JO 2018: De Bjoerndalen à Fourcade, Clément Jacquelin est le carabinier des meilleurs biathlètes du monde

JEUX OLYMPIQUES Clément Jacquelin est le carabinier de plusieurs biathlètes de haut niveau, dont Martin Fourcade…

William Pereira
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Clément Jacquelin équipe les meilleurs
Clément Jacquelin équipe les meilleurs — SIPA et INP Grenoble (Montage WP)

De l’un de nos envoyés spéciaux, à Pyeongchang,

« C’est à ce moment que je suis le seul à décider de qui va devenir champion olympique. » Sur la poursuite olympique de lundi, Martin Fourcade était le plus fort sur les skis. Mais c’est sur le pas de tir qu’il a plié l’affaire, en blanchissant les cinq cibles pendant que la concurrence trépassait face au vent incertain du domaine d’Alpensia, à Pyeongchang. Ses qualités techniques et mentales y sont à n’en pas douter pour quelque chose. Ce que l’on dit moins, c’est que le biathlète français a un avantage technologique sur le reste de la meute : la crosse de sa carabine a été conçue sur mesure par Clément Jacquelin.

Ce nom de famille vous dit quelque chose ? Normal, c’est aussi celui d’Emilien, grand espoir du biathlon français, et accessoirement frère de Clément. Remplaçant aux JO-2018, il prendra la place ce jeudi de Quentin Fillon Maillet sur l’individuel. « Le biathlon, c’est une passion familiale », nous confiait le plus jeune des deux la veille de la cérémonie d’ouverture. L’aîné de la fratrie était d’ailleurs bien parti pour faire une belle carrière comme pouvait le laisser croire son titre de champion du monde jeunes en 2009, mais son rêve de courir avec une carabine de sa conception l’a éloigné des pistes au fur et à mesure qu’il le rapprochait des laboratoires de l’Institut polytechnique de Grenoble (INP Grenoble), où il a fait ses études d’ingénieur.

Des championnats de France à Ole-Einar Bjoerndalen

Le sacrifice ne sera récompensé que sept ans plus tard. « Ces crosses, ça commence en 2016. On avait alors conçu la toute première crosse 100 % sur mesure avec des technologies 3D ». Comme prévu, Clément décide de la tester en course, aux championnats de France. Il n’était plus un athlète mais un ingénieur testant son matos.

Les impressions sont bonnes. Le poids de la carabine n’excède pas les trois kilos et demi, le poids minimal autorisé, et le confort est optimal. Ce jour-là, il abandonnera à cause d’une vis desserrée, mais il ne s’agit là que d’un ajustement minime : le coup est réussi, Clément tient son chef-d’œuvre et n’a plus qu’un objectif : travailler avec les plus grands du circuit international. Dont Emilien, qui ne tarit pas d’éloges :

Ma carabine, c’est la sienne et j’en suis très satisfait parce que je pense avoir la meilleure moyenne de tir que j’ai jamais eue et que mes vitesses de tir sont bonnes donc voilà, j’ai un outil entre les mains qui me permet vraiment d’exploiter mes capacités techniques et mentales pour le tir. »

Point cliché : en dehors du cercle familial, Clément Jacquelin et son équipe se frottent rapidement au légendaire conservatisme à la française. « Dès qu’il y a eu écho de notre travail, ceux qui ont voulu travailler avec nous en premier, c’étaient les Canadiens et les Américains. Comme quoi typiquement on touche directement des aspects culturels. Les Français ils avaient leurs habitudes et ils se demandaient à quoi ça pouvait servir. » Heureusement pour lui, un homme et non des moindres, finit par prendre connaissance du boulot effectué par ces jeunes gens : Ole-Einar Bjoerndalen. « Avec nous, ce qui l’intéressait, c’était l’avancée technologique et pas de reproduire des choses déjà existantes. »

La rencontre avec le cannibale est cocasse. « On avait convenu que le 19 mai [2017], la carabine devait arriver en Scandinavie et nous on se disait "très bien, on est dans les temps on l’envoie deux jours à l’avance". Et puis oui après je reçois rapidement une notification comme quoi le produit revient vers nous pour certaines raisons de transport de produit [envoyer une carabine par courrier, bon…] et en les appelant je me suis rendu compte que la seule solution pour lui donner le produit à temps était de le faire en mains propres. Donc c’est ce que j’ai fait. À un moment donné on a eu une conversation téléphonique avec Ole-Einar Bjoerndalen, c’est là que je l’ai prévenu que j’avais pris les billets pour me rendre sur le site où il se trouvait et ce jour-là j’ai gagné sa confiance. »

Là, on est obligé d’intervenir. Car il faut savoir que gagner le respect d’un Norvégien est un exploit comparable à l’or olympique et on peut en témoigner après avoir vu un confrère de la grande presse galérer en zone mixte avec Johannes Boe pour obtenir des réponses n’excédant pas les deux mots. Joharsène Wenger​. Fin de la parenthèse. « Quand il a eu son produit, il a eu des paroles qui m’ont fait comprendre que n’importe qui n’aurait pas fait le déplacement, que c’était typiquement une mentalité de sportif de haut niveau, etc. »

Sur la carabine de Fourcade, la patte Jacquelin, c’est le pommeau

Clément Jacquelin peaufine la carabine avec la légende Ole-Einar, au contact de qui il dit apprendre beaucoup. « J’avais lu ça dans certains articles, mais à le vivre c’est… remise en question permanente. Je peux vous dire qu’en deux mois j’ai fait un bond en avant en termes de technologie et de développement parce qu’il a fallu s’ouvrir, il a fallu créer autre chose, générer de la nouveauté très rapidement. Quand je vois tout le travail qu’il y a derrière avec Emilien, quelque part c’est le fruit de ce qui a été fait avec Bjoerndalen. » Le frangin confirme. « On est toujours en train de chercher de nouvelles choses, je sais déjà que l’an prochain je vais changer de carabine et ça sera pour quelque chose de mieux encore. »

Chaque produit développé diffère d’un athlète à l’autre, même si le carabinier confie en se marrant que « tous les biathlètes veulent savoir ce que l’autre a fait avant ». Pour Martin Fourcade, par exemple, « l’élément flagrant et on le voit à la télé, c’est la pièce avant, le pommeau. Ça a été une vraie demande de sa part pour alléger son produit. L’intérêt c’est que sur les skis, c’est la guerre, l’athlète va flirter avec ses limites et cette amélioration compte. Après sur le tir, l’idée est d’avoir moins d’inertie sur la carabine sur les positions de tir couché ». Idéal pour blanchir les cibles. Et plier des courses olympiques sur le pas de tir.