JO 2018: Virus, entraînement, fatigue... Fondeurs et biathlètes, ces sportifs vraiment très à l’écoute de leur corps

SKI DE FOND Les fondeurs et les biathlètes ont la particularité de se connaître vraiment par coeur...

William Pereira

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Ceci est fictif. Nous n'avons hélas pas accès au cerveau de notre Martin national
Ceci est fictif. Nous n'avons hélas pas accès au cerveau de notre Martin national — Tey/Soevermedia/Shutter/SIPA
  • Le biathlon et le ski de fond sont deux disciplines éprouvantes pour qui les pratiques
  • Exposés au froid et vulnérables face aux virus, les fondeurs connaissent leur corps par coeur
  • Par moment, cela peut s'avérer extrême, au point d'en réussir à ressentir un mauvais rhume à des kilomètres

De l’un de nos envoyés spéciaux à Pyeongchang,

Des skis, une carabine, une sinusite fiévreuse et un misérable Doliprane comme seul allié pour traverser l’enfer de la Mass-start olympique de Sotchi. Martin Fourcade se souvient comme d’hier, dans son livre Mon rêve d’or et de neige, des circonstances dans lesquelles il est allé chercher l’argent sur la dernière course individuelle des JO 2014. « Je passe une matinée horrible, cloué au lit, à faire tout mon possible pour déboucher mes sinus. Sans succès. En arrivant au stade, je suis à deux doigts de déclarer forfait. L’air frais me fait du bien et, en chaussant mes skis, je parviens un peu à oublier mes mauvaises sensations. » Emil Svendsen ne le battra qu’au prix d’un sprint héroïque à la photo finish.

L’exploit n’est pas inédit dans le sport de haut niveau. On pourrait par exemple citer le « Flu game » de Michael Jordan, terrassé par une intoxication alimentaire, en finale de NBA 1997. Ou le match d'Olivier Atton avec l'épaule luxée, mais là on s’égare.

Là où Fourcade est plus étonnant, c’est qu’il admet dans sa biographie avoir couru à plusieurs reprises avec « 39 de fièvre », dans un sport (le biathlon, mais plus largement le ski de fond) où l’on a plutôt tendance à écouter son organisme à outrance et s’économiser le premier virus venu : « les Norvégiens sont mis au repos au moindre rhume », précise le porte-drapeau tricolore. La question étant « pourquoi » ? Comment expliquer que biathlètes et fondeurs soient si tatillons avec leur santé ?

Raphaël Poirée ne faisait la bise à personne pendant l’hiver

Le premier mot revient à l’ancien biathlète et actuel consultant pour La chaîne L’Equipe, Alexis Bœuf. « Ce sont des sports où la machine, c’est notre corps. Donc si la machine n’est pas en forme on ne performe pas. » « Il faut comprendre qu’on est vraiment un sport d’endurance. On est très complets avec l’utilisation des membres supérieurs et inférieurs, on est à la fois un sport musculaire et cardio-vasculaire… C’est un aspect qui fait qu’au quotidien on est amenés à beaucoup s’écouter », poursuit Vincent Vittoz, champion du monde de poursuite en 2005 sur 50km (ski de fond).

Et donc à craindre la maladie. Pour sauter du haut d’un tremplin dévaler une pente, un gros rhume peut au pire des cas s’avérer chiant mais aucunement handicapant. En revanche, pour avaler des tonnes de kilomètres sur la neige, c’est une autre paire de manches : on respire moins bien, donc on s’oxygène moins vite, donc les muscles sont moins approvisionnés et on s’essouffle plus vite. Ce qui explique pourquoi la maladie, même bénigne, soit l’ennemie ultime du fondeur, qu’il porte ou non une carabine.

