Adidas a fait son retour sur ce même mur. Mais sans Zidane. Ce même Zidane qui, pourtant, selon Adidas, a « un contrat à vie » avec la marque et même « son bureau » au siège parisien rue Blanche. Le futur ex-équipementier de l’OM a voulu marquer le coup en grande pompe, en revenant sur la place Paul-Ricard avant la fin de son contrat. Avec, à la place du visage de Zidane, le maillot de l’OM de 1993. Le tout inauguré un samedi matin, en présence des South Winners.

Le maillot de l'OM sur la Corniche
Le maillot de l'OM sur la Corniche - BERTRAND LANGLOIS / AFP

Et Zidane alors ? « Au bout d’un moment, je crois que cette tête de Zidane, les gens en ont eu marre, affirme Jean, un supporter marseillais venu photographier ce maillot. Et puis Zidane, certes, il est Marseillais, mais qu’est-ce qu’il a fait pour Marseille ? Il n’y a jamais joué, pas fait gagner l’OM. Alors que ceux de 93, oui ! Ils le méritent, ce mur ! ».

>> Demain: Quand le football sert à aider les patients souffrants de la maladie d'Alzheimer 

>> A lire aussi : La Coupe du monde dans nos vies, épisode 1. «J’ai compris pourquoi vous aimez "I Will Survive"», Gloria Gaynor nous parle de son rapport à la France