La coupe du monde dans nos vies, épisode 7. Les Diables Rouges, fantasme ou ciment de l'unité de la Belgique?

UNITE La Coupe du monde dans nos vies, ça donne quoi chez les autres ?...

Francois Launay

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On t'a reconnu Daniel Herrero
On t'a reconnu Daniel Herrero — F.Launay/20 Minutes
  • Pays divisé entre Wallons et Flamands, la Belgique vibre à l’unisson pendant la coupe du monde
  • Unité de façade ou vrai changement, les avis diffèrent
  • Seule certitude, les Diables Rouges sont l’un des rares ciments de l’unité du pays

Nous sommes tous un peu la Coupe du monde. Qu’on adore ou qu’on déteste le foot, qu’on le suive régulièrement ou une fois tous les quatre ans, qu’on soit né un soir de juillet 1998 ou trente ans avant, nous avons tous une expérience singulière et collective liée à la Coupe du monde. Durant tout le Mondial en Russie, 20 Minutes vous propose de l’explorer chaque jour à travers des témoignages, des interviews, des anecdotes, des jeux, des reportages ou des portraits. Parce que la Coupe du monde, c’est bien plus que juste du foot.

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>> Aujourd’hui : la Coupe du monde dans nos vies mais chez les autres. Les Diables Rouges, fantasme ou ciment de l’unité de la Belgique ?

Des bières à moins de deux euros, des maillots belges partout et déjà 4.500 supporters réunis dans la fan zone installée en plein centre-ville. A Tournai, ville francophone située à dix kilomètres de la frontière française, on n’attend pas les quarts de finale pour s’emballer. C’est à côté de chez nous mais niveau ferveur, les Belges sont (pour l’instant) loin devant. Pour l'ouverture du Mondial face au Panama (3-0), l'engouement populaire se fait tout de suite sentir même si on est un lundi et même s’il n’est que 17 heures.

Un pays béni
Un pays béni - F.Launay/20 Minutes

« On est un pays festif. On aime bien s’amuser. Tout est un peu prétexte à ça donc la coupe du monde, c’est super pour s’amuser, se retrouver entre potes, boire un coup et forcément supporter l’équipe », résume parfaitement Benoît, l’un des nombreux fans des Diables Rouges, le surnom de l’équipe nationale.

Lundi 18 juin, 17 heures. La Belgique est au travail.
Lundi 18 juin, 17 heures. La Belgique est au travail. - F.Launay/20 Minutes

La nostalgie de « Mexico » 1986

Vu le matos à disposition avec des stars à la pelle (Hazard, De Bruyne, Mertens, Lukaku…) ici tout le monde rêve de revivre « Mexico » comme disent tous les Belges qui ont vécu le Mondial 1986, leur 1998 à eux avec le trophée en moins. « On était allés jusqu’en demi-finales contre l’Argentine. Avant on avait éliminé l’URSS (4-3) en huitièmes et l’Espagne en quarts aux penalties. C’était exceptionnel », se souvient Yves, un quinquagénaire avec des étoiles dans les yeux.

Les frontières entre Flamands et Wallons s’estompent

De Bruges à Lièges, d’Anvers à Tournai, c’est donc tout un pays qui s’arrête pour vivre à fond ce Mondial derrière son équipe nationale. Vous allez me dire normal, c’est comme chez nous quoi. Sauf qu’en Belgique, c’est une chose qui n’arrive presque jamais dans ce pays divisé entre Flamands et Wallons.

« D’habitude, c’est toujours un peu la guéguerre entre nous. Mais avec le Mondial, on n’a plus cette frontière. Là on est tous belges. Et puis, de toute façon, dans cette équipe, il y a des joueurs flamands et des joueurs wallons », constate Ronan, jeune Tournaisien d’une vingtaine d’années.

« C’est un beau moment pour faire la fête avec tout le pays. Tout le pays s’arrête dans les grandes villes comme dans les petits villages. Que Mertens (flamand) marque ou qu' Hazard (wallon) marque, rien à foutre, c’est pareil », se marre Emile, attablée dans un café du Vieux Tournai.

Hazard a bien changé
Hazard a bien changé - F.Launay/20 Minutes

Un pays, pas une nation

Comme le vélo ou la bière (hé oui), le foot transcende les clivages dans un pays divisé en trois avec les Wallons francophones (au Sud), les Flamands néerlandophones (au Nord) mais aussi quelques germanophones (à l’est). Bref, un ensemble bien complexe créé en 1830 sans jamais avoir donné le sentiment de former une nation. A côté, la rivalité Paris/Marseille ressemble à une engueulade de bac à sable.

Génération Diables Rouges
Génération Diables Rouges - F.Launay/20 Minutes

« Plus largement, en Wallonie, on sait ce qui se passe à Marseille mais on ne sait pas ce qui se passe de l’autre côté de la frontière linguistique. On a des murs idéologiques. », estime Paul-Olivier Delannois, bourgmestre (maire) socialiste de Tournai et député fédéral. Pour faire simple, quand les Wallons sont tous branchés sur les chaînes françaises, les Flamands préfèrent les chaînes allemandes ou néerlandaises. Un peu comme s’il fallait choisir entre Joséphine Ange Gardien d’un côté et Derrick de l’autre (on peut aussi choisir de ne pas choisir).

« Ça unit le pays pour trois, quatre semaines, pas plus »

Dans ce pays divisé, le foot peut donc mettre de côté les problèmes mais jamais bien longtemps. « C’est l’une des rares choses qui permet d’avoir encore un sentiment belge. Mais ça unit le pays pour trois, quatre semaines, pas plus. Après tout est oublié et les problèmes reviennent », reconnaît Robert vêtu d’un maillot de cycliste.

Pourtant, beaucoup de jeunes estiment que le Mondial n’est pas qu’une illusion. Pour la plupart, les divisions font partie de l’ancien monde. « Pour moi, le conflit wallon/flamand appartient au passé. Ce sont les politiciens qui disent qu’on ne s’entend pas. Ça les arrange peut-être de diviser le pays pour mieux régner », s’insurge Benoît.

Le même mythe que la France black, blanc, beur ?

Une critique que le bourgmestre de Tournai a du mal à entendre. « Tout le monde se retrouve derrière l’équipe nationale mais quand il y a des élections, les gens votent essentiellement pour des partis nationalistes qui veulent la fin de la Belgique. C’est trop facile de dire, ce n’est pas moi, c’est l’autre », tacle Paul-Olivier Delannois.

Jour de fête
Jour de fête - F.Launay/20 Minutes

Pour lui, l’équipe nationale de foot ne résoudra pas à elle seule les frontières entre Wallons et Flamands. Même en cas de victoire finale avec une comparaison très parlante. « En France, vous avez eu l’exemple de la France Black Blanc Beur. Quand les problèmes politiques sont revenus, cette unité s’est vite terminée. Même si on gagne la coupe du monde, on oubliera vite tout ça », conclut l’élu.

1998-2018 même combat ? La Belgique aimerait bien essayer pour voir. Histoire de tester son unité mais aussi de faire la fête ensemble le plus longtemps possible…

>> Demain : L’histoire de Steeve Cocol, militaire français décédé en Afghanistan pendant la grève de Knysna.