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D’autre part et comme mentionné par Alexis Bœuf, « on a une saison de compétition de quatre mois très concentrée, très usante, ça s’enchaîne vraiment intensément. Donc si à un moment on est malade, ça peut nous ruiner une grosse partie de la saison. C’est pour ça qu’on est très attentif à ça. » Et Vincent Vittoz d’illustrer :

« Imaginez Peter Northug qui tombe malade en début de saison en sélections norvégiennes. Northug c’est X titres de champion olympique [en ski de fond] qui n’a pas pu défendre ses chances parce que ça fait deux mois qu’il est malade. Notre période d’affûtage correspond à celle des virus. Quelqu’un qui est vraiment au sommet de sa forme aura un peu moins de globules blancs donc sera encore plus sujet à tomber malade. En tout cas les défenses immunitaires sont affaiblies. Le coureur doit donc être très sensibilisé sur le fait de ne pas attraper froid, de devoir se changer, de s’habiller chaudement immédiatement après les courses… »

Quitte à ce qu’il y ait un peu de paranoïa voire de superstition. Si l’ancien champion du monde de fond n’en avait pas, il se souvient d’un Raphaël Poirée refusant de faire la bise à quiconque en plein hiver. « Ce sont des choses qui existent dans le milieu. » Surtout en ce moment, à Pyeongchang, où le norovirus sème la terreur.

Ecoute du corps : théorie et limites

Restent plusieurs interrogations. Que signifie « être à l’écoute de son corps », et surtout, comment développe-t-on ce stéthoscope interne ? C’est là que ça devient très intéressant.

>> La théorie de Vincent Vittoz

« On est un sport très peu normé. Pour différentes raisons. La pratique est saisonnière, la neige, notre terrain de jeu, n’est jamais la même en termes de rendu. Ça peut être un fond mou, un fond dur, une neige rapide une neige lente. L’entraînement se fait aussi de diverses manières : ski à roulettes, ski à pieds. On a aussi une pratique variée en termes d’entraînements et du coup à l’inverse de la natation ou l’athlétisme​, où les gens ont des repères très normés, des repères chronométriques, ils sont sur une piste d’athlé ou dans une piscine de 50 mètres, ils savent qu’ils doivent passer à telle allure à tel moment, ils doivent passer aux 200m en 24 ou 25 secondes, ou en 30 selon les séances d’entraînement qu’ils ont à faire… Nous chez nous, ça n’existe pas. Du coup on a un rapport au corps qui est beaucoup plus poussé. Le fait de ne pas être une discipline axée sur le chronomètre nous oblige au quotidien de vraiment d’être à l’écoute de notre cœur, de notre corps, de nos sensations et ça depuis tous petits. »

>> La nuance

Le hic, c’est que ce sixième sens n’est pas fiable à 100 %. Selon son humeur ou sa forme du moment, l’athlète peut se planter dans son auto-évaluation. Alexis Bœuf :

« Parfois on ne s’en rend pas compte, mais on n’est qu’à 80 % de nos capacités. Alors bien sûr dans la vie de tous les jours ça ne se ressent pas mais sur une course ça vous fera sans doute perdre des secondes ou des centièmes cruciaux au bout du compte parce que vous n’êtes pas à fond. À l’inverse, les coureurs se sous-estiment et peuvent être persuadés d’être malades lors des périodes de creux mental. »

Heureusement, les skieurs ne sont pas seuls. Quand les Norvégiens sont mis au repos au moindre signal inquiétant, ce sont leurs entraîneurs qui en assument la responsabilité. « Comme en sport auto il y a des experts qui checkent cette machine régulièrement pour voir si tout va bien à travers de tests divers et variés, nous c’est la même chose. Il y a des tests avec des entraîneurs pour faire le point régulièrement, car le sportif ne peut pas s’auto-évaluer à 100 % avec efficacité. On a aussi des avis extérieurs », ajoute le consultant de La chaîne L’Équipe.

Avis que l’on peut se permettre de transgresser quand on s’appelle Martin Fourcade. « Ce n’est pas un motif de fierté, je sais qu’à chaque fois j’ai mis mon organisme en danger. Mais sans ces prises de risques, je n’aurais pas gagné aussi souvent le classement général de la Coupe du monde. » Ni décroché l’argent sur la mass-start de Sotchi.